‹ De la méthode dans la psychologie des sentimentsChapitre 13 sur 14 · LES SENTIMENTS SONT-ILS DES PHÉNOMÈNES SPÉCIAUX · texte numérisé non relu

LES SENTIMENTS SONT-ILS DES PHÉNOMÈNES SPÉCIAUX

Pourrait-OQ prouver que toute amitié est une synthèse de sentiments ? Ou peut dire cependant que, dans des natures élémentaires, certains attachements, certaines amitiés fidèles paraissent bien simples et indécomposables. Elles ne sauraient s'expliquer par des afQnités intellectuelles, cela est trop évident ; peuvent-elles s'expliquer par des affinités organiques ? on l'ignore.

Les sentiments proprement dits ou les sentiments; forces psychiques spéciales, sont donc ceux qui ne peuvent être rapportés comme à leurs causes à des faits intellectuels ou organiques ou à tels autres sentiments déterminables. Il y entre quelque chose de tout cela sans qu'on puisse dire que ce quelque chose les constitue uniquement.

Si maintenant nous distinguons, comme nous avons toujours fait, la conscience d'un sentiment et ce sentiment même, peut-être faudra-t-il distinguer aussi du point de vue de la conscience le sentiment comme un fait spécial. Il y a des sentiments à la fois superficiels et impossibles à rapporter à tel organe ou à telle pensée. Ce ne sont pas toujours nécessairement des passions d'imagination : ils apparaissent comme simples; ils ont peut-être des conditions strictement cérébrales, mais dont le siège organique ne peut qu'être hypothétiquement supposé : c'est ce qu'on appelle quelquefois les passions de tête. Ces passions sont seulement la conscience iVane passion. Elles sont par rapport à la passion comme l'image par rapport à la sensation; elles se distinguent des passions réelles en ce que celles-ci sont plus durables ou plus fortes. Les physiologistes diraient qu'elles diffèrent de la passion réelle en ceci qu'elles ont seulement une base cérébrale, tandis que la passion réelle a une base organique. Il résulte de tout ce qui précède que cela peut être, mais que cela n'est pas toujours et nécessairement vrai.

Sans préjuger donc de ce que des analyses plus profondes, psychologiques ou physiologiques, peuvent révéler d'analysable dans des sentiments jusqu'à présent irréductibles, on est en droit de dire que l'on peut regarder du point de vue

psychologique les seutimeots comme des phéoomènes spéciaux : 1^ quaud ils expriment le coefficient dynamique d'un sentiment certainement complexe mais dont les éléments sont impossibles à déterminer précisément ; 2" quand ils constituent un élément psychologique qu'il est impossible pour le • moment de rapporter et dont il n'y a pas lieu d'espérer qu'on puisse de longtemps le rapporter aux phénomènes ordinairement classés, sensations, images, idées , organes connus ; S*" quand il y a seulement sentiment subjectif et non sentiment réel, c'est-à-dire fort et durable.

On dira que, dans le cas où il faut admettre l'existence des forces psychiques spéciales, il les faut traduire en langage physiologique et admettre une stimulation pure et simple du système nerveux. Cela est vrai pour certains sentiments organiques. Il y a, en effet, des émotions ou des besoins organiques qui forment le pendant de ces forces psychiques. Mais il n'y a lieu d'utiliser cette explication que dans le cas où des faits réels l'autorisent, ou permettent du moins de supposer qu'elle sera prochainement vérifiable et pratique. L'objection trahit des préoccupations métaphysiques. Je ne vois aucune utilité à traduire dans un langage hypothétique ce que je saisis sous une forme très déterminée et très intelligible : celle de forces psychiques pures dont les sentiments humains me donnent le type.

En général, les deux premières espèces de sentiments spéciaux que nous avons distinguées — les sentiments complexes inanalysables ; les sentiments qui n'ont pas d'équivalent organique ou intellectuel déterminé — sont, avec les sentiments proprement organiques, les plus forts des sentiments humains. Et ils déterminent ordinairement les passions sensitives, intellectuelles, etc. ; la force de tout sentiment est faite en partie de celle dé ces sentiments. Il est bien diflicile de dire si l'intérêt que nous portons à telle pensée est tout entier intellectuel. Ce quelque chose d'inanalysable détermine souvent le choix de nos convictions môme les plus hautes; dans tous les cas, elles pren-

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Dent dans les âmes diverses uue forme particulière ; une pensée même pousse tout autrement, selon le mot de Pascal, dans un autre que dans son auteur'. Avant d'appliquer aux sentiments supérieurs une théorie intellectualiste qui permette d'en interpréter les démarches, il faut poser la réaction propre et inanalysable de chacun.

