LE CORPS ET LES SENSATIONS INCONSCIENTES
Les états affectifs comme les tendances peuvent être inégalement conscients ^
Il y a des états affectifs distincts du plaisir et de la peine : d'abord Vétat d'excitation, dont la surprise est un exemple. Descartes pensait que cet état était toujours lié à la première des passions, l'admiration résultant « de ce que la première rencontre de quelque objet nous surprend et que nous le jugeons être nouveau * ». La surprise était donc pour lui Taccompagnement constant d'un jugement. Or il y a des surprises où il n'entre aucun élément intellectuel, résultant d'une secousse brusque du système nerveux, telles qu'elles se produisent chez un homme brusquement réveillé. On peut bien appeler d'un nom commun ces deux sortes de surprise, car elles ont une nuance affective commune. Il se peut que pas plus l'une que l'autre ne s'accompagne d'une émotion, au premier moment tout au moins. Le sentiment pénible, la colère qui suivent un réveil subit ne surviennent souvent qu'après un moment de trouble pendant lequel l'individu encore obnubilé se reconnaît. Il se produit aussi parfois des états d'excitation générale tenant sans doute
(1) Nous verrons plus loin le sens qu'il faut donner au terme de degi^é appliqué aux faits de conscience, ch. vni.
(2) Les Passions de Vdiae, art, 53 ; cf. art. 72.
à une certaine disposition du système nerveux, états qui peuvent selon le cas s'accompagner de bien-être ou de malaise mais qui s'en distinguent; on dit : un état d'excitation agréable ou désagréable, signifiant par là que le plaisir ou la peine se surajoutent à un état distinct. Certains individus que Ton confond avec les gens sensibles sont plutôt excitables : ce sont des agités; ou l'excitation, si elle n'est pas chez eux absolument et surtout toujours pure de toute émotion, est plus forte que le plaisir qui s'y joint. D'ailleurs, il faut regarder l'état d'excitation non comme un état spécial, mais comme un certain degré de Tétat d'indifférence.
Les états indifférents sont \in degré inférieur des états d'excitation.
Les images peuvent agir par une fascination immédiate sans l'intermédiaire de Témotion ; ainsi dans le cas des idées fixes, des obsessions*. Dewey se rappelle de sa jeunesse un combat pendant lequel il eut seulement la perception étrangement vive de la figure de son adversaire, comme d'un foyer hypnotisant pour son activité guerrière. La colère avait précédé le combat; l'orgueil l'avaitsuivi; la période intermédiaire était vide d'émotions*. Quelquefois l'émotion est eu retard sur l'image, ou même elle suit seulement les mouvements où aboutit l'image ; elle suit l'action ; ainsi dans les cas d'extrême danger où la conscience, est d'abord plongée dans une stupeur indifférente. Une douleur morale subite peut nous briser quand nous sommes encore dans un état d'affaissement demi-inconscient, soit qu'avant de produire tout son effet cérébral le choc mental ait agi d'abord sur notre organisme périphérique, soit que nous n'ayons pas encore le courage de souffrir et que nous y consentions au
(1) Voir sur la question des états indifférents, entre autres Bain, The Emotions and Ihe Will, p. la, p. 390. Cf. J. Sully, The lluman ;V//<(/,n,p.4 et 5; ftibot. La Psychologie des sentiments, p. 74 et sqq. Voir en particulier les très intéressantes discussions du Mind, 1887, p. 570, 1888, p. 248, 253, 1889, p. 97. Sur les idées fixes, voir Bain et Sully, ibid,
(2) Psych. Rev., janv. 1895. The Theory of Emotions.
moment seulement où nous nous en sentons capables : on n'est pas triste sans espoir, disait Stendhal. Chacun se souvient d'avoir eu peur une fois le danger passé ; Tenlant en particulier prend peur souvent quand il s'est instinctivement sauvé ; et Ton peut soutenir qu'il a peur alors de ses propres cris ou des cris de ceux qui l'entourent *.
On pourrait dire, il est vrai, que, dans tous ces cas, il n'y a pas du tout d'état affectif, mais seulement un état intellectuel; pour l'homme en colère le visage de l'adversaire est un ensembled'images colorées, tactiles, musculaires, présentes ou possibles, et les images semblent agir sans passer par un état affectif quelconque. Mais d abord cela est douteux. Il y a certainement — comme nous allons voir — des états subjectifs indifférents; et, dans les cas en question, les images sont peutêtre accompagnées de nuances subjectives, sinon émotives. Mais de plus, l'image n'est pas ici considérée en elle-même comme connaissance ; elle Test comme promesse d'actes : d'après notre définition, c'est un sentiment. Il y a des cas, au contraire, où ce qui est au premier plan de la conscience, ce n'est ni l'émotion, ni la relation de l'image à l'acte, c'est l'image en elle-même. Un Théophile Gautier, « pour qui le monde visible existe », saisit les images des choses non dans leur rapport à l'action, mais comme un spectacle objectif où il s'absorbe et s'oublie. Ce sont pour lui de pures images. Pour un gymnaste ou un jongleur, les sensations musculaires elles-mêmes sont objets de contemplation, non les signes, les saillies d'une individualité : il les considère comme des mouvements, non comme ses mouvements.
