C'est après avoir constaté que d'une matière
extraite d'im produit d'origine organique, il est
impossible d'en rien séparer sans en altérer évidemment la nature, que je considère cette matière comme un des principes immédiats du végétal ou de ranimai d*où elle provient, et que dès lors je la mets au nombre des espèces chimiques.
214. Après les recherches que je viens de résumer, après la définition que j'ai donnée de V espèce chimique organique^ je ne m'explique pas comment dans les traités de chimie on ne parle pas d'une matière consécutive de ces espèces, et comment on ne réserve pas une partie spéciale à ce qui concerne l'histoire des matières formées d'espèces simplement mélangées ou unies en proportion indéfinie.
âl5. Je terminerai ce paragraphe par quelques applications de l'action de la chaleur sur les matières organiques; et de plus sur l'influence qu'elle exerce, ainsi que la lumière, lors de l'altération des matières organiques exposées aux agents pondérables de l'atmosphère.
t" APPLICATION. Synthèse organique,
216. Les faits concernant la cuisson des matières organiques montrent la nécessité, lorsqu'on veut opérer une synthèse concernant ime matière organique susceptible d'éprouver ime cuisson à un certain degré de température, de soumettre la matière à une température inférieure à celle où elle se cuit, et comme la température de la cuisson peut varier selon que Teau est présente ou absente, cette circonstance doit être prise en considération.
a* APPLICATION. Huiles volatiks»
217. La définition de l'espèce chimique exige, pour être applicable aune huile volatile^ que le point d*ébullition de celle-ci soit constant durant le cours de son entière distillation (1).
Et comme contre-épreuve , que l'on soumette une huile qui est, dans ce cas, à une évaporation faite dans un appareil distillatoire oii l'on peut
(1) Dictionnaire des sciences naturelles , tome Sl^ page 558 (1821); Considérations générales sur f analyse organique, pages 175 et 176, (1824).
faire le vide et refroidir le récipient avec de la glace ou un mélange frigorifique, afin de constater si un produit distillé par simple évaporation a le même point d'ébullition que le résidu, je suppose des distillations par évaporation faites à moitié, au tiers et au quart.
Dans le cas où V huile volatile n'eût pas présenté un point d'ébullition unique, il conviendrait de la réduire en fractions de produit d'ébullition constante.
Enfin les observations précédentes montrent la nécessité d'opérer dans le vide ou dans une atmosphère dépourvue d'oxygène si l'huile est altérable par ce gaz.
s* APPLICATION. A r hygiène.
218. De tout temps on a considéré l'air et la lumière comme des agents de salubrité, mais avant les expériences dont la description occupe des centaines de pages dans les Mémoires de l'Académie, l'explication précise de leur heureuse influence n'avait point été donnée par la science.
Mes expériences démontrent que la salubrité n'est assurée dans les habitations de l'homme, dans les écuries et les étables, qu'à la condition durenou-
vellement de l'air, et de la pénétration de la lumière solaire s'il y existe des matières organiques nuisibles à la vie.
L'action simultanée de Tair et de la lumière sur les matières organiques susceptibles d'infecter les eaux est indispensable pour prévenir cet effet.
Enfin l'aération du sol est la condition de son assainissement.
Dans toute exploitation agricole, il faut, pour une culture donnée, que les plantes trouvent tout ce qui est nécessaire à leur développement, eu égard au temps; et que les engrais 'd'origine organique en satisfaisant à cette condition n'aient jamais assez d'énergie combustible pour enlever à l'air qui touche les spongioles la totalité de son oxygène, parce qu'on sait depuis longtemps que le contact de ce gaz est nécessaire à la vie des racines.
§ 8. Les composés d'origine organique ne diffèrent pas essentiellement des composés inorganiques,
219. Les espèces chimiques d'origine organique^ c'està'-dire celles que nous netrouvonspas dans le monde inorganique, diffèrent-elles essentiellement des espèces chimiques minérales et des espèces que l'on peut produire dans nos laboratoires de chimie?
Je réponds négativement.
Ne donnant pas cette réponse d'après des considérations a priori^ je ne puis me dispenser d'entrer dans quelques détails afin de prévenir sinon des objections du moins des questions que soulève naturellement l'observation si ancienne de la stabilité, des rocheSf du sol arable et des eaux naturelles même, opposée à l'altérabilité des composés d'origine organique.
Ici, le cas est analogue à celui dont j'ai parlé (25,27) à l'époque où l'on ne connaissait que des acides et des alcalis doués de quelque énergie, sauf la différence que tous les intermédiaires possibles entre les composés extrêmes stables et instables existent aujourd'hui, mais, dans la comparaison précé-
22i PREMIER GROUPE.
dente, on n'en tient pas compte ; c'est cette omission z
quejeveuxexpliquerpourmettrelavérité en évidence.
Incontestablement quand vous comparez une rockey une pieD^e^ une terre, avec une hh^he, le tronçon d^un animal^ la matière minérale semble avoir triomphé du temps et être de nature à se conserver indéfiniment telle qu'elle vous apparaît, tandis que la matière organique tend incessamment à disparaître et à ne laisser qu'un faible résidu.
