CHAPITRE IV
DE LA CONTINUITÉ DE LA CONSCIENCE OU CONTINUITÉ SUBJECTIVE. CONTINUITÉ DYNAMIQUE ET CONTINUITÉ STATIQUE *
Nous avons dit que les sentiments pouvaient se présenter sous deux formes : sous forme d'état, sous forme de tendance. Or, c'est une théorie admise aujourd'hui par quelques psychologues, en particulier M. James ^ et plus récemment M. Bergson ^, que la vie intérieure doit être considérée en elle-même comme un devenir, un perpétuel passage. Ces psychologues insistent sur la différence des faits intérieurs et des faits objectifs, les premiers ayant pour caractéristique, par opposition aux seconds nettement délimités et distincts, l'indécision de leurs contours, le mouvement intérieur qui les fond les uns dans les autres, sans qu'on puisse dire jamais qu'ils sont, mais seulement qu'ils deviennent. La vie de la conscience apparaîtrait ainsi en elle-même comme une suite de perpétuelles transitions, comme une sorte de continu fluide, telle que serait par exemple la conscience d'un Verlaine, si les notions empruntées au monde extérieur n'y intro-
(1) Dans ce chapitre et le chapitre qui suit, le mot tendance est pris dans le sens de devenir continu — indépendamment de l'idée de finalité. Lors même que nous parlons des tendances, ou des désirs, au sens plein du mot, nous ne les considérons ici qu'au point de vue du devenir qui, en général, les caractérise. Voir sur cette distinction, ch. ii, p. 49.
(2) Voir, entre autres, Text Book of Psychology, p. 157.
(3) Essai sur les données immédiates de la conscience et Matière et mémoire, passim, Alcan, 1889 et 1896.
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duisaient des distinctions factices. Cette description est le point de départ de toute une théorie du monde développée par M. Bergson, et que ce n'est pas le lieu de discuter dans ce livre. Nous nous bornons ici à contester la description de la vie intérieure donnée par M. Bergson, non pas comme inexacte, mais comme incomplète ; nous nous bornons à présenter de cette vie un tableau différent de celui qu'il nous présente en distinguant avec précision Vétat et le devenir de conscience. Puisque nous étudions dans ce livre la conscience en tant qn individuelle, la question que nous posons se pose d'abord à propos des sentiments qui sont la véritable trame, la trame de fond de la vie consciente. Mais nous avons dit que nous entendrions aussi par sentiment — sous réserve d'étudier plus tard la relation des deux définitions — tous les faits de conscience si nous les considérons uniquement comme nôtres, ou au point de vue des effets qu'ils produisent dans les limites de notre corps. A cause de cela le problème de la continuité de la conscience se posera pour nous à propos de tous les faits intérieurs. Notre objet est de montrer qu'ici comme partout on a appliqué à la psychologie des conceptions trop simples.
Quand donc les faits de la conscience intime peuvent-ils être traités comme des tendances ? quand peuvent-ils être traités, au contraire, comme des états ?
M. Ribot, suivant en cela Spencer, semble nier l'existence des tendances^. Il définit, en effet, le désir en fonction de l'imagination sensitive et émotive d'une part, des mouvements de l'autre. Le désir que ressent l'animal de dévorer sa proie se compose des éléments suivants : 1° l'imagination des circonstances où la proie est ordinairement rencontrée ; 2*» à la suite de cette imagination sensitive la reproduction de la oie éprouvée jadis ; 3** enfin le commencement des mouvements servant à la déchirer. Entre la joie imaginée et le
(\) Voir Uibot. Psychologie de VatlenHon, p, 173. Cf. Spencer. Principes de Psychologie^ trad. française, vol. I, p. 522. .
mouvement M. Ribot comme Spencer suppriment un intermédiaire, la tendance comme telle. La joie imaginée et le mouvement semblent se déterminer par une sorte de choc mécanique. Il semble cependant que ces philosophes devraient commencer par constater la tendance comme fait, quiUe à nier plus tard au nom de la science ce témoignage de la conscience.