Mais un état affectif indifférent n'est pas seulement une image considérée comme promesse d'actes. Il y a des états subjectifs par eux-mêmes indifférents. Si Ton a nié l'existence de ces états indifférents, c'est que l'on a confondu deux questions, l*' y a-t-il toujours en nous quelque plaisir ou quelque douleur? 2" Existe-t-il des états indifférents? Il est possible
(1) Voir un exemple de ce genre de peurs, ^V. James, Principles of Psycho* logyy II, p. 457.
qu'en effet, en môme temps que nous sommes dans un état d'indifférence, nous soyons toujours par quelque endroit agréablement ou désagréablement affectés*, mais Tétat d'indifférence n'en est pas moins en lui-même un état spécial. L'absence de malheur est- elle la même chose que le bonheur ? Nous distinguons très bien l'état d'indifférence des émotions qui peuvent s'y joindre : ainsi lorsque rindifféreoce nous pèse, au point que nous désirons souffrir pour nous sentir vivre. Ou bien il se fait un mélange du sentiment d'indifférence avec l'émotion, où l'on distingue les éléments composants : ainsi dans la stupeur, les affaissements douloureux, l'émotion pénible se fond avec l'état indifférent. Le sentiment de la paix est une de ces combinaisons. On pourrait le définir un sentiment d'indifférence uni à la joie qui nous vient de la pensée des misères, des inquiétudes évitées par une vie raisonnable.
Le sentiment d'indifférence a sa vie propre. S'il peut devenir très doux, très douloureux comme nous avons vu, il peut demeurer aussi un simple sentiment sans émotion, et cependant puissant, durable, paralyser l'action, donner à la vie psychique une teinte uniforme, caractéristique des moments d'atonie, des natures froides. Il a ses degrés, ses nuances. On peut distinguer l'état général d'indifférence, le sentiment de l'être sans plus, qui sans doute est le plus souvent celui de l'animal, et les sentiments d'indifférence correspondant aux sensations spéciales, tactiles, musculaires, etc. Les sentiments mixtes dont nous parlons plus haut ne se distinguent pas seulement par les émotions concomitantes, mais par des nuances d'indifférence. Ainsi cet état de stupeur qui suit les grandes douleurs ou les grandes fatigues se distingue des autres états indifférents par une nuance spéciale de pesanteur, distincte de la douleur sourde ou des souvenirs douloureux confus qui s'y peuvent mêler. Ce qu'on appelle le sentiment de certaines vérités n'est pas nécessairement joie ou tristesse ; il
(1) Voir sur ce point BouilUer. Dupiaisir et de la douleur, ch. xi, p. 214 (Hachette).
se nuance cependant quelquefois suivant les vérités ; car il supplée la connaissance distincte absente. Ce qu'on appelle un état intellectuel confus n'est autre bien souvent que le substitut subjectif d'états intellectuels actuellement indiscernables *. Il y a bien d'autres états subjectifs que le plaisir ou la peine. On peut se demander môme, en songeant à la continuité de notre vie subjective, à la masse de sentiments qui en font la trame, si Témotion n'est pas une crise relativement rare dans beaucoup d'existences au moins. La conscience de rindividualité n'est autre (si l'on met à part l'intelligence et la volonté) qu'une suite organisée d'états subjectifs, car elle est la conscience d'un soi^ ; dirons-nous cependant que c'est une suite d'émotions f
L'état d'indifférence n'est pas seulement distinct de l'émor tion, mais peut-être y a-t-il lieu de le tenir en certains cas pour 'primitif. Il n'est pas nécessairement déterminé par les autres états affectifs. C'est un préjugé qui vient sans doute du caractère notable, selon le mot de Leibniz, de ces sentiments, que de regarder les émotions comme le seul sentiment primitif. Et d'abord il ne faut pas confondre l'état d'indifférence avec Vhésitation de la conscience entre le plaisir et la peine. On n'est pas dans un état d'indifférence parce que l'on ignore si l'on jouit ou si l'on souffre. Or, dans bien des cas, il y a oscillation de la conscience entre le plaisir et la peine et comme un doute sur leur intensité relative. C'est un sentiment de confusion, comme dit Leibniz, non d'indifférence.
11 semble que l'état d'indifférence résulte parfois d'un équilibre du plaisir ou de la peine, d'une neutralisation respective de l'un par l'autre. Ainsi de ces sentiments que provoquent en nous certaines personnes sans qualités ni défauts saillants, neutres en un mot. Peut-être à vrai dire dans ce cas et des cas analogues s'agit-il plutôt de sentiments
(1) On ne saurait dire qu'il en est toujours ainsi. Etat intellectuel confus ne signifie pas, en eflet, toujours sentiment intellectuel, V. sur ce point, ch. LX, p. 191.
(2) Voir les définitions du chapitre ii et surtout le chapitre x, p. 229.
qui n'arrivent pas jusqu'au plaisir et à la peine. Mais remarquons-le, dans le cas même où il résulte d'un équilibre d'émotions contraires, l'état d'indifférence n'en demeure pas moins un état distinct et original qui, une fois formé, a son évolution propre. De plus il serait bien difficile de justifier dans certains cas l'hypothèse de l'équilibre affectif. Il y a des sentiments spéciaux d'indifférence que l'on retrouve rarement à l'état de joie ou de peine : ainsi les sentiments correspondant aux pensées, aux volitions ou aux sensations spéciales tactiles, musculaires ou même gustatives (par exemple la sensation de la gomme, à vrai dire en partie tactile et musculaire). Peut-on montrer qu'il y ait ici équilibre affectif?
