‹ De la méthode d'observationChapitre 144 sur 195 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

surplus que, comme le montre fort bien Filangieri , le raisonnement des adversaires absolus de la peine de mort nous mène en dernière analyse au doute sur la justice de toute autre peine. En réalité, si vous ne pouvez pas ^donner la mort instantanée au criminel par le glaive, pouvez -vous lui infliger la mort lente par la prison cellulaire ou par la colonie de déportation dont le régime abrège manifestement la vie? Le droit comme on l'entend mène ici à l'absurde dans ses conséquences rigoureuses. 11 en est de même en beaucoup d'autres points.

La société ne reconnaît pas en fait et ne reconnaîtra jamais le principe de l'inviolabilité de la vie humaine en faveur de l'individu qui ne l'aura pas lui-même respecté; mais, ce qui n'est pas moins constant, c'est que de jour en jour la société civilisée manifeste plus de répugnance à appliquer la peine capitale ; elle diminue graduellement le nombre des cas qui la font encourir ; ainsi, on en comptait cent quinze sous l'ancienne législation française , et il n'y en a plus que dix-sept sous la nouvelle ; elle se pénètre chaque jour davantage du véritable esprit évangélique , et pense que puisque Dieu pardonne au coupable qui se repent , elle ne doit pas, autant que le permet sa sécurité, le mettre, même pour cette vie mortelle, dans l'impossibilité d(3 s'amender. Celte théorie que le cluitiinont

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ne doit pas être une vengeance et qu'en empêchant le coupable d'être de nouveau nuisible à la société, il doit tourner à son amélioration morale, fait de manifestes progrès dans les esprits. Certes, Texpérience a démontré que les supplices atroces par lesquels on croyait devoir jadis punir ces crimes épouvantables, produits accidentels delà perversité humaine, ne pouvaient en aucune façon avoir le résultat d'en diminuer le nombre. Qu'elle montre aussi, ce qui n'est peut-être pas également avéré, que cette répugnance pour la peine de mort, manifestée par de fréquents verdicts du jury, dont s'étonne parfois la conscience publique, ne saurait avoir aucune action fâcheuse pour la société, qu'elle ne devient pas en quelque sorte un encouragement au débordement des passions violentes, des instincts cupides, qu'arrivera-t-il? Que la peine de mort cessera en fait d'être appliquée; alors, par suite d'une heureuse désuétude, la discussion du principe aura un terme (XLVII), et la peine pourra être définitivement abolie, si son utilité comminatoire même n'est plus considérée comme nécessaire.

XIII. — Ceci nous amène à une question générale d'un grand intérêt, et qui est excellemment de celles qui doivent être soumises à la méthode expérimentale. Nous voulons parler de l'influence réciproque

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des mœurs sur les lois et des lois sur les mœias. Nul sujet n'a donné lieu à de plus nombreuses dissertations, et pourtant il est loin d'être épuisé, par cette raison qu'on ne s'est guère placé en le traitant au véritable point de vue, c'est-à-dire sur le terrain de l'observation. Il en est résulté qu'il n'y a plus eu là qu'un texte fournissant des remarques ingénieuses, une sorte de travail où se manifeste bien plus le talent du littérateur que la science du légiste. L'Académie française mit la question au concours il y a environ trente ans. Loin de nous la pensée de vouloir déprécier un travail estimable à divers égards qui a été honoré d'un aussi illustre suffrage*. On y trouve d'intéressants développements ; mais son savant auteur restant dans la voie ouverte avant lui, après avoir, dans sa préface, dit que ses principes sont fondés sur l'histoire, se borne à citer çà et là des faits détachés, empruntés aux temps et aux lieux divers. Maïs, ne nous lassons pas de le redire, c'est du rapprochement de faits analogues, nombreux et constants, que peut résulter ici la démonstration ; c'est de cette sorte seulement que l'on montrera comment tour à tour les mœurs forcent les lois et les lois réagissent sur les mœurs; comment la législation reste

^ . De l'influence des mœurs sur les lois et des lois sur les mœurs, par M. Matter^ in-S», ^843.

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parfois impuissante devant des coutumes invétérées, par exemple, en matière de duel (XLVIII), comment au contraire, tournant en quelque façon la difficulté, elle sait exercer une action lente et indirecte, qui avec le temps est devenue efficace, contre des tendances nuisibles à la morale publique. En définitive, l'action réciproque existe, cela est indubitable; mais c'est l'observation qui met à même d'en déterminer avec exactitude la mesure.

C'est par cet examen comparatif des lois et des mœurs fondé sur les faits que vous pouvez seulement avérer les changements survenus dans l'état moral d'une époque à une autre. Procédant différemment, vous roulerez toujours dans le cercle de vagues déclamations. Chateaubriand a recueilli quelque part des témoignages qui prouvent que, de siècle en siècle, en remontant jusqu'à l'âge d'or, on a toujours attribué au précédent une grande supériorité morale sur l'état présent, d'où il résulterait que la société vaut de moins en moins, à mesure qu'elle îivance, ou bien aussi qu'elle ne vaut ni plus ni moins aux différents âges. Ni l'une ni l'autre de ces conclusions ne serait juste, selon toute apparence. Il y a certainement des dissemblances morales à établir entre les époques. Peut-on dire qu'il n'y ait sous ce rapport aucune distinction à faire entre fa Rome de Cincin-

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nalius et la Rome de Tibère ? On a remarqué qu'à la suite de ces grands bouleversements sociaux et politiques qui brisent les traditions et les habitudes se produit une certaine corruption ; telle, par exemple, la France sous les Valois , l'Angleterre sous les Stuarts; mais ceci affecte surtout les mœurs politiques, et jusqu'à quel point les mœurs privées en sontelles atteintes? on ne saurait le dire, car il n'y a lieu quant à présent, en général, qu'à des appréciations peu rigoureuses sur l'état moral des masses nationales. En sera-t-il toujours ainsi? Non, sans doute. Quand auront été attentivement étudiées diverses catégories de faits qui touchent à cet objet, notamment ceux qui se rapportent aux naissances naturelles, aux crimes et délits contre les mœurs, aux consommations abusives, à la prostitution, au paupérisme, etc. ; quand on pourra en suivre la marche croissante ou décroissante , alors on se prononcera en pleine connaissance de cause sur la question, et l'on aura aussi des moyens de mesurer l'action des dispositions législatives et réglementaires pour amener de favorables résultats. Encore un coup, il n'est pas d'autre moyen d'arriver au savoir réel, à celui qui négare pas dans la recherche de la vérité.

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