CHAPITRE II
On peut, au surplus, facilement s'expliquer pourquoi ont toujours avorté les essais tendant à une application nouvelle de la méthode expérimentale. Comparons ce qui se passe dans notre esprit quand nous l'appliquons tour à tour à l'une ou à l'autre des deux grandes catégories scientifiques, et nous reconnaissons de suite qu'il est naturel que dans les sciences morales l'expérience ne vienne qu'après le raisonnement. Dans les sciences physiques, se présente, en effet, tout d'abord la matière qui saisit les sens et mène droit à l'examen. A sa place, nous n'avons plus que la masse en apparence incohérente et confuse des actes humains que l'esprit est naturellement porté à subordonner aux vues spéculatives. On est là sur une pente où l'on glisse comme malgré soi. C'est ainsi -que pour les sciences physiques, il devait arriver qu'on^ observerait avant de raisonner, tandis qu'au raisonnement appartiendrait longtemps pour les sciences morales la priorité.
Suivons nos diverses connaissances dans leur lente élaboration, et nous verrons cette assertion pleinement justifiée. Dans l'ordre physique, quelques faits principaux, dominants, ont frappé certains esprits d'élite appelés par leur nature à généraliser ce que les autres sont destinés à ne voir jamais que d'une façon partielle et élémentaire ; prompts à passer de
l'analyse à la synthèse, ceux-là, sur ces faits encore peu nombreux et parfois mal observés, se hâtent de dresser des théories que d'autres faits viennent bientôt contredire, donnant à leur tour naissance à des théories nouvelles. Dans la lice où les systèmes sont en lutte, se présentent à la fin ces esprits supérieurs qui remontent à l'origine des premiers travaux, les soumettent à une observation plus approfondie, y ajoutent le résultat des recherches récentes. De là peuvent être déduites, en place de principes hasardés, des lois incontestables qui expliquent la succession, la génération des faits. La science est faite.
On le voit, procédant de la sorte, nous avons toujours marché au flambeau de l'expérience. Les faits sur lesquels s'appuyait l'absurde alchimie rentrent tous dans le domaine de la chimie, gloire du savoir moderne. Combien en est-il différemment (Jans les sciences de l'ordre social ! En politique, par exemple, depuis qu'on écrit sur cette science, toujours nous voyons, sauf quelques rares exceptions, mettre en avant des principes que ne justifient nullement les faits; et voilà pourquoi, car il faut toujours en revenir à ceci, les chimistes sont d'accord sur tous les points essentiels, tandis qu'il en est à peine un seul sur lequel, d'Aristote à de Maistre, les politiques aient une opinion conforme.