Les états indifférents semblent parfois des plaisirs ou des peines subconscientes que l'attention peut faire émerger jusqu'à la conscience. Mais il faudrait, en bien des cas, dire tout au contraire que notre attention ou notre imagination font passer à l'état d'émotion des états indifférents qui étaient seulement au seuil de l'émotion : telle sensation insignifiante de vue ou d'ouïe vous intéresse si vous vous y attendez ou si vous y prêtez attention ^
Il est vrai cependant que l'on peut regarder tels états indifférents comme des joies ou des peines subconscientes ou même inconscientes, sans supprimer, notons-le toujours, l'état d'indifférence comme tel. Seulement ce n'est que dans des conditions très particulières et très déterminées que l'on peut traiter des états affectifs comme des émotions inconscientes. Nous avons ici un exemple excellent de l'usage pratique des concepts psychologiques. Comment juger de la préexistence inconsciente d'un sentiment? Par ses effets. On peut dire d'une joie qu'elle est inconsciente quand, par exemple, on n'y pense pas toujours et que cependant elle ne cesse pas alors d'agir. Ainsi, quand on la retrouve au bout de quelque temps transformée. Or, à en juger précisément par les effets, il n'y a pas lieu de croire, dans certains cas qui sembleraient
(1) Cf. sur rattention comme cause de l'acuité des émotions, ch. vir, p. 147.
cependant l'établir, à la persistance inconsciente d'une émotion sous forme de sentiment indifférent. Une personne indifférente vous est enlevée. Vous en souffrez. L'aimiez-vous pour cela inconsciemment ? Cela dépend des cas. Si le sentiment révélé à lui-môme subsiste ou s'accroît, si surtout cette continuité du sentiment indifférent a été interrompue jadis par des joies, des inquiétudes subconscientes que le souvenir retrouve après coup, on peut regarder le sentiment indifférent comme un certain moment d'une joie inconsciente. Mais, dans des cas en apparence analogues, la souffrance ne résulte pas d'un obstacle opposé à un amour inconscient. Elle n'a ni la durée ni les ail ures de ce genre de peines ; elle est l'effet d'un dérangement momentané d'habitudes. Cela peut presque se prouver expérimentalement dans le cas d'une disparition momentanée, ou seulement redoutée, de l'objet du sentiment. Une fois rassuré, l'esprit revient à son assiette. D'ailleurs, dans le cas même où l'on se met à aimer la personne qui vous est rendue, ce peut n'être pas le réveil d'un amour préexistant, mais la naissance d'un amour nouveau. La joie qui succède à la crainte d'une mort ou d'un départ, les soins que nous avons pu rendre à une personne indifférente par simple devoir, « cristallisent » autour d'elle. Il nous est arrivé d'observer la naissance d'un amour conjugal posthume succédant à une quasi-indifférence. Les soins donnés à un malade encore dans la force de l'âge, enlevé par une mort lente et longuement douloureuse, le libre épanouissement dans une tête romanesque d'une imagination que cessait de démentir ou de gêner la présence de la personne même, avaient suffi pour faire naître une passion nouvelle ; car, selon la définition de Spinoza, l'amour, c'est la joie accompagnée de l'image d'un objet extérieur comme de sa cause. Les signes caractéristiques d'un sentiment nouveau nous éclaireront sur la question de savoir si la passion est antérieure ou postérieure à l'état d'indifférence. Un état indifférent ne peut donc toujours être traité comme une émotion inconsciente ou subconsciente.
DES DlVEItS DK(illKS DE LA CONSCIENCE DES SENTIMENTS 05
Aiasi le seatiment d'indifférence est distinct; et, en certains cas, il peut être tenu pour primitif.
A ces divers degrés dans la conscience des états affectifs correspondent des degrés divers dans la conscience des teudaiices. A Tétat d'excitation correspond le hesoùi d'excitation, précédé en générai sans doute d'un malaise, mais qui peut se présenter dépourvu de ce caractère affectif qui se joint à la tendance nue pour constituer le désir. Disposition fréquente chez nos contemporains, qu'emporte un besoin d'agitation sans plaisir, parfois triste. « On est des gloutons à froid. » (Lavedan.) C'est sans doute un degré d'intensité de plus du besoin indifférent^ besoin d'actions plus rapides ou plus nombreuses que celles qui sont le terme du besoin indifférent. L'indifférence caractérise souvent les tendances acquises, qui s'appellent alors habitudes. Les tendances correspondant aux connaissances sont généralement indifférentes; ce que Ion exprime en disant que les idées nous touchent peu. Telles tendances qui sont à l'ordinaire vivement senties, qui sont des passions, sont, chez quelques-uns, comme des poussées irrésistibles à peine conscientes : on les appelle quelquefois des passions froides ; elles caractérisent les gens dits flegmatiques. Les impulsions morbides ont souvent ce caractère, qu'elles soient ou non accompagnées d'images '.
Le désir correspond à ï émotion. Nous avons vu plus haut que la différence du désir et de la tendance résulte du caractère des états affectifs qui en constituent la suite et qui peuvent être ou des états affectifs indifférents, ou des émotions ^
Enfin, états affectifs et tendances peuvent être également inconscients.
C'est ainsi que nous pouvons posséder un bonheur sans en avoir la conscience constante. Celle-ci peut, il est vrai, seulement s'atténuer, mais elle peut aussi disparaître si complète-
ii) Voir sur les obsessions Séglas. Leions cliniques sur les maladies nien- Inleset nerveuses (Asselinet Ilouzeaii), p. 57 et sf|q. Cf. Marillier. Du rôle de la pathologie mentale, etc., Rev. phil., li, 1893, p. 300.
