CHAPITRE XII
leur ostracisme assurément bien contraire à l'équité, et nous, à la suite de nos révolutions, nous infligerons à des familles princières dont les membres se distingueront par des mérites divers, souvent par d'éclatantes vertus, un décret de bannissement que rien ne justifie, si ce n'est la crainte de voir se raviver les partis et la guerre naître de leur présence sur le sol natal. Gela est politique assurément; mais nous en chercherons vainement le côté moral
Dans Brutus, condamnant et envoyant ses fils à la mort, il y a le père de famille dont l'acte privé est atroce et le citoyen dont l'acte public est sublime.
Parmi les dissensions civiles il n'est pas rare de voir des membres d'une même famille adopter des causes entièrement opposées. Ce seront, par exemple, deux frères appartenant à une race illustre, dont l'un, au travers de la révolution, fidèle à la dynastie, est resté toute sa vie un légitimiste inutile au pays, tandis que l'autre l'a servi comme soldat et est devenu général de la république et de l'empire. Celui-là a obéi à un sentiment privé que ne condamne assurément pas la morale ; mais celui-ci ne l'a-t-il pas également pour lui dans l'accomplissement d'un grand devoir public ? ce qui veut dire qu'en définitive elle n'a rien à voir ici.
Poursuivons cet examen. L'État a des besoins, des
devoirs (jue ne connaît pas la famille^ et sans nul doute, de la nature même de la société politique rassortent certaines lois crui contrarient nos idées théoriques sur la marche et la direction de ^^a société civile, mais qu'il faut subir comme nous siibissons d'autres lois de la nature matérielle, Non,^ la politique ne saurait se fonder sur la perfection morale; qy'elle y tende, soit, niais le but est loin; une telle, politique, c'est celle de Salente, c'est-à-dire un rêve qui ne passera jamais, hélas ! dans les faits réels.
Quelle différence éclate entre la communauté civile et la communauté politique ! la première u'est pas comme l'autre en butte à l'agression de voisins jaloux ; elle n'a pas à s'en garantir par des moyens que ne comportent pas les règles qui président aux relations privées. Elle vit dans un état de défiance qui se concilie mal avec cette constante et parfaite loyauté que les individus doivent observer entre eux. Évidemment, en nombre de circonstances nous ne pourrons pas assimiler nos voisins du dehors à nos voisins du dedans. Un grand peuple, pour devenir ce qu'il est, pour arrivei^ à cet état de puissance et de grandeur où il rend, après tout, d'immenses services au genre humain, aura eu bien de la peine, avouons-le, à rester toujours dans la voie droite; les Romains n'y furent jamais, eux dont Montesquieu dit : Comme ils ne fai-
CBAPITRB XII 105
saient jamais la j)ais de bonne foi, et que dans le dessein d'envahir tout, leurs traités n'étaient proprement que des suspensions de guerre , ils y mettaient des conditions qui commençaient toujours la ruine de ceux qui les acceptaient *.
Les princes qui ont fondé cette grande unité française, qui a tant fait et tant fera pour la civilisation humaine, avaient certainement en général la vérité politique pour eux ; mais la vérité morale ne fut pas toujours, convenons-en, de leur côté; non qu'il s'agisse d'approuver, répétons-le, ces fourberies indignes, imaginées pour déguiser l'injustice et la violence qui out été si souvent pratiquées en diplomatie, dans l'Inde anglaise, par exemple, pour dépouiller les gouvernements locaux. De tels procédés, recouverts parfois de formules hypocrites, sont odieux à tous les honnêtes gens ; nous parlons de ceux qu'on admet dans les relations internationales et contre lesquels nul ne réclame. L'esprit de dissimulation, de mensonge même qu'apportera dans l'accomplissement de sa mission, d'après ses instructions écrites, souvent curieuses à lire de ce point de vue, tel ambassadeur, lui feraient perdre l'estime de tous, comme homme privé, et toutefois pour personne son caractère moral n'en est entaché.