‹ De la méthode d'observationChapitre 115 sur 195 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

et séparer l'une de l'autre; non , puisque nous faisons découler la morale de l'existence même de la société ; mais nous disons que la société a toujours considéré la religion comme un indispensable auxiliaire de la morale; et toute personne qui voudra observer avec impartialité les faits, reconnaîtra la justesse de cette assertion. On objecte, il est vrai, que le monde montre souvent tels hommes qui en dehors de toutes croyances sont pourtant parfaitement moraux; mais ce sont là des faits partiels et sans importance réelle. L'antiquité nous offre ses stoïciens qui ont eu un em-* pereur pour éloquent interprète ( Marc-Aurèle) , et qui tous panthéistes ou athées professèrent une morale presque chrétienne; mais, contemporains de cette affreuse dégradation morale que présente la société romaine sous l'empire, entre les anciennes croyances qui succombent et la nouvelle devant laquelle ils hésitent, ils ne surent point en arrêter les progrès. Le travail de décomposition suivit son cours sous ces Antonins dont les règnes constituent une époque si prospère pour l'humanité, mais où ne peut être signalée toutefois aucune institution importante et de nature à sauver ce grand gouvernement. Alors, comme toujours, la philosophie fut lettre morte, féconde en phrases sonores, en maximes fastueuses, en brillantes déclamations, mais sans action réelle

sur la société. La morale évangélique en avait, au contraire, une immense et décisive.

Quant à ceux qui, de nos jours, héritiers des doctrines du dix-huitièmesiècle, attaquent^avec acharnement les croyances, et paraissent convaincus que la morale peut parfaitement se passer de cet appui, ils ne songent pas qu'en définitive ils vivent au sein d'une société qui professe et pratique une doctrine toute contraire. Renonçant aux croyances en effet, on s'affranchit d'un joug qu'on regarde comme inutile; soit, mais on continue à passer ses jours parmi ceux qui le portent; on participe nécessairement de leur mode d'existence; il n'est pas si facile de se mettre en dehors du courant moral dans lequel on a été élevé, dans lequel on a vécu. Une formule philosophique n'y peut rien. Napoléon disait : West pas athée qui veut. Nous pourrons dire de même, pratique des rites à part, qu'on ferait de vains efforts pour cesser d'être chrétien par les sentiments, par les mœurs, par les habitudes de la vie entière. Vous vous étonnez parfois de voir un homme qui déclare ne croire à rien , vivre en plus véritable homme de bien que tel autre qui se dit croyant. Cela ne doit pas surprendre si l'on réfléchit que faisant profession d'athéisme et de matérialisme, on n'a pas rompu pour cela avec les idées, les habitudes des gens qui croient en Dieu et à Tim-

Page 1