(2) Voirch. îi, p. ôoj Rauh. — Psych. des sent. 5
ment que le ressouvenir en est délicieux et que nous croyons le découvrir à nouveau : « Je découvre mon bonheur tous les matins. » Il peut même nous être révélé ainsi des faits totalement ignorés : ainsi un sentiment que nous apprenons par une inquiétude subite, un besoin révélé par une crainte et la joie d'en être délivré. Un homme tente de se tuer. On le sauve, et il remercie son bienfaiteur. Des mouvements inattendus nous révèlent parfois à nous-mêmes si bien que nous nous disons : pourquoi suis-je ainsi?
Mais une larme coule et ne se trompe pas.
Songeons à ce que peut sur Torganisme une pensée habituelle et peu à peu devenue inconsciente de sacrifice ou de détache-/ ment, secret, selon Maine de Biran, de certaines longévités. Si les recherches récentes sur Tautomatisme psychologique se poursuivent, il y aura lieu de conclure peut-être que certaines maladies sont causées par la persistance d'une crainte oubliée qu'il faudra supprimer par la suggestion *. On ne s'étonnera pas dès lors de la transformation que peut subir un sentiment pendant le sommeil de la conscience : on s'est quitté indifférents, on se retrouve amis (Fromentin).
Tous les sentiments élémentaires que l'analyse découvre dans un sentiment complexe peuvent être dits inconscients. Stuart Mill observait que les faits de conscience peuvent se combiner de façon à former des synthèses nouvelles dont les éléments sont indiscernables. Les diverses formes de cette fusion sont un des exemples les plus complets des divers degrés qui vont de la conscience à l'inconscience. On peut distinguer les synthèses faites de sentiments préexistants et celles qui enveloppent des faits de connaissance : le sentiment est dans ce dernier cas le résultat de la fusion.
Soient d'abord les sentiments correspondant à une fusion de connaissances. Lorsque le sentiment correspond à une fusion de sensations, il est parfois simplement surajouté à la syn-
(1) Voir Janet. Automatisme psychologique (Alcan), p. 208.
thèse qui peut passer pour une sensation complexe. C'est un fait bien connu que la synthèse des sensations de môme ordre en une sensation unique, des sensations visuelles en une sensation visuelle, des sensations auditives en une sensation auditive, accompagnée d'un ton affectif spécial. Il est vrai qu'on peut se demander si dans certains cas élémentaires, dans le cas de la sensation de timbre par exemple, il y a bien une synthèse de sensations inconscientes, ou s'il y a lieu d'admettre seulement l'existence de faits organiques déter* minant à un certain moment la naissance de la conscience. La question doit se résoudre selon l'usage que l'on peut faire dans les différents cas de Texplication physiologique ou psychologique. 11 y a des cas à vrai dire — et c'est celui des sensations élémentaires : d'un son, d'une couleur, etc. — où la traduction physiologique est mieux adaptée aux faits. Car nous ne pouvons retrouver après ou pendant la sensation les éléments psychiques qui la composent ; ou si nous les retrouvons après coup par certains procédés d'analyse comme le diapason, cette connaissance ne modifle nullement la sensation totale. Au contraire il y a des cas où les sensations composantes ont été perçues avant de se fondre : ainsi lorsque les instruments, après avoir joué séparément, jouent ensuite à Punisson. Nous pouvons aussi retrouver par l'attention pendant l'exécution d'un morceau les diverses parties de Torchestre; et cette habitude prise modifie la sensation totale. Il semble bien qu'alors nous puissions regarder l'état de conscience total comme une synthèse d'états de conscience, puisque nous surprenons l'action des faits de conscience élémentaires, en tant que faits de conscience.
Dans les exemples précédents le sentiment se surajoutait à la sensation complexe : on ne pouvait dire encore que les sensations se fondaient en un sentiment. C'est ce que l'on peut dire au contraire à propos des synthèses que nous allons analyser. Il flotte bien sans doute à la surface de ces synthèses quelques commencements d'images ou pensées. Mais on peut cependant les désigner du nom de sentiments,
i'tS MKTHODK DANS LA PSY(:»0L()(Î1R DES SKNTÎMKXTS
c!ar uoiis nV pouvons plus reconnaître — sinon par l'analyse, et encore pas toujours — de qualité intellectuelle déterminée '. Tel qu'il apparaît tout au moins à la conscience immédiate, Fétat de conscience, où se fondent les sensations inconscientes, ne peut être classé comme fait intellectuel : il ne peut donc être saisi que par sa face subjective, ou dans ses effets subjectifs, définis comme ils Font été plus haut. Voici dans (Juéls cas il y a lieu d'appliquer cette conception complexe: il arrive non seulement aux sensations de même ordre, mais encore aux sensations hétérogènes de s'uûir; c'est le éas des sensations musculaires, olfactives et gustatives, indiscernables dans certaines saveurs ou odeurs. Notons en passant que certaines sensations — qui sont essentiellement des connaissances — ne se fondent pas ainsi : telles la vue et l'ouïe (Jui demeurent toujours distinctes (Mantegazza). La fusion peut se faire entre des connaissances plus complexes. Les sensations se fondent avec des images ou des souvenirs; par exemple ce sentiment de familiante, que nous donnent les objets déjà vus, est sans doute un sentiment affaibli par l'habitude, mais aussi un sentiment rendu plus plein par les images et les ressoùvenirs associés. C'est pourquoi à un poète Ife monde extérieur apparaît immédiatement autre et transfîgtiré, non par l'originalité seulement de la sensation prise en elle-même, mais par les rêves inconsciemment évoqués et fondus dans la conscience totale. La connaissance abstraite transforme de même l'apparence des choses. Le développement de la science modifie l'aspect immédiat du monde physique. Non pas que les choses cessent d'être belles dans leur unité vivante pour avoir été analysées dans leurs éléments. Mais il ne se peut guère que le souvenir présent dès éléments dont elles sont faites et que la science décompose, âans suppriiner absolument la spontanéité de l'impression, ne lui ôte de sa fraîcheur enfantine. Et cela indépendamment
, {\] Sur. la question de savoir si au sentiment correspondent toujours des éléments intellectuels et en quel sens. Pour une bibliographie de la question voir plus loin p. 81, cf. ch. ix.