Cette théorie de la spécialité des sentiments semble donc être la plus générale, la théorie présupposée par toute explication. S'il est vrai que Ton ne puisse expliquer par une certaine quantité, par une certaine nature des images, des pensées ou de Torganisme la force d'un sentiment; si, par suite, dans tout sentiment entre comme élément essentiel la réaction sentimentale propre à chaque individu, celle-ci varierait seulement dans des limites déterminées sous Taclion des forces intellectuelles ou organiques qui la déclencheraient. Un individu devrait être défini d'abord comme un être affectif, doué de sentiments proprement dits, d'une certaine puissance de jouir ou d'aimer. Et un seutimentdonnédevraitôtredéfini en fonction à la fois de cette donnée irréductible, primordiale, et des causes qui la font agir. Toutes choses égales, par exemple, le sentiment dépend d'une certaine quantité ou d'un certain caractère des images et des pensées. Mais « toutes choses égales » signifie qu'il faut poser d'abord l'égalité de la faculté de jouir ou de désirer comme telle. Chez les intellectuels purs seuls, le sentiment dépendrait exclusivement de la pensée ; et encore nous avons dit que les vocations intellectuelles supposent une réaction individuelle. La traduction intellectualiste serait par rapport au sentiment en lui-même, comme, d'après Leibniz, l'expression géométrique de la force par rapport à cette force. Leibniz admettait bien que celle-ci devait se traduire géométriquement. Mais on ne pouvait pour cela déduire, d'après lui, les variations de la force de celles de l'étendue, prévoir par celles-ci celles-là. Bien au contraire, les variations de l'étendue ne pouvaient que traduire celles

[i) Voir rh. i.\, p. 193.

de la force une fois posées : de même la théorie intellectualiste peut permettre d'interpréter les démarches des sentiments, mais une fois posée la réaction individuelle. Ce que nous venons de dire s'applique à la traduction physiologique, s'il est vrai que pratiquement on ne peut trouver les équivalents organiques des sentiments correspondant à ce qu'on appelle des idées, tels que Tamitié, l'amour, etc.

Bien plus, si l'on songe que les sentiments organiques sont des tendances, on est entraîné pour ces sentiments même à imaginer ces tendances sous la forme qu'elles présentent en nous-mêmes, comme des suites d'états subjectifs instruments d'une pensée active. Nous avons vu que l'attribution à l'organisme comme tel d'une volonté peut être une façon de parler commode ; mais il faudrait dire, pour exprimer correctement la réalité, qu'il y a dans l'organisme une pensée qui J'organise. Nous pouvons nous expliquer dès lors une théorie telle que celle de M. Fouillée, j)ar laquelle il essaie de traduire en langage de sentiment et de force psychique toutes les fonctions mentales, l'organisme et la nature tout entière. Si les sentiments ont pu être en un sens considérés comme des manières d'être de tous les autres phénomènes, on a pu aussi, tout au contraire, regarder les sensations, images, idées, etc., comme des forces dont on peut rechercher exclusivement les relations dynamiques dans les différents sens que nous avons indiqués. Dès lors on étudiera, par exemple, l'intelligence comme source d'actes et de plaisirs ou de peines, et l'on pourra traduire en langage de désir et d'amour les divers degrés d'expansion de la pensée. Ce qui est généralisation, en langage d'entendement, est, en langage de sentiment, besoin de se développer. Tous les faits étant étudiés d'un point de vue dynamique, ce sont ces faits intellectuels qui nous apparaîtront comme une certaine façon d'être des forces psychiques. On rejoint ainsi les philosophies de la volonté, celle de Schopenhauer par exemple. On peut admettre, avec MM. Fouillée et Paulhan, que c'est là le point de vue qui s'accommode le mieux au plus grand nombre

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défaits, et même celui qui permet le mieux de systématiser ruûivers entier.

Mais il y a bien des réserves à faire sur cette théorie des seotimeots considérés comme forces psychiques spéciales.

En ce qui concerne l'extension philosophique que lui donnent certains penseurs, il faut reconnaître que, si nous sommes entraînés à traduire ainsi toute tendance dans le langage de la conscience humaine, nous ne pouvons donner cette traduction comme scientifique. 11 est sûr qu'il se produit dans les corps des changements intérieurs, en apparence continus, qui aboutissent à des mouvements. Nous pouvons assimiler cette continuité à cette continuité d'états subjectifs, qui, dans une tendance humaine, conduisent en effet à des mouvements dans Tespace. Nous sommes tentés d'affirmer qu'aux mouvements organiques correspond une face interne subjective. Mais nous sommes bien moins sûrs de cela que de la loi même de continuité. De mémo on peut appliquer par analogie aux tendances organiques l'analyse que nous avons faite du désir conscient, et dire que ces tendances se comportent comme des volontés. Mais nous ne pouvons dire qu^'lles sont des volontés conscientes. Nous sommes plus sûrs de la loi de finalité que de l'existence dans la nature de volontés conscientes. Et ainsi nous pouvons dire seulement : tout se passe dans la nature comme s il ;/ avait des volontés appliquées à une suite continue d'étals subjectifs. Il faut donc, quand même on peuplerait la nature de tendances, ne point les assimiler absolument dans leur matière, mais seulement dans leur loi ou leur façon d'être'.

