CHAPITRE XX
qu'on donne à ce fait, révélation, inspiration, cet acte primitif apparaît comme essentiellement divin. Dès son apparition, ce grand fait primitif engendre dans la société tout un ordre d'événements; dans Tintelligence, tout un ordre de doctrines dont Tinfluence se transmet nécessairement d'âge en âge et d'esprits en esprits. Cette transmission d'une doctrine primitive antérieure dans l'humanité à toute expérience, à toute réflexion, ne peut avoir lieu en dehors de la société. Chaque homme ne la possède qu'à la condition de l'avoir reçue d'un autre homme, elle constitue ce qu'on appelle la tradition. »
L*esprit de système ne s'est point épargné au surplus au sujet des religions. Il serait long d'énumérer toutes les conceptions qu'il a enfantées à cet égard. Tel écrivain ramènera tout au sabéisme dû à la reconnaissance des hommes pour les services que leur rend le feu. Pour cet autre le mal religieux provient de la crainte universelle qui s'est emparée de l'humanité tout entière à la suite des grandes catastrophes qui ont bouleversé la surface du globe. Selon l'école du dix-huitième siècle, ce n'est là qu'un amas de superstitions inventées par les prêtres pour dominer et exploiter l'humanité. Il n'est point d'hypothèse qui, à l'aide d'une érudition de faux aloi, telle que celle de Boulanger, de Dupuis, etc., n'ait été établie. L'ob-
servation attentive et impartiale en montre la vanité. Benjamin Constant, qu'on ne peut pourtant taxer d'un excès de crédulité, repousse dans son savant écrit *, toutes les opinions qui donnent pour origine aux croyances la tyrannie ou la peur. Il y voit un fait universel, inhérent à l'existence humaine. Tout démontre que le sacerdoce les subit en les imposant. L'expérience ne révèle-t-elle pas en effet qu'il faut pour qu'une opinion ait une valeur réelle, qu'elle repose sur les convictions de celui qui la professe; qu'elle doit avoir des racines profondes chez celui qui l'enseigne pour s'enraciner chez celui qui l'adopte. Cette fourberie sacerdotale universelle est au reste une opinion devenue aujourd'hui ridicule et à peu près abandonnée. Nous ne nous arrêterons pas à ces travaux de l'érudition moderne, d'après lesquels le monde religieux serait rangé en deux vastes catégories, \q monothéisme sémitique et le panthéisme aryen ^, vaine classification qui fournit matière à des livres ingénieux, mais que dément une sage observation qui nous montre en fait partout les hommes cédant aux mêmes instincts, et se
conformant dans la pratique de la vie, à la doctrine providentielle.
\, Delà Religion, considérée dans sa source, ses formes et ses dé^ veloppements , etc. 2. MM. Ernest Renan, Emile Burnouf, etc.
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En somme, dans le monde chrétien, dans le monde musulman, dans le monde brahmanique (XXXVII), qui comprennent I5 plus forte partie du genre humain et les contrées les plus civilisées du globe, la doctrine de la révélation est le fondement de l'existence religieuse et morale des peuples. Sans doute, sous cette crovance se sont cachées dans tous les temps, d'indignes superstitions, d'absurdes pratiques, de manifestes supercheries ; nous ne déguisons rien de ces abus de la crédulité populaire ; mais au travers de ces abus le grand fait subsiste ; l'adhésion au surnaturel^ c'est-à-dire à l'action d'un Dieu tout-puissant en dehors de l'ordre habituel qui préside à la succession des faits , reste vivante dans les âmes, en dépit des protestations toujours renouvelées de quelques philosophes. La science elle-même n'y répugne pas absolument et elle admettra par l'organe d'Euler *, qui fut un des grands géomètres du dernier siècle, la possibilité d'une dérogation exceptionnelle aux lois de la nature, comme attribut de la souveraine puissance de laquelle tout émane. Y a-t-il donc là un long et universel égarement du genre humain, ou plutôt n'est-ce pas une loi de l'organisation de l'homme à laquelle, enveloppé de mystère sur son origine, sur les condi-
i. Lettres à une princesse d'Allemagne sur quelques sujets de physique et de philosophie y 1772.
lions mêmes de sa vie présente, de sa destinée ultérieure, obligé par sa raison de chercher le secret de la propre création de son être en dehors du cours naturel des choses, il ne fait simplement qu'obéir ? En effet, prenons-y bien garde; les exposés systématiques qui le présentent comme le produit d'une agrégation moléculaire dû à quelque force occulte et spontanée de la nature, aboutissent toujours à un véritable miracle de la matière ; or, entre le miracle de la matière et le miracle de Dieu, l'humanité s'est toujours prononcée et se prononcera toujours sans doute en faveur du dernier. Quand on lui dit que les corps et les êtres se sont créés eux-mêmes, elle croira plus volontiers qu'ils sont dus à une cause supérieure. Cela n'est pas moins inexplicable sans doute, mais s'accorde mieux avec les fondements de la raison (XXXVIII). En définitive, la religion révélée par une explication simple et sublime répond aux inquiétudes de la curiosité humaine, aux secrètes aspirations de l'âme vers la solution du grand problème de l'existence universelle ; ce que ne peuvent faire ni la philosophie ni la science qui jettent quelques lueurs sur l'abîme comme pour en mieux montrer la profondeur et les ténèbres, elle le fait en quelques mots. Elle satisfait les hommes portés (c'est le grand nombre) à sacrifier la raison à la foi; elle les satisfait pleinement, elle met