Pourquoi cette différence?
220. C'est que la pierre, la terre, aussi bien que les eattx sont formées de corps simples combustibles qui ont satisfait à leur affinité puissante pour l'oxygène. Dès lors, ce dernier corps, qui existe dans l'atmosphère à l'état libre, n'a aucune influence pour les altérer.
221. Il en est autrement des matières organiques, composées en grande partie de carbone et d'hydrogène et de quantités d'oxygène insuffisantes pour les saturer. Dans les conditions de température, de lumière et d'humidité où elles se trouvent exposées à l'air, un équilibre plus stable entre leur partie combustible et l'oxygène atmosphérique tend à s'établir, de façon à produire de l'eau et de l'acide
carbonique ; enfin l'azote, un de leurs éléments, se dégage en partie libre, en partie à l'état d'ammoniaque, de sorte qu'il arrive un moment où la plante comme le tronçon de l'animal ne laissent plus que la matière minérale qui constitue particulièrement les cendres qu'auraient laissé ces matières organiques si on IcL eût incinérées. L'altération de la matière organique exposée à l'air est donc le résultat de l'affinité de l'hydrogène et du carbone de la matière organique, pour Toxygène atmosphérique et de l'affinité de l'azote pour l'hydrogène sous l'influence de la chaleur, de la lumière et de l'humidité.
On conçoit donc qu'à une température oîi l'eau sera glacée, que dans l'obscurité, et hors de la présence du gaz oxygène, la matière organique sera dans des conditions tout à fait différentes de celles où une altération se produit.
222. C'est donc parce que la matière qui pénètre de l'extérieur dans la plante et la matière alimentaire qui pénètre dans l'animal, se trouvent dans des conditions différentes de celles du monde extérieur à l'être vivant, que la matière qui s'assimile à celui-ci dilTère de la matière minérale; des circonstances différentes déterminent des équilibres moléculaires différents. Voilà l'explication de la différence de constitution chimique
aSi PREMIER GROUPE.
qxfon observe entre la matière minérale et la matière organique,
223. Allons plus loin, le chimiste fait des composés moins stables que les composés organiques ; il suffit de citer l'or, l'argent et le mercure fulminants, le chlorure et l'iodure d'azote, la nitroglycérine, etc., etc., et il y a plus, le chimiste est capable de produire dans son laboratoire des espèces chimiques identiques à celles qui le sont par les êtres vivants (1).
224. J'ai cherché de tout temps à montrer que les forces qui président aux actions moléculaires du monde inorganique ont une grande part à celles du monde vivant, et pour en donner un exemple frapfant et incontestable, j'ai dit que la force qui unit les atomes dans une plante aussi bien que dans un animal est toujours V affinité et la cohésion^ et que s'il n'en était pas ainsi, dès qu'une plante ou un animal auraient cessé de vivre^ leurs atomes se dissocieraient
(1) Les YUes principales dont je viens de faire mention sont exposées dans l'écrit déjà cité de Touvrage de Mirbel (tome 1, page 455, , alinéas, 5,4). '
évidemment et alors disparaîtrait immédiatement la forme de l'être vivant (1).
J'ai professé encore les mômes idées dans des considérations générales et inductions sur la matière dans les êtres vivants (2), mais dans la crainte qu'on me prêtât la prétention absurde d'expliquer le mystère de la viey par la manière de voir que je viens d'exposer, je crus devoir dire nettement ma pensée sur l'interprétation des phénomènes vitaux tels que nous pouvons les observer.
226. La question métaphysique telle que je la conçois se rattacher à ces phénomènes, n'a rien à démêler avec la nature des forces auxquelles nous rapportons immédiatement les effets des actions moléculaires, soit dans le monde vivant, soit dans le monde inorganique; d'un ordre bien plus élevé, elle réside dans Y arrangement des atomes pondérables^ coordonnés avec l'ensemble des forces chimiques et physiques, de manière que ces arrangements d'atomes pesants aussi
(1) Considérations g'nérales sûr V analyse organique et sur ses applications (1824), de Talinéa S29 au 334 inclusiTement.
(8) Appendice au sixième mémoire des recherches chimiques sur la teinture, par M. Cbevreul^ imprimé dans le tome 18 des Mémoires de V Académie des sciences (lu le 7 d'août 18S7).
divers que les formes des espèces vivantes des deux règnes quHls représentent^ se conservent depuis des siècles par la transmission des pères aux enfants.
Or cette transmission comprend, avec un arrangement matériel défini de forme et de composition chimique, toutes les facultés instinctives et intellectuelles de l'homme et des animaux, en un mot tout ce qui appartient à ce nombre si grand des espèces vivantes; c'est donc là, à mon sens, que gît le mystère de la vie !
§ 9. Transformation de la malière inorganique on matière organique dans les êtres Tivants.