x\joutons que, si nous les considérons sous la forme même qu'elles revêlent dans la conscience humaine, nous ne savons pas ou nous savons mal ce que sont ces forces psychiques. Nous admettons l'existence de forces psychiques irréductibles parce que nous ne pouvons en trouver les équivalents iiitellec-

(l) Voir sur ce point notre second article déjà cite sur la Con.science du devenir, p. 50. Cf. ch. ii, p. 48, 54, et ch. x, p. 23(5.

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tuels OU physiologiques ou parce qu'une telle hypothèse conduit à des résultats contraires à Texpérience. Mais la connaissance directe que nous en pouvons avoir est tout à fait rudimentaire. Seuls, à Taide d'une réflexion profondément repliée sur elle-mAnie, (|uelques intérwurs arrivent à se faire un langage émotif. Nous ne pourrions rien dire de ces forces, et nous les distinguerions imparfaitement en elles-mêmes, si elles n'aboutissaient à des mouvements et à des représentations. Il en est ici comme de Tidée d'énergie ; elle dépasse la notion d'énergie mécanique, car elle ne se peut traduire toujours par des déplacements et des vitesses. Maison ne saurait dire ce qu'est en elle-même cette grandeur qui aboutit à des mesures, sans être une énergie mécanique '.D'autre part, toute grandeur aboutit inévitablement — quelle qu'elle soit en ellemême — à des mesures figurables, à des tracés, à des courbes, etc. Il en est à peu prés ainsi des forces psychiques que nous définissons. A la différence des grandeurs physiques non traduisibles dans la langue de la mécanique grossière, nous les connaissons sans doute directement : nous en avons conscience. Mais ces forces, en tant que conscientes, ne peuvent être que grossièrement distinguées et classées. Il faut donc admettre des données affectives irréductibles, que les images ou les mouvements n'expliquent pas, sans cependant prétendre en avoir une connaissance directe. Le concept des forces psychiques spéciales n'est pas un concept positif, correspondant à une expérience définie; ou, du moins, cette expérience est très élémentaire. C'est un conceptuégatif rendu nécessaire par l'impuissance où nous sommes de rattacher les lois empiriques des sentiments aux lois qui règieiiL les faits organiques ou intellectuels.

De plus, si les équivalents intellectuels et organiques n'expliquent pas, il faut bien reconnaître qu'ils désignent une individualité. Cela est vrai surtout des faits organiques. On peut dire que l'individualité a pour limite d'action l'orga-

(1) Cf. ch. viii, p. '16.').

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nisme; tout ce qui se passe dans uu organisme donué appartient à l'individu.

Ou peut aller plus loin. L'explication organique ou intellectualiste, appliqué m^nie aux sejitinients spéciaux, n'est pas stérile. Toutes choses égales, avons-nous dit, plus un sentiment est riche d'images et de pensées, plus il agit. Dans les limites d'une certaine individualité affective, les faits intellectuels agissent. D'autre part, il y dans beaucoup de ces sentiments une part à faire à Torganisme, que Ton peut déterminer avec une précision suffisante pour la pratique.

Enfin, il y a des cas où les sentiments organiques sont tout puissants, et où le psychique pur peut être tenu pour quantité négligeable. De même certains sentiments peuvent être rapportés à de)s faits intellectuels. La réaction individuelle ou le sentiment, considéré comme fait spécial, qu'il soit force consciente ou force réelle, peut être tenu pour pratiquement nul dans le cas où il correspond à des jugements théoriques désintéressés. Dans ce cas il n'y a d'autre réaction individuelle que le goût ou le choix de telle pensée. Et celte réaction individuelle ne suppose pas une donnée autre que les données intellectuelles; mais seulement une limitation de ces données à tel groupe déterminé. Il en est de même lors(iue les connaissances enfermées dans un tel groupe sont considérées non objectivement mais dans leurs relations dynamiques respectives au sein d'un sj/filane clos '. Dans ces deux cas, quoiqu'en des sens divers, on peut teuir pour vérifiée une théorie telle que celle de M. Bergson qui différencie l'individu de l'univers comme un groupe restreint d'images de tout Tensemble des images.

