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il est intellectualiste, nous aurions dû le ranger avec ses disciples parmi les intellectualistes qui ont essayé d'appliquer aux sentiments considérés comme faits intellectuels la méthode physico-mécanique. Nous le plaçons cependant à côté de ceux qui ont appliqué aux sentiments considérés comme faits intellectuels la méthode physico-chimique. C'est qu'en réalité ni Dumont, ni Marshall, pour les sentiments considérés comme faits organiques ; ni Herbart pour les sentiments considérés comme faits intellectuels, n'ont véritablement appliqué de méthode scientifique. Quand on songe à la difficulté qu'il y a à établir une loi d'équivalence, on ne saurait traiter de tentatives scientifiques relativement à cette question que les tentatives de laboratoire. On ne peut, ainsi que le fait Dumont, à l'aide d'observations familières, prétendre avoir démontré que toute dépense d'activité psychologique est en réalité un accroissement d'énergie. La théorie de Marshall est du même ordre et Witmer fait justement observer que ces théories prétendues rigoureuses et mécaniques consistent dans l'observation générale et grossière de la relation journellement observée entre l'émotion et certains phénomènes physiques*. Chez Herbart de même et ceux des Herbartiens, qui sont ses disciples directs, les formules mathématiques ne correspondent pas encore à des expériences précises et de laboratoire ^ Il faut s'habituer ici comme dans les sciences à ne considérer comme précurseurs vraiment scientifiques que ceux qui ont apporté à leurs assertions une preuve de fait. On ne peut considérer comme tels ceux qui se sont bornés à traduire dans un vague langage mécanique des lois d'observation courante. Le terme de force, que ces auteurs prétendent employer dans son sens mécanique, sonne chez eux comme une métaphore.
Nous remarquerons que la tentative d'appliquer aux sen-
(1) Voir Witmer, à la fin de l'article Pleasure and pain, Journal of nervous and mental disease^ XIX, avril 1894.
(2)Lehmann, qui est un psycho-physicien intellectualiste, n'est cependant pas un herbartien. V. Hauptg., p. 23.
liments une méthode précise de mesure est relativement facilitée, si Ton considère les sentiments comme faits de conscience. Seules des expériences de laboratoire permettraient d'édifier une théorie mécanique précise des conditions organiques du sentiment. Elles consisteraient, connaissant ces conditions, à les provoquer expérimentalement pour en suivre les efiets comme on étudie le travail d'un muscle. M. Sollier a tenté quelque chose de semblable, mais, comme nous verrons, avec un succès assez mince. Nous connaissons en effet trop imparfaitement les conditions organiques des sentiments et, les connaîtrions-nous, il nous serait trop difficile de les modifier expérimentalement pour que nous puissions attendre des résultats de semblables méthodes, n est plus facile d'observer parallèlement les modifications du sentiment ou de la sensation et de l'organisme du point de vue du sentiment conscient ou de la sensation consciente, et si une théorie mécanique des sentiments peut réussir, c'est bien plutôt du point de vue psycho-physique. Mais nous n'allons plus alors de l'organisme à la conscience, inais de la conscience à l'organisme ; nous ne considérons pas les sentiments comme faits organiques, mais comme faits de conscience (faits intellectuels ou faits spéciaux).
Nous désignons du nom de théorie intellectuaUste la théorie
<I^i Suppose que les sentiments ne peuvent trouver une
explication ou une traduction que dans les faits intellectuels.
La dénomination est d'abord conforme à l'usage courant, et
^® plus, la seule pratique et commode pour la distinction
^®s divers points de vue possibles sur le problème qui
^^Us occupe. M. Halévy a dans un article récent * essayé de
^^Utrer que le psycho-physiologiste, étant donnée Tinsuffi-
^^iXce des preuves expérimentales dont il dispose, ne pouvait
^^Oepter l'explication physiologique que par un besoin a
P^^^fDri de l'esprit; qu'il était dès lors intellectualiste. Il est
^^^i de dire en effet que, si les métaphysiciens du xvii® siècle
\^) L'explication du sentiment. Rev, de Met. et de Morale^ 1897, p. 715.
