‹ De la méthode d'observation: dans son application aux sciences morales et politiquesChapitre 102 sur 181 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

de nos plus éminents moralistes *, que les vertus que j'ai peintes comme un sacrifice de notre intérêt propre à l'intérêt public, ne sont qu'un pur effet de l'amour de nous-même ; peut-être ne faisons-nous le bien que parce que notre plaisir se trouve dans le sacrifice ; étrange objection ! parce que je me plais dans l'usage de ma vertu, en est-elle moins profitable, moins précieuse à tout l'univers ou moins différente du vice qui est la ruine du genre humain? Le bien où je me plais change-t-il de nature? cesse-t-il d'être le bien ?» N'en doutons pas , le monde marche , grâce à un concours de volontés dévouées. La maxime Chacun pour soi n'est qu'un détestable paradoxe. Quelquesuns la mettent en pratique, mais l'humanité en masse la répudie. Nous voudrions qu'elle fût remplacée par celle-ci : Chacunpour tous, et Dieu pour chacun. Cette formule est l'expression d'une doctrine que le christianisme a sanctifiée; mais avant même que sa divine lumière eût éclairé le monde, c'était déjà celle qui dominait les esprits parmi les peuples civilisés, parce qu'elle est seule conforme à la nature même de l'homme.

VIL — Les rapports qui s'établissent entre les membres de la famille, et de là s'étendent à la so^

\ * Vauvenargucs , /nfrodtictùm à lu connaissance de VEsprit /m-» main, liVi HI.

ciété, se résument tous par ce grand mot de devoir, qui a été l'objet de tant de discussions. La métaphysique, qui s'est faite ici théologienne, a prétendu, par exemple, nous démontrer que, les hommes étant primitivement égaux (nous reviendrons plus tard sur cet axiome), l'obligation morale, origine du devoir, qui se fonde sur un rapport d inférieur à supérieur, ne saurait exister, humainement parlant; et que, par conséquent, le devoir a de toute nécessité une origine supernaturelle, c'est-à-dire qu'il vient de Dieu , seul supérieur de l'homme. Nous ignorons en vérité si l'obligation morale rie saurait exister, mais nous affirmons qu'elle existe. L'expérience montre, depuis l'origine des choses, que les hommes sont liés par elle en dehors des prescriptions religieuses. Non toutefois que ces prescriptions ne lui prêtent, comme nous allons voir ci-après, une grande force, mais elle a dans la conscience humaine son existence propre. L'action de la loi du devoir sur les individus est un fait qu'on ne saurait contester. Cette action est confuse dans son origine, mais elle ne l'est pas dans ses effets. Elle s'affirme ainsi d'une manière certaine et irrésistible, comme inhérente , a dit Kant, à notre nature morale. On a fait de nombreux traités sur le devoir; celui de Cicéron ouvre la liste. Mais qu'on ne cherche pas dans cet écrit, où se trouvent de si belles

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