En définissant faussement le désir, ces psychologues faussent la conception du sentiment en général. Car si une émotion est d'abord un état, elle est aussi tendance, devenir, germe de sentiments futurs qui déjà s'y annoncent, et que Ton y sent fourmiller. Nous verrons plus loin qu^il nous arrive d'avoir dans la joie ou la souffrance comme la sensation d'un arrêt de la conscience. Mais cela n'est pas toujours. De plus, la joie est bientôt suivie de désir ; et le désir, s'il n'est pas toujours un devenir, commence par en être un, par se glisser insidieusement. La souffrance en elle-même paraît, il est vrai, être un état lorsqu'elle est très violente : il nous semble qu'elle est à cause de cela fixée en nous pour l'éternité. On la sent cependant même alors s'accroître ou s'affaiblir peu à peu. Les idées elles-mêmes présentent ce caractère de continuité. L'idée générale est, comme l'admettait déjà Taine, comme l'a si bien fait voir M. Fouillée, une tendance, une habitude*. De même au jugement, au raisonnement correspondent des tendances, des sentiments intellectuels, et avant de connaître une solution nous la sentons sourdre en nous sous forme d'appétition confuse : une idée en prépare, en enveloppe une autre ^
Il est vrai de dire encore que d'un fait intérieur à l'autre, il y a comme un passage continu : cela est vrai surtout des sentiments. Par une suite de sentiments intermédiaires nous passons imperceptiblement d'un sentiment à l'autre, sans pouvoir
(1) Cf. p. 55.
(2) On trouvera d'intéressantes analyses de ces sentiments intellectuels dans les ouvrages de M. Wundt. Grumlziiqe der physiolor/ischen Psj/cfioloyie (4« éd.), Il, p. 521. J. Sully. The Iluman Minci, II, p. 124, etc. Cf. ch. IX, et, pour la bibliographie Bernard-Leroy : L'illusion de fausse reconnaissance (Alcan, 1898}.
Rauh. — Psych. des sent. 6
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marquer le moment du changement. Une chose d'abord indifiérente nous devient peu à peu agréable, de sorte que notre plaisir nous surprend nous-mêmes : un amour se transforme insensiblement en indifférence, puis en dégoût, puis en haine. Ainsi encore le plaisir d'abord insouciant devient désir, et désir âpre, le désir consentement, et le consentement action, selon le bel exemple de continuité morale donné par Y Imitalion. Ces sentiments intermédiaires qui lient un sentiment à l'autre reçoivent dans la langue littéraire le nom de nuances. Ces nuances sont-elles ou non primitives, propres à Témotion, ou dérivées, c'est-à-dire le résultat de l'apport des mouvements ou des pensées? C'est ce qui nous importe peu pour le moment: nous nous bornons à décrire.
Ces nuances ne demeurent pas isolées les unes des autres et comme juxtaposées. Le sentiment n'est presque jamais circonscrit, à arêtes vives. Il y a de toute émotion un prolongement indistinct, flou en quelque sorte, un halo selon le mot de M. James*. Ce halo, dont les causes, comme celles des nuances, peuvent être diverses^ marque le commencement comme la fin d'un sentiment. C'est au début une agitation sourde, ou un murmure vague ; à la fin, une exaltation ou une langueur également confuse. Il est tantôt diffus, étalé en quelque sorte en larges nappes, de sorte que le sentiment primitif est conime noyé dans son prolongement : c'est un envahissement en surface ; ou, au contraire, il donne comme la sensation d'ébranlements en profondeur ; l'émotion est comme concentrée sur elle-même, se rumine continuellement elle-même. Comparez l'émotion chez un Chateaubriand et chez un Pascal ; celle-ci a des dessous, celle-là des à côté. La distinction des sensibilités superficielles et profondes tient en grande partie à ces deux nuances du halo. De cette vibration, de cet infini prolongement au dedans de soi-même jouissent surtout les silencieux. Plus que toutes les autres, les émotions dites supérieures, esthétiques, morales ou religieuses
(1) Text Booky p. 1G6.