226. Arrivé au dernier paragraphe d'un résumé que j'avais projeté de faire moins long, je me demande si je suis en faute pour avoir dépassé les limites dans lesquelles j'avais pensé d'abord me renfermer? Certes, je le serais et je l'avouerais, si je n'avais pas dit (141) que ce chapitre n'ayant point été écrit pour les personnes auxquelles s'adressent, non mes travaux spéciaux, mais les propositions générales qui en sont les conséquences naturelles, dès lors je les engageais à ne point lire ce résumé. Maintenant ai-je dépassé les limites pour les lecteurs auxquels je l'adresse? Ce sont mes juges, ils prononceront, en n'oubliant pas de me tenir compte de Viniention.
Le § 9 que je commence n'est point, comme
ceux qui le précèdent, le résumé du passé : car
il comprend des inductions qui, à mon sens, n'ont
pas le caractère positif de travaux accomplis, mais,
données avec réserve, elles me semblent devoir
%$0 PREMIER GROtJPÊ.
exercer plus d'influence pour conduire à la vérité qu'à Terreur.
Je vais traiter dans trois articles :
io De l'assimilation de la matière dans les plantes;
2» De l'assimilation de la matière alimentaire dans les animaux supérieurs ;
3° De la comparaison de l'assimilation de la matière dans les plantes et dans les animaux.
ARTICLE PREMIER
De r assimilation de la matière aux plantes.
227. Depuis longtemps on admet la dépendance où les animaux, du moins les animaux supérieurs, sont des plantes, parce qu'on reconnaît, sinon explicitement du moins implicitement, que les plantes jouissent de la faculté de s'accroître aux dépens du monde minéral, tandis que les animaux ne le peuvent, exigeant pour vivre un aliment organique, soit végétal s'ils sont herbivores, soit animal s'ils sont carnivores*
Voilà ce qui a été admis il y a longtemps, je répète implicitement sinon explicitement, et ce que les contemporains n'ont jamais contesté sérieusement.
On admet donc encore aujourd'hui que les plantes, pour se développer, ont besoin d'oxygène atmosphérique, d'eau, d'acide carbonique, d'azote oxygéné ou hydrogéné et de composés de soufre, de phosphore, de chlore, de silicium, de potassium, de sodium, de calcium, de magnésium, de fer, peut-être de manganèse et d'iode.
Une question qui partage les chimistes est de savoir si l'azote gazeux de l'atmosphère peut s'assimiler directement aux plantes à l'état de liberté.
Je renvoie à la publication de mes leçons de chimie appliquée aux phénomènes de la vie ou interviennent des actions moléculaires^ la question de savoir si les engrais d'origine organique interviennen utilement dans la production agricole.
De ^assimilation de la matière alimentaire aux animaux supérieurs.
228. Depuis longtemps les sociétés humaines, que l'on dit civilisées, sont habituées au régime des aliments cuits; s'il n'en était pas ainsi, il suffirait pour traiter le sujet de cet article, de faire remarquer la différence existant entre le mammifère qui
se nourrit d'herbe et celui qui se nourrit de chair, cl dos que l'homme se trouverait ainsi assimilé au Carnivore ou plutôt à l'omnivore, il n'y aurait pas lieu de s'arrêter pour examiner en particulier son régime alimentaire : mais comme il n'en est point ainsi nous devons nous occuper de ce qui a trait à la cuisson des aliments dont j'ai déjà parlé (2C6- 207) et il importe, avant d'exposer les considérations et les conséquences qui se rattachent à ce sujet, de réduire à sa juste valeur une opinion peu fondée qu'on se fait des conditions de la vie à répoque du monde antédiluvien.
229. Rien de plus ordinaire que d'entendre dire à des personnes qui s'occupent de vues spéculatives sur la vie des espèces antédiluviennes que l'on considère comme perdues; qu'à cette époque du monde la vie différait fort de ce qu'elle est aujourd'hui, parce que la nature avait une puissance qu'elle a per-» due. C'est ici que la pente peut entraîner à l'exagération; car les formes des espèces disparues, la nature calcaire des os et des coquilles fossiles ne permettent pas d'attribuer à ces espèces des différences de forme et de nature chimique extrêmes relativement aux espèces actuelles; dès lors, en considérant la faible différence de température qui sépare l'état
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chimique de ranimai cru de Tanimal cuit, c'est-à dire mort à cause d'une élévation de température, on n'est pas fondé, d'après l'analogie, d'admettre des conditions de vie trop difï'érentes entre le monde antédiluvien et le monde actuel; gardons-nous donc d'attribuer les différences des deux mondes à une grande différence de température.
Si l'on prétendait admettre l'existence d'êtres vivants à des époques antédiluviennes dans des conditions où la nature avait plus d'énergie, il faudrait produire à l'appui de cette opinion des explications qui n'ont jamais été données; car évidemmentla vie telle qu'elle est dans les êtres actuels auxquels on accorde une organisation supérieure, ne serait pas compatible avec une température plus élevée notablement que la température actuelle du globe terrestre. D'un autre côté, accordez aux autres forces physiques telles que la lumière et l'électricité plus d'énergie qu'elles n'en ont aujourd'hui, et les états moléculaires des organes des êtres vivants actuels ne seront plus dans des conditions d'existence à pouvoir remplir les fonctions auxquelles ils satisfont actuellement.