‹ De la méthode d'observation: dans son application aux sciences morales et politiquesChapitre 152 sur 181 · CHAPITRE XXYIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYIl

XYI. — Pour se rendre bien compte au surplus de la constitution anglaise, il faut observer attentivement les faits qui témoignent de la situation réelle du pays où s'est accomplie cette heureuse entreprise. Qu'est-ce que l'Angleterre ? Un pays où domine, quoi qu'on en dise, une aristocratie, qui avec une sagesse exemplaire a su abolir elle-même, au travers des siècles, toutes les conséquences abusives et oppressives du régime féodal d'où elle est sortie, pour ne garder qu'une haute et profonde influence politique (LV).

Tel est le pivot sur lequel roule toute la constitution politique de l'Angleterre. C'est le fondement de sa grandeur et le gage de sa durée. Les entrsdnements démocratiques, on le voit bien, y rencontrent une entrave et les barrières pourront n'y pas tourner en barricades^ comme il est si souvent arrivé chez nous. La couronne y aura la plupart du temps les bras croisés; elle recevra son ministère de la majorité parlementaire ; elle régnera et ne gouvernera pas^ suivant l'axiome célèbre, qui n'est bien souvent dans la pratique, il faut le dire, qu'une vaine et trompeuse antithèse; les communes pourront prendre une importance croissante par l'extension du droit électoral, et l'action gouvernementale sera en grande partie dans l'assemblée qui en est issue et en reçoit son titre même ; mais prenons-y bien garde, cette action démo-

craticpie rentre en définitive dans celle (ju'exerce l'aristocratie qui embrasse le pays tout entier, comme en un vaste réseau; elle s'y subordonne; la démocratie subit ainsi la force qui donne l'impulsion au pays, telle que ces satellites qui suivent dans l'espace les mouvements généraux de leurs planètes respectives.

XVII. — Quelques autres États de l'Europe présentent une situation qui a beaucoup d'analogie avec celle de l'Angleterre, c'est-à-dire que l'aristocratie y subsiste encore. Rien, par conséquent, n'empêche qu'elles puissent avoir une organisation politique analogue.

En est-il de [même pour ceux qui sont dans une position toute différente, chez lesquels, comme en France, par exemple, l'aristocratie a été réduite en poussière de telle sorte que rien n'en porte plus la trace que quelques titres sans aucune valeur politique; chez lesquels tous les citoyens sont devenus pohtiquement égaux et qui forment une vaste et puissante démocratie? Il est permis d'en douter assurément. N'est-on pas porté, si l'on examine attentivement la question, à penser qu'il doit être bien difficile dès lors d'y contenir l'essor d'instincts, de passions qui ont, ainsi qu'il a été dit plus haut, quel-

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que chose de nécessairement subversif? Comment le pouvoir exécutif y aurait-il une assiette bien solide? Le prince qui en est investi est, dit-on, irresponsable, mais ce n'est qu'un vain mot devant la fougue populaire. La fiction a sans doute de la valeur quand un corps puissant s'interpose entre la couronne et le peuple, car alors c'est dans le sein même de ce corps que tout se passe sans danger pour la chose publique ; mais quand il n'existe rien de tel, la commotion devient facilement générale; on aboutit à une révolution, et c'est par la captivité, par l'échafaud, par l'exil que la fiction se réalise pour le souverain irresponsable !

XVIIL — Remarquez aussi combien, en de telles circonstances, il est difficile d'empêcher le pouvoir réel d'échoir insensiblement au Corps législatif qui en principe devrait rester étranger à cette action. On nous dira avec raison que « le véritable office d'une assemblée représentative n'est pas de gouverner, elle y est radicalement impropre, mais de bien surveiller et de contrôler le gouvernement *. » Nul n'ira à l'encontre de cette doctrine, mais dans la réalité le ppuvoir électif qui ne rencontre aucune digue tient dans ses mains les agents principaux de l'administration, les fait et les défait, et devient par là le véritable pouvoir

1 . Stuart Mill , Le Gouvernement représentatif, 1862, p. i23.

gouvernant. Cela est conforme à la nature des choses. Surtout ne comptons point, pour trouver quelque sécurité, sur la création d'une autre chambre que nous appellerons /?^2n>. Dès qu'elle n*est pas puisée au sein de l'aristocratie et appuyée sur elle, cette pairie est dérisoire : viennent les graves circonstances que suscitent les luttes des partis, elle n'aura aucune influence sur les événements, elle n'empêchera pas les révolutions et sera toujours obligée d'en adopter les résultats, consacrés par les actes de l'auti;© chambre. C'est encore beaucoup qu'on lui en ait laissé l'enregistrement.

C'est ainsi que le gouvernement anglais, transféré dans un pays où n'existe aucune haute classe intermédiaire entre la couronne et le peuple, a perdu sa plus forte garantie de stabilité. Un illustre orateur comparait naguère à la tribune le gouvernement parlementaire à une machine à vapeur qui n'est ni anglaise ni française; le parallèle est ingénieux, mais peu juste. Le mécanisme gouvernemental ne saurait présenter nulle part des éléments identiques, comme la machine à vapeur, et quant à la soupape de sûreté^ nous la voyous bien en Angleterre, mais on n'a pas pu la trouver en France et les événements ne l'ont que trop prouvé.

Un autre obstacle non moins réel, naît de

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l'existence de partis issus des précédentes révolutions. Comment les empéchera-t-on de se servir de la liberté même que comporte cette forme de gouvernement pour le renverser? Gomment en amènera-t-on Fapaisement, quand l'espérance de susciter une révolution nouvelle les soutient et les anime dans leur violent essor contre l'ordre existant, lutte fatale qui doit aboutir à un déplorable suicide de la liberté ! Telle est la question, nous la posons en toute conscience et comme thème de la science politique. En fait) parmi les agitations nées de l'application de la théorie d'après laquelle une prépondérance à peu près exclusive se trouve dévolue à la Chambre élective, cinq gouvernements, trois monarchiques et deux républicains, ont péri en France dans un laps de soixante années. Que cette expérience ne suffise pas, soit. Mais assurément, des esprits superficiels pourront seuls résoudre d'un mot le problème et consultant exclusivement leurs propensions libérales, ne pas se demander si la situation spéciale que nous avons établie ne réclame pas de certaines garanties en remplacement de celles qu'elle ne comporte pas ; s'il n'est pas nécessaire de recourir à quelque mode de gouvernement représentatif autre que \t parlementaire , qui sans empêcher un sage développement de la liberté, assurerait une plus forte position au pou-

voir exécutif, afin de ne pas voir sans cesse détruit l'édifice toujours recommencé avec l'espérance qu*il sera éternel ! Nous croyons qu'il est permis de concevoir des doutes à cet égard et que le point est tout au moins encore à étudier (LVI).

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