(2) Voir plus loin pour l'explication de ce halo, ch. vu, p. 147.
ont comme un au-delà, ou plutôt un dedans perceptible au seul recueillement et qu'une notation purement intellectuelle ou schématique laisse échapper. Or, ces longs échos de l'émotion au dedans de nous-mêmes sont de cette émotion un élément très positif. Négliger cet indéfini serait comme si on négligeait eo peinture les perspectives fuyantes. Car cette émotion confuse, inanalysable, est la véritable cause de nos actes. Cela est bien caractéristique du sentiment. Qu'il se transforme en pensée, ainsi qu'au début d'un travail de composition, cet ébranlement indéûni cesse : les pensées apparaissent nettes, distinctes. Les pensées ou les connaissances peuvent bien devenir elles-mêmes des tendances ; mais elles sont toujours des tendances plus faibles et plus nettement différenciées, moins fondues. Et, de plus, elles sont souvent d'abord des jugements, des raisonnements clairs, conscients; et ceux-ci sont des actes déterminés, distincts comme des images ou des sensations, que, d'ailleurs, cette distinction leur appartienne en propre, ou dérive de l'acte volontaire qui s'y applique.
Si nous passons d'un sentiment à l'autre, c'est précisément que les sentiments ne finissent pas en arêtes vives, mais se fondent les uns dans les autres par l'intermédiaire de ce halo, lieu de passage entre l'émotion finissante et l'émotion naissante. Ainsi le plaisir se prolongeant en une vague langueur ou une vague exaltation, ce prolongement indistinct conduit soit à la souffrance, soit au désir, formant avec le sentiment voisin une combinaison ou une nuance intermédiaire. Nuance d'ailleurs souvent indéfinissable, car peut-être faut-il admettre avec M. W. James que certains sentiments ont la fonction spéciale d'être des sentiments de passage (sans plus) auxquels on ne saurait assigner d'autre objet*. Nous n'avons pas la conscience d'une interruption dans notre vie intérieure, et cependant un sentiment commence et un autre finit. Or, nous ne saurions voir dans ces sentiments transitifs le prolongement de tel sentiment défini ; nous n'en saurions rien
(1) Y. James. Text-Book. Op. cit., p. 162.
dire sinon qu'ils lient ensemble nos sentiments et, Ton peut ajouter, tous les événements de notre vie intérieure. Si distincts, en effet, qu'apparaissent parfois nos jugements, nos images, le passage des uns aux autres n'interrompt pas la conscience que nous avons de nous-mêmes comme nmis; toute transition d'un fait de conscience à l'autre est tendance indifférente le plus souvent, mais tendance, de sorte que ces sentiments transitifs sont la trame même de la conscience intime. Si un fait émerge dans ce courant, ce stream ofthought, il est aussitôt emporté par le flot qui vient et se perd dans le flot qui suit.
Cette sorte de pénombre fait précisément le danger de la vie intérieure : dans ce demi-jour où tous les sentiments se fondent, on en arrive à ne plus bien distinguer ce qui est bien et ce qui est mal; et Ton en vient tout doucement, de nuances en nuances, à de franches coquineries. A cause de cela il est bon •de s'exprimer nettement ses mobiles et ses raisons ; de projeter ses sentiments fuyants dans la lumière crue des images et des pensées.
Est-il donc vrai que, prise en elle-même, la vie psychique soit ainsi indistincte?
D'abord, tout sentiment est-il senti comme tendance, devenir?