ont inauguré la psychologie physiologique, c'est par un besoin dHdées claires et distinctes. Et tel est sans doute le besoin de leurs successeurs actuels. On peut donc, — c'est là une question de mots, — les appeler en un sens intellectualistes. Mais une science de faits ne considère pas les choses dans leurs relations avec nos aspirations, mais bien en elles-mêmes et comme détachées de Tesprit. La psychologie même, qui étudie les faits de conscience, les étudie non au point de vue de la satisfaction qu'ils peuvent donner à tel ou tel de nos besoins intellectuels ou moraux, mais au point de vue de leurs relations temporelles ou spatiales. Ainsi les faits organiques sont dans une science de faits tenus pour des choses distinctes des faits intellectuels, que Torganisme satisfasse ou non par tel ou tel de ses caractères aux exigences de Tentendement*. C'est, selon nous, rendre impossible toute terminologie scientifique que de la fonder sur une interprétation métaphysique. Il faut savoir prendre, pour pouvoir s'entendre indépendamment d'une théorie philosophique, les notions dans leur acception grossière.
La théorie dite intellectualiste comprend les théories qui expliquent les sentiments soit par des jugements ou raisonsonnements relatifs à la vérité ou à Terreur — tel Descartes, -* soit par des images ou pensées indépendantes de toute considération de cet ordre — tel Herbart.
Une théorie intellectualiste qui rattache les sentiments à des jugements sur la vérité ne les rattache pas nécessairement à des jugements sur la vérité universelle et à des jugements distincts sur cette vérité. Les théories intellectualistes rapportent d'ordinaire les sentiments à des jugements concernant exclusivement l'intensité relative de nos sentiments ou la force de notre corps, et à des jugements plus ou moins confus, implicites. Telles sont les théories de Descartes, Malebranche, Spinoza. C'est tout à fait à tort qu'on a attribué à ces philosophes la pensée de rattacher les
(1) .Voir sur la définition du corps, ch. ii, p. 40 et m, p. 77.
sentiments aux qualités de l'objet, considérées en soi. Il s*agit, dans leur théorie, des qualités de l'objet considérées dans le rapport qu'e/tes ont ax)ec nous. Il y a bien, d'après eux, des passions intellectuelles : la joie de connaître par exemple ; mais ces passions sont en petit nombre K Pour Malebranche, ce que Ton distingue d'abord dans une passion, c'est le jugement que l'esprit porte d'un objet, ou plutôt, la vue confuse ou distincte du rapport que cet objet a avec nous. Il serait non moins inexact de leur attribuer une conception purement physiologique ou mécanique des sentiments. On oublie que pour Descartes la douleur-sensation est seulement l'occasion de la passion de la tristesse : celle-ci consiste en ce que l'entendement interprète la douleur comme le signe du danger du corps. La théorie de Spinoza est beaucoup moins claire. On ne sait pas exactement si les passions correspondent, d'après lui, à la force réelle du corps, ou à l'opinion que nous en avons : ce qui est assez différent. Il semble cependant que les idées confuses correspondant à la force du corps soient, en réalité, pour Spinoza comme pour Descartes des jugements plus ou moins inconscients et des jugements sur ce qui accroît ou diminue cette force K
On peut dire qu'une telle théorie qui rattache les sentiments au degré de vérité que nous attribuons à nos pensées est une théorie de tendance mécanique. C'est pourquoi nous avons rangé Descartes, Malebranche, Spinoza, parmi les philosophes qui appliquent les méthodes physiques aux sentiments considérés comme faits intellectuels. A cause du caractère, évidemment un peu lâche, que présente nécessairement l'appréciation des degrés de vérité, nous avons dit, pour
(1) Cf. sur cette confusion, ch. ix, p. 177.
(2) Il y aurait bien des différences à établir entre la théorie de Descartes et celle de Spinoza. Il nous suffit ici de savoir qu'elles sont également intellectualistes au sens que nous avons dit.