DES DIVEIIS DEfiUÉS J)E LA CONSCIENCE DES SEMIMËXTS Oî*
de toute réflexion conscieute actuelle. L'impression synthétique immédiate qu'éprouve un homme moderne, les yeux ouverts en face des choses, n'est pas celle qu'éprouvait un poète primitif ; aux sensations et aux images se joint la masse des sentiments modernes, un état d'àme nouveau. Gela explique peut-être la dilïlculté qu'éprouve le poète toujours plus proche des visions primitives à se faire entendre aujouiv d'hui d'un public habitué à considérer la nature comme une ligne uniforme et grise, schème des lois scientifiques, et la vie sociale comme un système de relations juridiques abstraites. Peut-être aussi le caractère savant, mais aussi très intime de certaine poésie contemporaine, résuUe-t-il de l'eilort inévitable que doit faire, pour se détacher de l'apparence actuelle des choses, le poète désireux d'un contact direct avec une iiature qui ne serait pas pensée. L'artiste qui veut voir la nature doit détacher de sa personne toute la croûte sociale, selon le mot de M. Bergson; se dégager aussi de ces comparaisons et classifications inconscientes qui déterminent l'usage scientifique et pratique d'une sensation, la banalisent eu quelque sorte, tandis qu'il la doit saisir dans sou individualité incomparable. Les connaissances les plus abstraites se fondent ainsi en un sentiment; un certain llair, et comme lan malaise avertit de l'erreur le savant familier avec une science. 11 y a pour chaque science une certaine façon de traiter les questions, une ïli; qui révèle tout de suite riiorame du métier, une attitude que celui-ci prend d'instinct.
Ce n'est pas seulement telle connaissance, c'est la puissance même de penser (de quelque façon qu'il y ait lieu de l'expliquer) dont tout homme éprouve la présence à chaque sensation qu'il intellectualise sans cesse, en y ajoutant comme vine nuance habituellede sentiment intellectuel. Car si ce n'est fnas la seule différence, il demeure vrai queladilïéreuceesseatiîelle qui sépare le rêve de la veille, c'est l'ordre établi entre les sensations. Nous avons dans la veille le sentiment continu de notre intelligence présente, et aussi de notre volonté ou X>lutôt de cette croyance à l'action possible de nos jugements
sur les tendances et, en général, sur les faits de conscience qui, appliquée aux faits intellectuels sous forme d'arrêt, s'appelle attention. L'intelligence théorique elle-même présuppose cette croyance sans laquelle les connaissances peuvent bien s'ordonner passivement en nous, mais non pas toujours; et nous la sentons à chaque moment prête à agir en nous. L'affaiblissement apparent des sensations vient parfois moins de la sensation même que de notre incapacité à en opérer la synthèse. Nous pouvons l'observer dans ces moments de lassitude morale où le monde paraît flotter devant nous comme un rêve étrange, et cela semble confirmé par des études récentes sur l'aboulie *. Ainsi une sensation donnée est liée à uncomplexus de sensations, d'images, de connaissances, à une sorte de cénesthésie mentale où entre encore le sentiment d'un pouvoir de comprendre et de vouloir. Tout cela se fond dans un état subjectif, dans un sentiment unique.
Cette fusion a ses degrés, tantôt complète comme nous venons de voir à tel point que nous n'en découvrons que difficilement les éléments ; tantôt complète encore, mais de telle sorte que les éléments s'en laissent apercevoir; tantôt hésitante, quand elle se forme, et toute proche de la pure association d'images ou de pensées d'où elle sort. iVinsi le plaisir de la promenade est un complexus de plaisirs visuels, auditifs, musculaires, intellectuels que nous pouvons à Toccasion analyser de façon à jouir distinctement des éléments qui le composent. Parfois les connaissances ne se sont pas fondues encore en un sentiment; et nous demeurons dans un état d'équilibre instable entre la pensée et Témotion. Ainsi, selon le joli exemple de Mantegazza^, devant une croix rencontrée au bord du chemin, ou le berceau d'un enfant, les images, les rêves, les pensées se succèdent vagues et mêlées d'émotions confuses, se perdant parfois en un sentiment unique,
(1) Voir Janet. Etat mental des hysLériques^ Collection Charcot-Debove, p. lU, et Rev. phil . Un cas iV aboulie et d'idées fixes, mars-avril 1891, p. 259 et 383. Cf. Séglas. Collection Léauté, Le Délire des néf^alions, p. 40.