Il est à remarquer que certaines tendances sont ordinairement si faibles, les effets en sont si médiocres que le sujet qui les éprouve se sent pour ainsi dire immobile; ainsi les besoins intellectuels ou même imaginatifs, quand ils sont indépendants d'une autre passion, chez la plupart des hommes, en particulier chez ces esprits inertes qui ne digèrent ni ne fécondent les pensées. C'est une des raisons pour lesquelles on oppose l'intelligence à la sensibilité. Cette immobilité sans doute n'est parfois qu'apparente. Car, alors même qu'il parait immobile, l'esprit souvent travaille, et il s'étonne d'avoir été transformé dans ses profondeurs en
ÉTATS AFFECTIFS ET TENDANCES 8î) •
demeurant calme à sa surlace. Ainsi une pensée se trans^ forme, évolue dans le silence de l'esprit; elle est donc une tendance elle-même. Mais ces tendances d'abord agissent moins sans doute que les sentiments proprement dits, ou les sentiments organiques. De plus^ nous ne traitons pas encore de révolution réelle des sentiments, — nous en parlerons dans le chapitre qui suit, — mais de révolution sentie. Or, dans ces états, la conscience se sent à peine devenir. Il en est de même dans le cas de ces habitudes mortes qui persistent, mais sans se renouveler, et ne créent plus d'actes ; dans le cas encore de ces associations mécaniques de mouvements ou d'images qui se répètent indéfiniment tels quels, comme des tics invariables. Remarquons, au reste, qu'avant de devenir habitudes, les images, les jugements sont nettement délimités, sont comme des chocs.
Les émotions elles-mêmes peuvent n'être pas saisies comme des devenirs. Elles peuvent s'associer mécaniquement, comme dans certains cas de sympathie ou d'antipathie accidentelle qui ne sont, en apparence au moins liées, à aucun organisme mental déjà constitué et se présentent comme de simples relations statiques. De même, une émotion isolée, une joie par exemple, peut demeurer figée comme un état. Les joies immobiles peuvent être de deux sortes : parfois, comme dans l'extase mystique, l'âme tout entière est absorbée dans une joie, de sorte que l'on peut dire que nous sommes cette joie même, et que la conscience peut être alors regardée comme un atome ou un point psychique ; non seulement elle ne change pas, mais elle ne devient pas. Elle existe seulement. La répétition même ne transforme pas en tendance, en habitude toute émotion. Il y a des joies comme réfractaires à l'habitude*
Et crois toujours la voir pour la première fois.
Ou bien cela peut se dire des joies insignifiantes que nous goûtons sans inquiétude et que nous quittons sans regret. La joie est alors comme un état étranger à notre être, déposé sur lui. La souffrance a souvent ce caractère ; elle ne semble pas
évoluer; elle est lancinante, fixe. C'est dans Tétat de souffrance que se marque le mieux rimmobilité de Tâme. Sans doute riiorreur de la souffrance est, en général, plus forte que le besoin de plaisir, et la souffrance, si elle est elle-même un état, provoque l'effort continu pour s'en délivrer. Mais il y a des peines auxquelles, au bout d'un certain temps, nous sommes si absolument habitués, ou pour lesquelles nous avons si complètement perdu l'espoir de tout soulagement, qu'à peine avons-nous la force de le désirer. La dispariliou de certaines souffrances à des âmes épuisées ou résignées se fait à peine sentir. D'ailleurs tous les états affectifs ne sont pas des émotions : une des raisons qui rend difficile la conception de purs états, c'est que l'on n'imagine les états affectifs que sous la forme en quelque sorte aiguë du plaisir et de la peine que Ton se représente malaisément comme inertes. Mais il y a des états indifférents.
De plus, il n'y a pas d'un sentiment à l'autre que transitions insensibles. Le passage d'un état à l'autre se marque pqirfois par une crise aiguë, une secousse violente. Il y a, quand le plaisir devient douleur, un spasme du plaisir, qui est comme son cri d'angoisse au moment de finir. Lors même que le changement est préparé par une lente évolution, encore le changement se fait-il sentir : le plaisir arrive souvent comme au seuil de la douleur ; il hésite, et, quoique le passage ne soit pas brusque, qu'il y ait un rien à franchir pour aller de l'un à l'autre, ce rien est cependant sensible.