(3) 11 ne faudrait pas, d'autre part, transformer ces philosophes en partisans de la théorie volontariste, ainsi nous l'avons fait nous-raôme. lier, de MéL, nov. 1897. Pour la distinction de la théorie intellectualiste et volontariste, v. p. 114.
RAun. — Psych. des sent. 8
abréger, et malgré ce que l'expression peut avoir de bizarre, que leur méthode était non physico-mécanique, mais physico-chimique.
La différence entre cette conception et celle de Herhart est que d'après Herbart les représentations agissent mécaniquement par une force propre indépendamment de toute considération de vérité ou d'erreur. Nous aurons occasion d'étudier la valeur de Tune et l'autre de ces conceptions ^
Nous avons distingué la théorie intellectualiste de la théorie volontariste. Il semble bien cependant que Tune et l'autre admettent l'intelligence comme principe d'explication. Quand un organisme tend à être, n'use-t-il pas pour vivre de moyens intelligents, et n'est-ce pas précisément pour cela qu'on ne le traite pas comme une force physique ? Cela est vrai, et la distinction n'est pas toujours facile. Il y a lieu cependant d'établir une distinction entre les deux théories. On peut exprimer et il nous arrivera d'exprimer cette distinction en disant que d'après la première théorie les sentiments sont considérés en eux-mêmes, dans leur substance, comme des faits intellectuels, tandis que dans la seconde les sentiments peuvent être en eux-mêmes quelconques (faits spéciaux, faits organiques, faits intellectuels), mais qu'ils sont considérés comme intelligents dans leurs démarches : cette intelligence n'est qu'un moyen pour ces sentiments en tant qu'ils tendent à telle ou telle fin.
Or, nous avons ici un exemple de la distinction entre le point de vue scientifique et métaphysique. Cette façon de présenter la. différence de l'intellectualisnle et du volontarisme est en effet métaphysiquement absurde. L'opposition de l'intellectualisme et du volontarisme n'est pas en réalité celle-là. Une tendance quelle qu'elle soit, qu'elle soit la tendance d'une image, d'un jugement, d'un organe, ne se peut exprimer, comme nous verrons S qu'en langage d'entendement. Lorsque je dis qu'un sentiment considéré comme fait
(1) Voir ch. IX.
(2) Voir ch. x, p. 233 et sqq.
CLASSIFICATION DES SENTIMENTS iVS
spécial tend à vivre, c'est comme si je disais : ce sentiment est uïxe pensée qui se propose tel plaisir, ou tel état subjectif intradaisible en équivalents intellectuels ou organiques. Lorsque je dis : Torganisme tend à vivre, la véritable traduction serait : il y a une pensée dans Torganisrae qui se propose une vie plus longue de Torganisme. Le volontarisme comme Tintellectualisme supposent donc en réalité l'un et l'autre que les sentiments sont dans leur substance des faits intellectuels ; la théorie volontariste suppose môme que ces faits sont des faits intellectuels supérieurs et complexes. A vrai dire, l'état subjectif pur est peut-être la seule donnée immédiate; car l'image même n'est image que comme opposée à un soi ; et une opposition est une pensée : c'est la vraie raison pour laquelle les sensations et images sont rangées parmi les faits intellectuels. Il n'y a pas d'autre donnée, il n'y a de véritablement et radical ornent impensable parce q\ï Inopposable, que le sentiment, le SOI — comme tel.
