‹ De la méthode dans la psychologie des sentimentsChapitre 12 sur 14 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La réponse à cette question est maintenant possible. Il est bien certain d'abord, que qualitativement les sentiments ne ressemblent pas à des images ou à des pensées ; du moins à première vue, et sauf les confusions qui se produisent à la limite. Il est vrai encore que, par définition même, la conscience de rindividualité est avant tout la connaissance des similitudes et des différences de nos sentiments. Car le sentiment, c'est le côté subjectif du fait psychique et avoir conscience de l'individualité, c'est se connaître comme soi *.

Mais il ne suit pas de là que les sentiments doivent être considérés scientifiquement comme des faits spéciaux. Le fait que le sentiment et la connaissance diffèrent qualitativement, le fait que la conscience de soi est la conscience d'une ressemblance entre les sentiments ne prouve pas d'abord qu'à toute image ou pensée corresponde une nuance affective déterminée. 11 suffirait, pour que la conscience de soi fût possible, que le soi empirique — dans le sens précis où nous avons pris le soi — fût un état affectif permanent, un état cénesthésique, par exemple, comme le pense M. Ribot, étranger à toute succession, une véritable substance psychique. Cela n'est pas selon nous, mais cela pourrait être*. Kûlpe remarque justement que les distinctions des sensa-

(1) V. ch. X, p. 226.

(2) V. ch. X, ibid.

LES SENTI MKNTS SOXT-JLS DES PHÉNOMÈNES SI'ÉCr.VUX 289

lions sont infiniment plus nombreuses que celles des sentiments : on distingue, dit-il, 13.000 qualités sensibles et encore ce nombre doit-il être accru de toutes les combinaisons où celles-ci peuvent entrer. Un intellectualiste serait tenté de chercher et d'admettre des nuances spéciales de sentiment pour chacune de ces qualités et pour toutes les connaissances : de là les énumérations fastidieuses, en effet, comme le dit M. Ribot, des herbartiens. Il y a là une tentative oiseuse et qui n*est pas nécessairement liée même à une théorie intellectualiste : car il se peut que des connaissances diverses s'expriment par un même sentiment. Il ne suit donc pas de la différence qualitative de la connaissance et du sentiment qu'à chaque état de conscience corresponde une face affective déterminée. Bien plus, à supposer même que chaque état de conscience eût son équivalent affectif, il se pourrait encore que le moyen le plus pratique d'étudier le sentiment fût d'en chercher la traduction intellectuelle ou même physiologique.

Ce qui justifie eu réalité jusqu'à un certain point la théorie de la spécialité des sentiments, c'est l'impossibilité de donner, comme nous avons vu, des sentiments une traduction physiologique ou intellectualiste satisfaisante, ou plutôt générale.

Mais il faut reconnaître, d'autre part, qu'il n'y a aucune preuve absolument positive de l'existence de purs sentiments, c'est-à-dire de sentiments radicalement intraduisibles physiologiquement ou en langage d'entendement, que nous n'avons de leur existence qu'une preuve négative qui est l'impossibilité de les traduire en une langue plus exacte.

La théorie d'après laquelle les sentiments seraient des faits spéciaux, si on l'applique aux sentiments supérieurs, est la théorie même du vulgaire, et c'est en ce sens qu'on oppose les sentiments à l'intelligence. La théorie est soutenable, en effet, pour des sentiments tels que l'amitié, l'amour, etc. Nous ne connaissons pas davantage, à vrai dire, les conditions physiologiques de toutes les émotions organiques qui nous traver-

ll.Xi H. — Psvi'll. <lrs sent. V',\

290 AIKTIIODK DANv L\ PSVCUOlJUilK DKS SENTIMENTS

sent, mais euiin nous avons quelque espoir de les connaître un jour ; et, en tout cas, l'étude de ces émotions prises en ellesmêmes ne peut nous conduire à aucun résultat. On peut bien classer les douleurs organiques comme telles : mais la science ne peut en rester là ; et c'est à peine si l'on peut exprimer des distinctions de ce genre K On ne peut espérer quelque précision et quelque intérêt que dans la recherche des conditions organiques de ces émotions. Au contraire ce mode de recherches est souvent le seul possible et le seul intéressant en ce qui concerne les sentiments supérieurs : il faut les étudier comme des laits spéciaux. Ce n'est pas que l'on puisse se passer pour les désigner de mots ou d'images, mais cela ne saurait suffire; il faut encore que le psychologue suggère par cette désignation les sentiments eux-mêmes, sinon dans toute leur acuité, au moins autant qu'il le faut pour les distinguer : sous une forme en quelque sorte réduite et schématique. C'est qu'en effet tous les faits qui apparaissent à la conscience comme des sentiments ne sauraient être traités avec certitude comme les équivalents subjectifs de telles forces organiques ou intellectuelles déterminées ; on ne peut donc que les revivre, si l'on veut les comparer et en prévoiries démarches et les effets ; pour comprendre un caractère, il n'est qu'un moyen : le vivre en imagination. Telle est la première définition que l'on peut donner des sentiments considérés comme faits spéciaux. On peut les définir comme tels, dans le cas où l'on ne peut dire de quelles représentations ou de quel organe ils expriment le coefficient dynamique. Les sentiments sont bien alors des faits de conscience, mais ne sont pas pour cela des connaissances. On n'oserait dire avec Spinoza : Non datur ciipiditas nisi detur idea rei amatœ, etc. Tels sont les sentiments au sens vulgaire, ambition, cupidité, amour, etc., mélanges complexes où entrent peut être des éléments psychiques indécomposabjes.

