CHAPITRE VIII
même chair, et c'est le même esprit qui la vivifie; dans le passé, dans le présent, sa nature matérielle est identique et sa nature morale aussi. En réalité, rien n'est changé. Une mère allaite et élève aujourd'hui son enfant comme aux premiers âges , et cet enfant manifeste les mêmes penchants, les mêmes passions qu'il y a six mille ans. Nous retrouvons dans Homère et dans la Bible des traits qui nous ravissent , parce qu'ils peignent l'homme comme on l'aurait peint hier. Parfois, le voyageur s'étonne de retrouver chez tels insulaires de la mer du Sud des usages minutieusement décrits pai" Hérodote ; des peuplades ont conservé intact, au travers des siècles, sous le soleil tropical, le dépôt de leurs traditions, de leurs mœurs primitives. Si l'action d'une civilisation nouvelle a sensiblement modifié l'aspect de certaines races, quels rapports de conformité ne présentent-elles pas encore toutefois avec les ancêtres! Quand César retrace la physionomie des populations que soumettaient ses armes sur le sol gaulois, nous croyons lire un moraliste moderne. L'homme est toujours l'homme, et c'est ainsi qu'un contemporain célèbre, Tocqueville, a pu, rapprochant les institutions des Germains de celles des peuples indigènes de l'Amérique du Nord avant la conquête, établir que les mêmes causes ont amené les mêmes effets dans des contrées entre les-
quelles il n'y a sans doute aucun rapprochement historique à obtenir, tant il est vrai « qu'au milieu de la diversité des choses humaines, c'est Tocqueville qui parle, il n'est pas impossible de retrouver un petit nombre de faits gmératexirs^ dont tous les autres découlent.^ »
Il faut donc reconnaître qu'à la volonté de l'homme président un certain nombre de mobiles qui ne changent guère, et voilà pourquoi les événements humains ont si souvent une physionomie conforme qui frappe tout esprit méditatif; ils diffèrent sans doute, mais c'est par les circonstances accidentelles; ils prennent ainsi comme une sorte de costume nouveau qui empêche qu'on ne les reconnaisse de prime abord; mais une attention soutenue pénètre au travers de cette enveloppe et constate bientôt l'identité réelle. Étudiez, par exemple, les troubles populaires dans tous les lenij^, et voyez si les faits n'ont pas toujours dans leui-b caractères généraux, dans leur succession, dans leurs résultats, la plus frappante ressemblance. L'histoire des révolutions est curieuse à étudier sous ce rapport ; le spirituel abbé Galiani disait dans [l'autre siècle*, que l' histoire moderne n'est que l'histoire ancienne sous d'autres noms. Ceci peut surtout se dire
\. La Démocratie aux État.<-Vnis , t. î.