(2) Phijsiolof/ie du plaisir, par le professeur Mantegazza. Trad. Combes de Lestrade. Reinwald, 1886, p. 124.
tandis que celui-ci se dissout à son tour en images ou connaissances précises, sans que nous soyons envahis encore d'une de ces émotions puissantes, « précipitations de pensées » où toute image distincte est noyée. Cette hésitation entre le sentiment et la pensée caractérise ces maniaques de l'analyse décrits par quelques romanciers contemporains, et qui ne sont ni assez détachés des choses pour les tenir seulement pour des objets d'étude, ni non plus assez détachés de leur intelligence pour s'abandonner au pur sentiment : psychologues, autant qu'il le faut pour gêner leur sentiment, pas assez pour le supprimer. Dans le travail de composition, les pensées se présentent parfois condensées d'abord en un sentiment confus d'où cependant nous les voyons peu à peu émerger. Inversement, une fois analysées et exprimées, elles se condensent à nouveau sous forme de sentiment, de telle sorte que nous nous trouvons incapables de traduire par des xnots les pensées qui nous sont précisément les plus familièxes. C'est dans ces premiers moments où la connaissance est "tout entière sentiment confus que l'illusion sur nos œuvres «st la plus facile, car nous sommes tentés de juger de la "valeur objective de nos pensées par l'intensité du sentiment qu'elles produisent en nous.
Cette fusion des connaissances non seulement aboutit à un sentiment, mais se fait par l'intermédiaire d'un sentiment. <;i'est l'émotion qui associe le plus souvent les sensations diverses, sans qu'elles soient remarquées d'abord comme sen- -^ations distinctes. Si les parfums, les couleurs et les sons se ^épondenty c'est qu'ils évoquent un sentiment semblable. De là Hé procédé des poètes symbolistes qui consiste à suggérer une -émotion commune à l'aide d'images disparates, rapides et pressées dont le lien est l'émotion qu'elles font naître également. C'est d'ailleurs une erreur de penser que toute fusion de sensations est déterminée exclusivement par un ton émotif commun. Quand l'aveugle-né imagine la couleur rouge comme une fanfare, c'est sans doute à l'aide d'une analogie émotive; mais quand je dis : un tel a une voix cotonneuse, il y a lieu de
2 MKTHODE DANS LA PSYCII(»LO(ilK DKS SKXÏIMKXT.^
croire que uous imaginons ici une association de sensations analogue à des associations déjà expérimentées : nous nous souvenons du bruit que produit le froissement particulièrement étoufEé d'une étofle cotonneuse ; une voix de timbre analogue nous rappelle cette étofle. Il y a sans doute des cas de synesthésie en particulier d'audition colorée, qui pourraient s'expliquer ainsi par association de sensations et non, comme semble le penser M. Ribot, uniquement par association émotive. Il est sûr cependant que l'analogie des émotions est un lien plus solide que celle des sensations, et que le sentiment peut unir ce que la sensation distingue'.
Tels sont les sentiments inconscients produits par la fusion des connaissances. Il y a aussi fusion des sentiments comme tels. Cette fusion a comme celle des sensations divers degrés. Tout d'abord l'association ou la simple juxtaposition simultanée d'un plaisir avec un plaisir, d'un plaisir avec une peine provoqués par des objets différents, ou par un seul. Sans être distincts et juxtaposés les éléments peuvent n'être pas absolument fondus ; ainsi dans un amour naissant, lorsque le plaisir n'est pas encore désir, lorsque hésitant entre le plaisir de contemplation, d'admiration ou de goût et le désir de la possession, l'homme se demande encore : Aimerai-jeou n'aimerai-je pas? C'est ainsi encore que nous éprouvons une sympathie mêlée de respect, les deux sentiments ne se fondant pas encore en une nuance unique, de sorte que nous éprouvons encore la gêne de les distinguer. La fusion peut être complète. Ainsi le plaisir qui nous vient d'un objet sensible peut former et commence en tout cas par former un tout indivisible où l'on ne saurait distinguer les éléments; et à ce plaisir sensible s'unissent l'émotion esthétique, parfois des émotions morales, religieuses pour former un sentiment unique et immédiat : un coup de tonnerre, une tasse de lait sont également, selon le mot de Guyau, des symphonies. Il est difficile de savoir aujourd'hui ce qu'il y a d'effrayant par soi-même
(4) Voir sur raudition colorée Ribot, Psycli. des sentiments^ p. 180.
DES DIVERS DEGllKS DE LA CONSCIENCE DES SENTIMENTS TA
dans le rugissement du lion ou de touchant par soi-même dans le son de l'orgue.
On peut dire encore qu'un sentiment comme une sensation complexe ae résume pas seulement des sentiments, mais qu'il contient implicitement la conscience confuse de notre puissance de penser et de vouloir. L'homme perd rarement sa conscience d'être raisonnable; sa personne tout entière est plus ou moins consciemment présente en chaque sentiment. Aussi n'est-il jamais totalement irresponsable, tout désir étapt mêlé de consentement, et l'homme étant presque toujours tout entier dans ses actes. La présence habituelle de l'intelligence et de la volonté transfigure tous les actes d'un sage et y transparaît : un sot, selon le mot de la Bruyère, ne se tient pas debout, ne mange pas comme un homme d'esprit. L'habitudje de l'action volontaire, de la surveillance de soi, se marque à l'insu du sujet dans les passions les plus spontanées par une sorte de réserve préalable, une tension continue qui en arrête l'élan. Une sourdine se pose alors aux passions naturellemeat et sans effort, et leur donne une allure naturellemeat réglée); de sorte qu'à peine née la passion est intellectualisée et comme assourdie. Ainsi le sentiment et la « pensée de derrière la tête » se marient si intimement qu'ils forment un seul état d'âme.
