DE LA DISTINCTION DE LA CHIMIE D'AVEC LA PHYSIQUE
14. J*ai dit que le but de la chimie est de définir les corps en espèces caractérisées chacune par un ensemble défini de propriétés physiques, chimiques et organoleptiques (9).
Les propriétés physiques se manifestent lorsque l'espèce est soumise aux agents physiques appelés chaleur ) lumière, électricité et magnétisme, en
ayant égard à la force attractive essentiellement chimique, appelée cohésion si les molécules unies sont de la même espèce soit simple ou composée, et affinité îX les molécules unies sont d'espèces diverses.
Les propriétés chimiques se manifestent entre des espèces différentes dont les molécules sont en contact apparent, par un changement dans leur constitution chimique.
Si nous percevons toutes les propriétés des corps au moyen de nos sens, il y a cette différence entre les propriétés physiques et les propriétés chimiques d'une part, et d'une autre part les propriétés organoleptiques^ que sans hésitation nous jugeons, les propriétés des deux premières catégories comme existant indépendamment de nous, tandis que les propriétés organoleptiques sont des effets qui se manifestent en nous, soit qu'il s'agisse de rayons colorés réfléchis par des corps, soit qu'il s'agisse de corps qui sont en contact avec nos organes mêmes : dans tous les cas, il est impossible de se représenter les propriétés organoleptiques comme existant dans les corps, indépendamment de notre propre personne, ainsi que nous nous représentons les propriétés physiques et les propriétés chimiques.
Ainsi les saveurs, les odeurs, les couleurs et les sons existent en nous. Il est impossible de se re-
présenter la saveur douce du sucre, la saveur salée du sel, l'odeur de la rose, la couleur rouge, la couleur orangée, etc., dans les corps; il en est de môme des sons produits par les vibrations d'un corps élastique; si dans l'unité de temps le nombre des vibrations est trop faible ou trop fort , les mouvements du corps sonore ne nous donnent point la sensation du son.
Sans doute les mouvements des corps élastiques sonores, comme les mouvements vibratoires auxquels on attribue la cause des couleurs, existent indépendamment de nous, mais la perception des sons articulés du langage et celle des accords et des mélodies des sons musicaux sont en nous.
15. La manière dont j'envisage les sciences du ressort de la philosophie naturelle me permet de distinguer d'une manière incontestable la physique d'avec la chimie.
La physique a été définie la science des propriétés générales de la matière» J'adopte cette définition en faisant remarquer que ces propriétés générales^ dont la physicien s'occupe, appartiennent exclusivement à la catégorie de mes propriétés physiques.
Existe-t-il une différence entre Tétude du chimiste quant aux propriétés physiques, et l'étude des
mêmes propriétés par le physicien? Je réponds affirmativement.
16. Le chimiste étudie toutes les propriétés physiques, toutes les propriétés chimiques, toutes les propriétés organoleptiques qu'il peut connaître dans chaque espèce de matière, parce qu'il sait
. que l'histoire de chaque espèce satisfait d'autant plus, au point de vue de la science, que plus grand est le nombre des propriétés connues. Le caractère de la chimie résidant dans l'étude de l'ensemble des propriétés de chaque espèce chimique, il est évident que cette science porte essentiellement sur le concret,
17. L'étude des propriétés physiques faite par le physicien, quoique appliquée aux propriétés qu'il importe aussi au chimiste de connaître, diffère fort de l'étude qu'en fait ce dernier.
Le physicien veut connaître une propriété phy^ sique, la densité par exemple ; eh bien ! il va l'étudier dans des espèces chimiques prises à l'état solide, à l'état liquide, à l'état gazeux ; il l'étudiera comparativement dans chacune d'elles, en usant d'instru-» raents propres à lui faire apprécier avec toute précision, les circonstances où il opère, et ici le cabinet
de physique où les instruments sont à Tâbri des vapeurs acides, sera préféré au laboratoire de chimie pour ces recherches délicates. Enfin ajoutons qu'en général des connaissances mathématiques assez approfondies sont indispensables au physicien, tandis qu'à la rigueur elles ne le sont pas au chimiste, je répète des connaissances mathématiques assez approfondies; quoiqu'il en soit la distinction, entre rétude du chimiste et celle du physicien d'une même propriété, est que le premier ne cesse jamais de tenir compte des autres propriétés qui l'accompaçnent dans le concret, tandis que le physicien fait abstraction de toutes les propriétés autres que celles qu'il étudie dans diverses espèces concrètes. L'étude du physicien étant comparative pour la môme propriété existant dans tous les corps soumis à son examen, on voit que le but qu'il se propose d'atteindre appartient essentiellement à Vahstrait^ c'est-à-dire à une propriété considérée à l'exclusion des autres. C'est donc là ce qui distingue \di physique de lacAtmie, mais parce qu'en définitive les deux sciences ont ceci de commun, l'étude des mêmes propriétés physiquesy on peut les considérer comme constituant une même science, dont la chimie traite des propriétés physiques, au point de vue concret j tandis que la physique les envisage au point de vue abstrait.
48. Mais comme une propriété^ considérée isolée de tout être concret qui la possède, n'a aucune signification précise, après Tétude qu'en a faite le physicien, le chimiste doit la ramener au concret^ c'est-à-dire à l'espèce chimique à laquelle elle appartient.
J'insiste sur le retour au concret de la propriété physique étudiée abstraitement et comparativement, parce que je reviendrai (56-57) sur ce fait dont la signification est celle-ci :
Par une analyse mentale^ vous avez considéré une propriété physique à l'exclusion de toutes autres ; puis, après l'étude abstraite comparative, vous l'avez restituée par une synthèse mentale à l'espèce concrète : quelle conséquence faut-il tirer de cette sywthèsCy envisagée relativement à la méthode a posteriori ear/jeVîmen^a/tf? C'est que vous devez rechercher si la connaissance précise de la propriété étudiée par le physicien, explique des faits qui se rattachent à cette propriété, dans la relation de l'espèce concrète avec des êtres, avec des choses quelconques.
49. Évidemment une propriété chimique aussi bien qu'une propriété organoleptique^ à l'exclusion de toutes autres, peut être étudiée dans une suite d'espèces
chimiques qui la possèdent, au point de vue abstrait et comparatif, comme Test une propriété physique par le physicien. L'étude de la propriété chimique ou organoleptique faite à ce point de vue, pennet de distinguer les chimistes qui s'y livrent, d'avec les chimistes dont l'étude est restreinte, soit à l'analyse, soit à la recherche d'un certain nomhre de propriétés chimiques, qu'ils examinent sans les séparer par l'esprit de l'espèce; cette dernière étude rentre évidemment dans le concret. Scheele, Margraff, Vauquelin ont particulièrement envisagé les espèces chimiques sous cet aspect, tandis que Berthollet, dans sa statique, en considérant plutôt des propriétés générales chimiques, que des propriétés spéciales aux espèces chimiques, s'est ainsi rapproché de l'étude du physicien.
J'ai donné un exemple de l'étude d'une propriété organoleptique faite conformément à cette dernière, lorsque j'ai envisagé l'action des corps astringents sur l'organe du goût, et j'ai montré la généralité de cette propriété dans les corps doués de natures les plus diverses, lorsqu'en définitive, ils sontsuscep- . tibles de s'unir.plus ou moins fortement avec les matières azotées d'origine organique (3* part., chap. 1).