(l) On trouvera un essai de classification des douleurs physiques dans Beaunis, les Sensations internes. Bibl. se. internationale, 1889, p. lT(i.

FIN SKNTFMKNTS SONT-ILS DES IMIKNOMKNKS SI>Ki:i MX ±^\

Nous avons sans doute dit plus haut que la théorie iulellectualiste s'éteud à presque tous les faits ; car lors même que nous traitons les faits de conscience comme de purs sentiments, ces sentiments sont en réalité des mémoires, des prévisions affectives, des intelligences, des volontés appliquées aux sentiments. Mais ces pensées s'appliquent alors à des émotions qui, elles, en tout cas, sont irréductibles. Et, au reste, la pensée ou la volonté qui constitue le sentiment n'est pas toujours efficace, la connaissance que nous en avons sert seulement parfois à traduire les faits, non à les prévoir ou à agir sur eux *.

On peut dire encore qu'un sentiment entendu au sens courant du mot appartient toujours à un être raisonnable, c'est-à-dire qu'il y entre quel([ue chose d'intellectuel. Mais jusqu'à quel point et en quel sens? Là est la question. Oserait-on dire que toute force psychique est résoluble en des forces d'images ou de pensées? Nous avons vu que la part de l'élément intellectuel dans ces sentiments était malaisée à déterminer ; nous avons eu même des preuves positives sinon toujours de son absence, au moins de son impuissance*. Il y a peut-être lieu d'élargir ici la notion du psychique, comme on a fait pour la notion d'énergie en physique. Toute énergie est-elle Iraduisible suivant les lois de la mécanique ordinaire en langage de chocs, vitesses, masses, etc. ? La question est de savoir si tout sentiment peut être traduit en pensée, comme de savoir si toute énergie se manifeste par des mouvements et des chocs. Peut-être ces sentiments spéciaux irréductibles à des idées viennent-ils de l'organisme, ou au moins y a-t-il quelque chose d'organique mêlé à ces sentiments. Mais quel est cet élément organique, ou quel en est l'apport? C'est ce que nous ignorons la plupart du temps 3. Puisque donc le sentiment ne peut être considéré toujours comme exprimant la force des idées, ni non plus comme une

(1) V. ch. X. p. 2Sfi.

(2) V. ch. IX, p. 193, 200 et S(|r|.

(3) V. ch. VII.

2îli MKTIHIDK DANS I.A l'SVCIKil.CXilK DKS SENTJMKNTS

force organique, il doiiieure avaut lout une donnée affective, qu'il faut poser d'abord avec sou coefficient dynamique propre. Il reste à le traiter le plus souvent comme une force irréductible, spéciale ; et de fait, pratiquement, nous n'opposons la plupart du temps aux sentiments ni des pensées, ni des forces organiques, mais d'autres sentiments. Nous n'excluons d'ailleurs ni Tune ni Tautre de ces explications, dont seulement il faut user librement et selon les besoins de la counaissance. Mais il suit de ce qui précède qu'il faut, avant de chercher à expliquer et à modifier les sentiments par des moyens physiques ou intellectuels, les étudier en eux-mêmes de façon à les combattre les uns par les autres ou à les harmoniser. Les sentiments que le langage courant désigne ainsi, tels que l'amour, Tamitié, etc., et dont la caractéristique est d'échapper plus que tous les autres à l'analyse peuvent être appelés les sentiments proprement dits. On peut dire encore qu'ils sont comme des forces psychiques spéciales. Réduire tout à des mouvements ou à des pensées, dit M. Marinier, c'est une simplification à coup sûr inexacte, mais utile sans doute à l'heure présente (préface à la traduction française du livre de M. Baldw in sur le Développement mental, p. xni). Inexacte, nous l'accordons; utile, cela dépend des cas.

Ou peut donner ce nom de sentiments proprement dits à d'autres sentiments encore qui ont de commun avec les premiers d'être incomplètement analysables. On ne peut toujours découvrir dans un sentiment complexe les sentiments élémentaires qui le composent ; ou bien les effets de la synthèse ne peuvent être déduits de la connaissance des éléments composants : ce qui revient au même d'ailleurs. Car si les effets de la synthèse sont imprévisibles, peut-on dire qu'on en a trouvé les éléments? On appellera encore sentiments spéciaux ou proprement dits ceux dont les effets ou la nuance propre ne se peuvent expliquer par les caractères propres à chacun des sentiments qui les composent.

Ces sentiments proprement dits sont-ils toujours complexes ? Peut-être y a-t-il lieu d'en admettre d'élémentaires.

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