Ces délimitations nettes des sentiments résultent-elles de l'application aux sentiments des cadres spatiaux, ainsi que le pense M. Bergson ? Il semble tout au moins que, pou^* quelques individus, et pour chacun de nous à certains moments de notre vie, les nuances de sensibilité soient saisies antérieurement aux distinctions de lieu et de temps et fixent celles-ci. C'est peut-être à cause de cela une erreur de penser — M. Ribot le notait récemment — que l'on se souvient toujours des émotions par l'intermédiaire des signes extérieurs. Sans doute il est utile de fixer le sentiment par
le signe, le mot, sans quoi Témotion se perdrait insaisissable dans cette indéfinie vibration que nous notions plus haut. Mais inversement la mémoire sensible et Imaginative est à ce point sous la dépendance de la passion que, lors même que nous sommes absorbés par elle, toutes les circonstances en peuvent être fixées dans notre mémoire à notre insu. Ou, au contraire, la passion supprime du souvenir tout ce qui ne concerne pas son intérêt actuel. Les observations médicales signalent même des terreurs, des colères indépendantes, au début, de toute idée, de toute image. Cela est vrai de sentiments même complexes et observés dans la vie normale. Dans le silence du travail, il nous revient quelquefois de ces douleurs continues jamais oubliées, mais que la vie recouvre : comme des bouffées, des relents de tristesse, et on les reconnaît aussi sûrement qu'un signe local. Tout cela semble prouver qu'il peut se former dans la conscience, une notation faite non de mots, mais comme de crises intérieures qui fixent le souvenir mieux qu'une date, un langage émotif très distinct. D'ailleurs, avoir conscience de soi, c'est connaître non des images qui sont opposées à soi, mais des sentiments ; de sorte que la connaissance de soi ne peut être d'abord, semble-t-il, qu'une comparaison de nuances affectives.
Ces distinctions entre nos sentiments comme tels, si elles ne naissent pas de l'application à la conscience des notions spatiales, sont-elles propres à l'être raisonnable qui compare et distingue, fixe son attention sur tel fait plus que sur tel autre, qui établit des genres et des espèces et dont la vie consciente recevrait par là une consistance et des frontières mieux marquées? Mais dans la conscience d'un être sans raison, autant qu'on peut se l'imaginer, l'émotion serait comme une fulguration aussitôt éteinte. L'homme sans pensée serait une âme momentanée et sa vie intérieure devrait être comparée à une suite de cris aussitôt étouffés et non à un murmure continu. Car le prétendu sentiment dit devenirn'eïi est pas un. Il suffit, pour s'en convaincre, d'appliquer ici la méthode même de M. Bergson : prendre les notions dans leur
pureté qualitative. Pour la même raison que, selon lui, une qualité ne sera jamais plus intense qu'une autre, prise en elle-même, mais seulement autre ou préférée ou préférable, pour la même raison, un fait ne sera jamais qu'un fait, un présent, et Ton n'en tirera jamais la conscience d'un fait à venir*. Un être qui ne penserait à aucun degré n'aurait pas conscience d'un désir. Il serait pour lui-même chaque émotion successive, non une nébuleuse, mais un éclair.
D'ailleurs, à supposer qu'une fois née l'émotion évolue d'une manière continue, il faut cependant bien admettre que pendant un moment si court qu'il soit, elle est sentie comme un choc mental. L'émotion, en effet, n'est pas en elle-même spontanée, mais donnée; le sentiment du devenir est, au contraire, l'affirmation confuse d'une loi qui ne peut être conçue que comme transcendante et spontanée en quelque sorte par rapport au donné *.
Dès lors le stream of thought n'est pas tout à fait ce flux insaisissable que l'on nous décrit. M. James lui-même admet que des ondulations y apparaissent ; il faut ajouter que celles-ci ne se fondent pas aussitôt avec le reste des sentiments, mais demeurent parfois comme des hauteurs immobiles d'où nous voyons couler sous nous tout le flot des phénomènes. Ainsi du haut de ces joies ou de ces douleurs que nous signalions comme de purs états nous dominons en quelque sorte la vie. Nous assistons au devenir ; nous ne devenons pas, ou plutôt il y a une partie de nous qui semble ne pas devenir. M. James prétend que toujours la perception d'un fait est accompagnée de la perception de phénomènes voisins. Voisins souvent, cela est vrai, mais souvent aussi, si on peut dire, inférieurs; ou, selon l'expression même de^ M. Bergson, situés à un autre plan. Tout se passe dans les cas d'extase comme si nous posions un état indivisible hors de
(l)Voir sur ce point nos articles sur la Conscience du devenir, Rev. de Métaphysique et de Morale^ nov. 1897, janv. 1898.