On pourrait même admettre — comme pendant des forces psychiques spéciales — des pensées qui ne seraient ({ue pensées. Nous avons dit que certaines passions et même toutes, par ce qu'elles ont en elles d'irréductible, peuvent être regardées comme des phénomènes spéciaux. De même (certaines seuil) Voir eh. ix. p. 204.

satiODS OU images, ou pensées, qui n'ont pas d'action sensible sur nos sentiments ou — dans l'hypothèse d'une théorie physiologique ou intellectualiste — sur le système de leurs équivalents organiques ou intellectuels, peuvent être regardées comme des images ou des pensées pures. Celles-ci ne peuvent être considérées que spéculativement et non dynamiquement dans leurs relations à l'individu, et on peut en ce sens les opposer au sentiments Telle serait la pensée pure et indifférente, véritable miroir des choses, sans même l'accompagnement de la joie intellectuelle. Les philosophes — môme les plus intellectualistes d'entre eux — se sont rarement résignés, quand ils ont essayé de concevoir Dieu, à Timpersonnaliser à ce point, et ils l'ont individualisé tout au moins en ceci que Dieu, selon eux, jouit tout au moins de la vérité, ou plutôt qu'il est le rayonnement joyeux de la vérité.

On peut traduire cette théorie des sentiments spéciaux en langage physiologique, mais quand il s'agit de sentiments que l'on peut avec une précision suffisante rattacher à l'organisme. On peut distinguer des sentiments organiques en général, sous le nom de sentiments spéciaux, les sentiments qui ne correspondent pas à des sensations ou à l'excitation d'autres organes, et qui semblent avoir des conditions nerveuses ou nervosocéiébraies propres : par exemple les douleurs pures qui ont pour condition peut-être des nerfs dolorifères spéciaux-. Et l'on peut dire de ces sentiments ce que nous avons dit des sentiments psychiques proprement dits, qu'ils sont les véritables sentiments organiques, que l'organisme excite seulement dans des circonstances variables. Il faut pour expliquer les sentiments organiques en poser d'abord les conditions immédiates spéciales — qui sont sans doute nervoso- cérébrales — variables avec chacfue individu. Pour employer la distinction de Bain, il faut poser d'abord les sentiments correspondant à la stimulation du système nerveux et non les sentiments qui traduisent la nutrition de l'organisme. On pourra dire,

(1) Voir <'h. IX. p. 181.

[2] Voir cil. IX, p. 21*.). Cf. ch. vu, p. 131.

LKS SKNTIMKNTS S(»NT-TI,S J>KS IMIKNOMÈ.NKS SPKCI \1 X '*0[

par exemple, que toutes choses égales, c'est-à-dire étaut donnés deux systèmes nerveux également et semblablement excitables, plus un homme de bon appétit mangera, plus il sera heureux, si l'on se place dans l'hypothèse d'une théorie finaliste et quantitative du plaisir. Le système nerveux pourra être mis en mouvement par tous les organes, et il y correspondra des plaisirs divers, qui dépendront à la fois de l'organe en relation avec le système nerveux et du système nerveux lui-môme. L'un jouira plus de son estomac que de ses yeux; et parmi ceux-là môme qui jouissent de leur estomac, il en est qui en jouissent plus ou moins selon la nature de leur système nerveux, selon aussi le degré ou la nature d'activité de leur estomac. Il en est môme qui devront presque toutes leurs émotions à leur système nerveux, dont le système nerveux fonctionne indépendamment de l'action périphérique. Mais d'autre part les besoins fonciers de la vie organique, à peu près identiques chez tous les hommes, chez presque tous aussi les plus intenses et les plus durables tiennent, en général, sous leur dépendance le système nerveux. Et chez quelques-uns les sentiments dépendent exclusivement de la vie végétative.

La conclusion des études précédentes est que Ton pourrait entendre, comme il suit, une théorie des sentiments. Une théorie des sentiments devrait commencer par les analyser en eux-mêmes, c'est-à-dire par en dégager les ressemblances et les différences les plus générales. Nous avons esquissé cette analyse dans notre chapitre ir, nous l'avons complétée chapitre x. Cette analyse devrait être le point de départ commun de toute théorie : ce qui empêche de le reconnaître, c'est l'esprit de généralisation facile, c'est l'imitation servile de la science positive, la méfiance de tout langage qui n'est pas exclusivement physiologique, attitude que nous avons essayé de caractériser chapitre i°''.

Les sentiments, une fois analysés, il s'agit de les expliquer, c'est-à-dire de chercher : 1^ si on peut les rapporter ou

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