Dans tous ces cas y a-t-il émotions, désirs inconscients, ou seulement tendances et états inconscients? la question doit se résoudre à propos de chaque cas particulier. Nous avoas vu un exemple de la méthode à suivre à propos des états indifférents. Nous verrons plus tard avec plus de précision en quel sens on peut dire que les sentiments sont des jugements ou des raisonnements inconscients.
La question se pose, il est vrai, de savoir pourquoi, en l'absence défaits psychologiques conscients, nous concluons à l'existence de faits psychologiques inconscients et non de faits objectifs organiques. Les sentiments, les jugements et les
raisonnements prétendus inconscients ne correspondent-ils pas en réalité à des mouvements organiques encore inconnus?
Nous avons eu occasion déjà de répondre à la question ; et le principe que nous allons énoncer résulte des études qui précèdent comme il s'applique à toutes celles qui suivront. Dans quel cas pouvons-nous dire que les faits psychologiques sont à rétat inconscient ? Quand les effets en sont tels que tout se passe comme si les mêmes faits persistaient, tout en perdant leur qualité d'être conscients, de sorte que pratiquement rhypothèse psychologique soit la seule scientifiquement utilisable. Une hypothèse est telle quand elle sert à la prévision ou à la traduction des lois de prévision *. Or tel est souvent le cas de l'hypothèse psychologique. Dans les exemples cités plus haut, les faits conscients sont ceux que nous connaissons le plus sûrement C'est surtout en agissant sur la conscience que nous pouvons les modifier ; les études les plus récentes de psychologie scientifique ont mis de plus en plus en lumière la nécessité d'une thérapeutique psychologique, et l'inutilité dans les recherches sur l'automatisme psychologique tel qu'il se manifeste dans le somnambulisme, dans l'hystérie, de l'investigation anatomique ^ Les phénomènes cérébraux correspondant aux sentiments complexes ne peuvent dans l'état actuel de la science être encore qu'hypothétiquement construits. Il est vrai que l'on a essayé d'expliquer les sentiments comme le contre-coup subjectif des mouvements qui pour le vulgaire les expriment ou les réalisent. Nous verrons à quoi se réduit cette prétendue explication ^ Il convient dès lors, semble-t-il, de traduire les faits inconnus dans la langue des faits par nous saisissables. On pourrait soutenir, il est vrai, que la traduction psychologique est la plus satisfaisante pour l'entendement, étant plus précise et rapportant toute explication à 1 étendue homogène,
(i) Voir, chap. i*', p. 24 et sqq.
(2) Voir, en particulier, les ouvrages de MM. Bernheim et Pierre Janet.
(3) Ch. vu.
DES DIVERS DEGRES DE LA CONSCIENCE DES SENTIMENTS 7a
Tel était, en effet, l'idéal de rancienne métaphysique. Mais
xious n'en sommes pas au temps où Ton choisissait les hypo-
t-hèoes pour la seule satisfaction d'un besoin iatellectuel
€X priori : on ne plie plus la science à une cosmologie. Nous
subordonnons nos préférences sinon à la nature — peut-on
se flatter en ces questions de Tavoir définitivement saisie ? —
4lu moins à ce que nous en devons provisoirement croire, en
l'état actuel de notre expérience. A ce point de vue la traduc-
t.ion psychologique est en bien des cas la plus satisfaisante, car
«lie prolonge, bien plus que la traduction physiologique, la
science actuelle. Si même on posait la question de la traduc-
4.ion la mieux adaptée aux besoins généraux de Tesprit, il est
^rai que la traduction physiologique satisferait mieux notre
2)esoin de certitude absolue ; mais il faut reconnaître que
xious aurions quelque joie à retrouver dans la nature un
- analogue de nous-mêmes. Et c'est bien là aussi un besoin
<i'unité. Il faudrait, pour eh méconnaître la valeur, aflirmer
<iue seuls ont une valeur objective nos besoins mathéma-
~liques et logiques. C'est un postulat qu'il serait bien hardi de
jposer d'abord.