(2) Voir nos articles cités, note 1, en particulier le premier. Cf. ch. x^ p. 226.
la succession. Ainsi encore quand nous nous laissons distraire d'une tristesse foncière, les joies sont superficielles et l'état de tristesse en demeure Taccompagnement constant. Et ce n'est pas là un état exceptionnel. Nous pensons des phénomènes simultanés et la perception des faits coexistants est la perception de faits hors de la succession. On peut même dire que la perception de la succession s'accompagne toujours de celle d'un fait posé comme permanent : point de vue d'où nous contemplons les autres dans leur déroulement successif. La conscience de soi est celle d'un sentiment stable, fond commun sur lequel se déroulent des phénomènes de nuance affective semblable. La notion d'une substance psychique est impliquée dans la connaissance même que nous avons du moi; il n'y a pas de conscience d'une continuité dynamique sans conscience d'une continuité statique. Nous approfondirons plus loin sur cette analyse S et dès le prochain chapitre, nous verrons que cette notion de continuité statique ou de substance psychique a une signification objective et s'applique non pas seulement aux sentiments conscients, mais aux sentiments considérés comme forcesy au point de vue de leurs effets et de leur durée.
Non seulement il y a lieu d'admettre la notion d'une substance psychique toujours présente à la succession, mais la succession consciente, elle-même, que l'on nous présente comme indéfiniment fuyante, ne l'est pas à ce point. Il n'est pas vrai de dire que le présent disparaît à peine pensé, que <c le moment où je parle est déjà loin de moi ». Le cours de la conscience ne doit nullement être représeuté comme une suite sans cesse évanouissante de moments, bien moins encore comme je ne sais quel brouillard sans cesse dispersé. Si ou la figure ainsi, c'est que l'on coufond Yavant et le passé, Yaprès et Vavenir, Le passé, c'est ce qui n'est plus présent ; l'avenir, ce qui ne l'est pas encore. Mais Pavant et l'après sont également des présents seulement situés l'un en deçà, l'autre au delà du
(1) Ch. X.
î)0 MÉTHODE DAXS LA PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS
moment actuel L'actuel n'est pas le seul présent ; il est seulement un certain présent: le présent qui, dans Tordre du temps, correspond à la vision distincte dans Tordre de Tespace. Dès lors pendant que je parle, la parole qui n'est pas actuelle ne disparaît pas, mais les images eu sont tenues encore pour ainsi dire sous le regard de la conscience. En même temps que je pense ce présent actuel, celui d'avant est encore là en arrière de l'état actuel et ce prolongement en arrière peut être plus ou moins long. En même temps je pense déjà un autre état également présent, mais situé au delà de cet état, après l'état présent. Le devenir de conscience ne ressemble pas dès lors à cette insaisissable poussière de faits que Ton nous a récemment décrite.
Il ne faut donc accepter comme absolue, ni la théorie empirique qui considère les faits psychiques comme des atomes
reliés par des chocs, ni celle de MM. James et Bergson qui ne voient dans la conscience prise en elle-même que virtualité, que devenir, et dans ce devenir même que des nuances fuyantes et incessamment fondues. Si M. Bergson, après Leibniz, a pu dire qu'il n'y avait de réel dans le mouvement que la tendance, on peut dire aussi de la conscience qu'elle peut à un certain point de vue n'être conçue que par analogie avec Tespace, ou les chocs mécaniques. Il est vrai de dire seulement que le devenir est dans certains cas si continu, si fondu qu'à peine avons-nous à faire usage des notions d'état et de continu statique. Dans d'autre cas, au contraire, ces notions sont seules pratiquement applicables.