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CHAPITRE PREMIER

CRITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT RELATIF A LA BOTANIQUE ET A LA ZOOLOGIE CONFORMÉMENT A LA CONCLUSION FORMULÉE PRÉCÉDEMMENT (55).

299. Toute généralité ne comprenant que des expressions abstraites, c'est-à-dire des qualités communes à un nombre plus ou moins grand d'êtres concrets, il en résulte que dans la classification des êtres vivants, d'après la méthode artificielle aussi bien que d'après la méthode naturelle, à partir de l'expression caractéristique de l'espèce inclusivement jusqu'au

caractère le plus général, celui du règne, toutes ces expressions sont abstraites.

300. En ce qui concerne la méthode naturelle, pour que les expressions fussent essentiellement vraies, il faudrait que les progrès de la science, amenés par le temps, n'apportassent aucun changement à la coordination de ces expressions subordonnées entre elles depuis le caractère du règne jusqu'au caractère spécifique.

301. Mais les nombreux changements que la classification des plantes, d'après la méthode de Jussieu, a éprouvés, et par les découvertes dont les plantes mêmes classées par lui ont été te sujet, et par des découvertes faites sur des plantes qu'il ne connut pas, conduisent à penser qu'il est bien plus probable que le temps amènera des changements à nos classifications actuelles des êtres vivants, que de croire qu'il respectera l'ordre dans lequel les espèces sont subordonnées entre elles à partir du caractère du règne; et cette opinion se fortifie encore des réflexions que suggère l'histoire des progrès de la science des êtres vivants considérée dans l'ensemble des notions si variées qui la composent.

302. En remontant à l'origine de recherches qui ont été entreprises depuis la renaissance, au point de vue exclusif de l'histoire naturelle des êtres vivants, il est clair qu'on s'est préoccupé de les distinguer par la forme; et à cause de cela, jusqu'à nos jours, on a qualifié la botanique et la zoologie de sciences descriptives, et quelques savants encore considèrent cette qualification comme fondée, quoique purement, à mon sens, relative à l'état des connaissances du passé. Il suffît de la moindre réflexion pour se convaincre que s'il est vrai que l'histoire naturelle comprenne toutes les connaissances concernant ces êtres, on ne peut se refuser d'admettre qu'il en est parmi elles qu'on ne peut acquérir sans le secours des mathématiques, de la physique, de la chimie, de l'anatomie, de la physiologie, et de la psychologie embrassant l'étude des facultés instinctives, intellectuelles et morales; d'où la conséquence qu'il est des attributs, des rapports, qu'on ne peut connaître avec certitude qu'en se livrant à l'expérience, et que dès lors les sciences dont je parle, envisagées au point de vue général, appartiennent à l'observation, au raisonnement et à l'expérience... Dans cet état de choses, on conçoit que la description ne donne que la connaissance de la forme, et que cette forme ne peut jamais être une cause, parce qu'en réalité résiliai

tante de toute les forces qui concourent à la vie de l'être organisé , elle en est le simple effet, et, dès lors, ce qu'on appelle la morphologie, la connaissance de la forme, ne peut prétendre au caractère scientifique, puisqu'elle ne s'élève pas à la recherche des causes, recherche qui est incontestablement l'apanage essentiel de toute science.

303. La méthode naturelle, en classant les êtres vivants en groupes subordonnés, depuis les individus composant Y espèce, jusqu'au groupe appelé règne, a satisfait au besoin de généraliser que ressentait l'esprit de l'homme fixant son attention sur les êtres divers d'un même règne. Il comprit qu'il ne pouvait les bien connaître qu'en subordonnant en groupes de divers ordres l'ensemble des individus de ce règne. Je dis individus, parce qu'à l'égard du concret il n'existe que des individus.

En commençant par le groupe qui en contient le moins, on a Yespèce ne comprenant que ceux qui ont la même origine paternelle et maternelle (1). Tous

(1) Voulant rester dans la science positive relativement aux connaissances actuelles, il y aurait puérilité de ma part à discuter si primitivement chaque espèce n'a compté qu'un seul père et une seule mère, ou plusieurs.

les individus d'une même espèce n'étant pas identiques par tous les attributs, le caractère spécifique ne se compose que des attributs qui sont communs à tous. On voit que ce caractère est une abstraction.

A plus forte raison en est-il de même du genre comprenant les espèces dont les rapports mutuels de similitude sont plus grands qu'ils ne le sont avec toutes autres espèces.

Et à plus forte raison en est-il de même encore des familles, des ordres, des classes, des embranchements et ànrègne. Le nombre des attributs communs va donc en diminuant de plus en plus à mesure que l'on s'éloigne du groupe espèce.

304. Enfin, une dernière remarque, c'est qu'il n'existe aujourd'hui aucun principe pour reconnaître le nombre des espèces d'un genre, le nombre des genres d'une famille, le nombre des familles d'un ordre, etc., et cela explique en partie les changements nombreux subis par les classifications qui ont joui le plus longtemps de la qualification de naturelles.