En réalité, nier l'existence possible des faits psychologiques inconscients, c'est affirmer que seul le corps existe en -soi, que seul il est vraiment cause, que le mental, c'est-à-dire le sentiment ou la pensée ou la sensation (le corps en tant -^ue perçu), est une pure hallucination, un fantôme : asser- "tion métaphysique et anti-scientifique. Au fond, disent les physiologistes, les prétendus faits inconscients sont des faits organiques. IL y a donc, d'après eux, un principe unique d'où tous les phénomènes dépendent : ils tranchent ainsi la question de l'unité psychique. La véritable attitude scientifique consiste à admettre l'existence de la pensée quand nous ne la pensons pas, comme nous admettons l'existence de l'étendue quand nous ne la pensons pas, selon que l'expérience nous y invite. 11 semble, il est vrai, que l'existence de la pensée, en dehors de la conscience que nous en avons, soit une supposition et qu'au contraire l'existence de l'organisme en dehors
76 MÉTHODE DAXS LA 1»SVC1I0L(K}1B DES SEXTIMEXTS
de la conscience que nous en avons soit constatée. Mais à prendre les choses à la rigueur, l'existence de retendue quand il n'y a pas d'êtres conscients pour la penser est bien moins prouvée que celles de pensées inconscientes ; peut-être ce qu'on appelle corps n'est-il métapliysiquement rien de plus qu'un ensemble d'images inconscientes proposées à des sentiments et à des raisons. ;
Au reste, c'est ne rien entendre aux hypothèses scientifiques qu'alléguer contre cette théorie l'impossibilité de se reprér senter les faits inconscients. Bien des hypothèses scientifiques ne résisteraient pas à une exigence semblable. Admettre des atomes en chimie ne signifie pas qu'en fait il y a des atomes, mais que considérer les parties de la matière, abstraction faite de leur divisibilité, peut être utile. Admettre le vide comme explication scientifique ne signifie pas qu'il y a du vida; mais que Ton peut se passer de matière même impondérable ou de purs mouvements pour expliquer les faits. De même, dire qu'il y a des faits mentaux inconscients signifi>e que Ton peut et qu'il faut pratiquement supposer le mental prolongé eu dehors de la conscience actuelle. C'est le caractère d'un concept, soit scientifique, soit métaphysique, d'être irrepréseutable. Il est essentiellemeut le prolongement intellectuel nécessaire, mais inimaginable et vide, de ce que nou^ saisissons sous forme d'intuition dans tel cas particulier. Tous les faits conscients sont inévitablement projetés dans l'inconscient, mais sous une forme que, par définition même, nous ignorons; nous obtenons la réalité psychique en ajoutant ajU fait conscient immédiatement saisi la formule; tout se passe comme si. Nos sensations deviennent ainsi sensations inconscientes, nos jugements, jugements inconscients. Le psychique en ce sens dépasse le conscient ; et le conscient n'en est qu'un exemple. Généralisation analogue à celle de la notion d'énergie par rapport aux notions de la mécanique vulgaire. Ainsi encore pour Leibniz l'un dans le multiple ou Vexpression a pour exemplaire la conscience, sans qu'on puisse dire qu'il y a partout des consciences.
DKS DIVEUS DKfiUKS DE LA CONSCIENCE DES SENTIMENTS 77
• Sî l'on tient d'ailleurs à se représenter cet inconscient, il eM loisible d'imaginer que ces faits inconscients ne sont pas a^bsolument inconscients, mais conscients pour d'autres cons- Criences, que nous sommes par exemple peuplés de petites consciences. Cette représentation peut être métapliysiquenieDt justifiée; elle peut être commode et s'adaptet* aux faits. Les expériences récentes de MM. Bernheim, Binet, «Xaxiet, etc., tendraient à l'établir; et aussi les observations csourantes que l'on peut faire dans la vie : l'existence, par exemple, de ces désirs qui ont comme leur personnalité j>ropre et font leur chemin en nous comme étrangers au reste dîB' notre personne. Mais c'est là une autre question et ce D'est pas la question essentielle. Que nous puissions ou non nous représentet" la vie inconsciente de l'esprit, il peut y savoir un intérêt pratique et spéculatif à admettre que les faits conscients persistent en nous en dehors de la cons- C!:ience actuelle. Scientifiquement on ne peut admettre que le ^physiologique seul existe et soit seul cause. Mais il y a lieu d'admettre une causalité psychique. L'hypothèse d'une causa- Il ité physiologique et celle d'une causalité psychologique cîioivent être utilisées d'ailleurs selon les besoins de l'explici^ation *.
Nous comprenons par ce qui précède qu'il faut toujours se ^3emander quand on étudie un sentiment, s'il s'agit du sen- "l-iment conscient ou du sentiment force réelle, c'est-à-dire onsidéré dans son intensité et sa durée objectives. Il n'est as sûr que nous puissions juger toujours de la durée ou de l'intensité d'un sentiment par la conscience que nous en ^vons. Cette conscience est comme nous verrons avec l'état psychologique que pour abréger nous appelons réel dans une relation variable '^
Nous comprenons aussi maintenant pourquoi l'on ne doit pas traiter scientifiquement le corps comme un ensemble de
(1) Voir sur les Inductions inconscientes, rrelmboltz. Oplique physlolor/ique, trad. Emile Javal et Th. Klein, entre autres passages, p. 504.
(2) Voir sur ce point, chap. vu, viii, ix, etc.
sensations inconscientes, quand même on croirait métaphysiquement qu'il est tel. Gela ne tient pas seulement à ce qu'il serait iontraire à Tusage et incommode de parler ainsi. Mais les sensations peuvent être traitées comme inconscientes dans le cas seulement où il apparaît qu'elles produisent les effets connus des sensations conscientes. Or, il est certain que les effets produits par les corps indépendamment de la conscience que nous en avons ne peuvent être déduits des effets produits par nos sensations. Les effets de la circulation, de la respiration, etc., ne sauraient être considérés comme le prolongement inconscient de telles sensations visuelles, tactiles, etc. L'inconscient doit pouvoir être scientifiquement traité comme le prolongement de la conscience ; le corps est du mental, de l'inconscient si l'on veut, mais dont les e«ffets sont à étudier directement. C'est le conscient qui nous apparaît ici comme le prolongement de l'inconscient. Scientifiquement, le corps est un objet en soi.