305. L'idée qui semble s'être présentée la première au naturaliste désireux de subordonner le» espèces à la méthode naturelle, a été de compter les points de ressemblance, comme le fit Adanson

lorsqu'il établit ses familles naturelles de plantes (1761). Antoine-Laurent de Jussieu adopta un principe différent pour répartir ses genres en familles dans son Gênera plantarum (1789).

Préférant au nombre la qualité, il choisit pour caractères de classification les attributs qui, dans la vie végétale, avaient le plus de constance ou, en d'autres termes, présentaient le moins de variation à l'observateur. La différence des principes explique la différence qui distingue les familles d'Adanson des familles de de Jussieu. Mais si la valeur respective des caractères est une pensée heureuse, si, comme on l'a dit, il est préférable de la peser au lieu d'avoir égard au nombre des ressemblances, la difficulté est de trouver la balance; et le temps écoulé depuis 1789, époque de la publication du Gênera plantarum, jusqu'à nos jours ne l'a pas diminuée.

Un système d'expériences bien important à entreprendre pour éclairer cette question, serait de multiplier le plus possible les variétés d'une même espèce de plante, afin de voir les caractères les moins variables : pour arriver à ce but, il faudrait semer les graines des variétés les plus prononcées d'une même espèce. Des recherches expérimentales répétées sur un certain nombre d'espèces diverses donneraient lieu indubitablement à des résultats im-

portants, et Ton en sera convaincu si l'on se rappelle les observations remarquables faites par M. Decaisne sur les semis du poirier et du pommier. Des travaux de cet ordre justifieront la qualification d'expérimentale que la botanique et la zoologie doivent recevoir du temps et serviront mi^ux la science de l'organisation que des discussions tout à fait oiseuses sur l'espèce.

306. La science du naturaliste , restreinte à une classification purement descriptive, a commencé à éprouver de sérieux changements dès qu'elle a tenu compte des observations émanées de l'anatomie comparée et de l'usage du microscope, c'est-àdire lorsque l'étude, en pénétrant de l'extérieur à l'intérieur, a fait connaître de nouveaux attributs, de nouvelles propriétés relatives; et de plus quand elle a fait remarquer que la connaissance de la structure des organes et de leurs connexions conduisait à rechercher les fonctions qu'ils accomplissent pendant la vie; on voit comment, en s'éloignant de plus en plus de la science exclusivement descriptive > on se rapproche davantage de la science expérimentale, et dès lors de la connaissance de Y individu.

307. Mais avant de montrer cette tendance actuelle de l'histoire naturelle vers la connaissance de l'individu, il faut rappeler que l'anatomie comparée, à son début, a pu confirmer le naturaliste dans la pensée que l'objet de sa science était uniquement la connaissance de la classification, c'est-à-dire que la connaissance du concret, de Y individu, disparaissait devant la sublimité de Y abstraction devenue la méthode naturelle.

Nul doute que l'étude comparative d'un même organe dans une série d'animaux telle que la pratique l'anatomiste confirmant ou rectifiant la classification établie d'après les caractères extérieurs a semblé justifier, durant un certain temps, l'opinion première du naturaliste convaincu que toute la connaissance des êtres vivants résidant dans la classification, perfectionner cette classification, c'était à la fois la consolider et justifier son opinion; mais en réalité elle se trouve ainsi trop restreinte pour être l'expression de la vérité.

308. C'est contrairement à une opinion trop restreinte que j'ai envisagé précédemment (lre partie, chapitre VII) Yanatomie, la physiologie et la médecine comparées, comme des études absolument nécessaires pour connaître les êtres vivants, mais dont le but réel

est la connaissance des individus composant les espèces étudiées par l'anatomiste, le physiologiste et le médecin, et que dès lors ces sciences, après avoir formulé des généralités, devaient faire converger chacune des connaissances relatives à une espèce vers cette même espèce, afin que le naturaliste passant en revue tous les attributs dont il doit la connaissance à lui-même naturaliste , à Yanatomiste et au physiologiste, il puisse^ expliquer les faits que présente l'histoire de cette espèce. C'est cette revue, faite conformément à la méthode a posteriori expérimentale, qui doit lui donner la conscience de ce qu'il sait véritablement et de ce qu'il peut ignorer.

Cette revue, que je nomme synthèse finale, est l'étude de l'espèce ou, en d'autres termes, l'étude des individus qui lui appartiennent, faite par le naturaliste proprement dit, Yanatomiste, le physiologiste, le médecin, et j'ajoute le psychologiste pour exprimer toute ma pensée (67, 68).

309. Qu'on veuille bien lire BufFon, le relire, en ne perdant pas de vue la manière dont je viens d'envisager l'histoire naturelle, et l'on verra qu'elle s'accorde avec l'idée qu'il en avait : on concevra que s'il n'a pas apprécié justement l'œuvre de

Linné c'est faute d'avoir réfléchi à toutes les études préalables qui sont indispensables pour bien connaître l'ensemble des espèces vivantes, mais il s'était fait une idée fort juste du but final de l'histoire naturelle en se le représentant comme la connaissance de l'ensemble des faits qui constitue l'histoire de chacune des espèces vivantes, en d'autres termes, l'ensemble de leurs attributs (55).

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