La véritable opposition à établir entre l'intellectualisme et le volontarisme est différente. On peut considérer, avonsû»ixs dit, les faits intellectuels soit au point de vue de la Arérité et de l'erreur : jugements, raisonnements; soit corome des forces intrinsèques, indépendantes de la place <I^'on leur attribue dans un ordre de vérités. Dans les deux ca^s, les sentiments sont rapportés aux faits intellectuels considérés dans leurs caractères propres : qualité ou quantité de telles images ; degré de vérité ou de fausseté attribuée à tels logements. Dans les deux cas aussi ces faits sont traités indépendamment de toute finalité, suivant une méthode qui se rapproche plus ou moins des méthodes des sciences physiques. Ou suppose que la force d'un sentiment se mesure au rf^^/y^ ^® vérité que l'on attribue à une pensée ou à la complexité de ^lles images : c'est la théorie intellectualiste. Au contraire, 'a théorie volontariste considère dans l'intelligence un caractère tout spécial : la propriété qu'elle a de créer par elle-même *o^ objet^ Et elle pose cette propriété comme indépendante de tous autres caractères qui peuvent être ceux de l'intelligence,
de la complexité, de la qualité, de la vérité des faits intellectuels. En d'autres termes elle représente les sentiments comme des volontés, c'est-à-dire comme des pensées libres. La volonté û'est autre, en effet, que l'affirmation que ceci sera par mon affirmation même. Or, la spontanéité, la finalité qui, d'après une théorie volontariste, est le caractère de la nature, est l'imitation de la volonté. Elle est comme un tout fermé, comme une individualité, une création, selon le mot de Claude Bernard.
On pourrait encore exprimer Topposition des deux théories en disant qu'il y a en Thomme deux sortes d'intelligence. La première est V intelligence théorique o\x contemp^latite ou encore contrainte. En présence d'une sensation, d'une vérité nous nous déclarons déterminés à affirmer ceci ou cela. Les lois qui rattachent les sentiments aux faits intellectuels comme tels les font dépendre d'images liées suivant la loi des causes efficientes ; ou les fout varier avec le degré de vérité qu'ils expriment. Les théories intellectualistes, comme celles de Herbart, de Lehmann, sont ou physico-mécaniques ou physicochimiques. Lorsque nous considérons les faits intellectuels du point de vue de la vérité ou de l'erreur, nous les considérons encore du point de vue des causes efficientes, si approximative que soit alors la méthode, ainsi que nous avons dit. La volonté est une autre sorte d'intelligence ou de pensée ; elle est la pensée de l'avenir par elle-même efficace, utilisant le fait, la vérité objective même comme moyens. Or la finalité dans la nature serait l'équivalent de la volonté en l'homme. Le volontarisme s'oppose donc à l'intellectualisme comme la volonté à l'intelligence, c'est-à-dire comme l'intelligence active à l'intelligence théorique ou plutôt contemplative.
Une pensée vraie peut bieu agir comme volonté. Une pensée vraie organise toutes les autres pensées ; et elle agit en ce sens comme une volonté. Mais une théorie volontariste prend pour point de départ cette pensée vraie, sans tenir compte du caractère qu'elle a d'être vraie. La pensée vraie est alors considérée comme agissante non parce qu'elle est vraie ou
dsixis la mesure de sa vérité, mais parce qu'elle se veut ellem ôme; ou qu'elle veut tel acte comme effet de cette volonté.
Inversement une pensée active ou libre ou une volonté iiï:^ plique toujours des pensées théoriques ou contraintes, où eLX tre plus ou moins l'idée de nécessité. Une tendance à être, c'^st-à-dire une volonté de la nature n'implique pas seul^tTËCieni des affirmations pratiques, mais aussi des affirmatiojis théoriques, relatives à nos sentiments ou nos actes. Si , par exemple, un être veut vivre, encore faut-il qu'il SQL€^he ce qu'il veut; tout, au moins, se passe comme s'il le sa.^%rait. Et nous verrons qu'il entre dans une tendance à être àTsL utres affirmations que celle-là, par exemple l'affirmation coxîtinue d'une durée, affirmation qui fait de la tendance en soxn fond une mémoire et une prévision affectives continues. x^ , se souvenir et prévoir sont des espèces de pensée. Mais to^>:ates ces pensées sont les conditions nécessaires, non suffise xntes, de la volonté d'être.
En réalité donc la théorie intellectualiste et la théorie volonté x^iste traduisent toutes deux le sentiment en langage de pens^^; et toutes deux sont en ce sens des tliéories iutellectuali^tes; mais Tune le traduit en langage d'intelligence (pensée ï^^Cîessaire), l'autre en langage de volonté (pensée libre). Il faud^^Qit dire que le sentiment est tantôt comme une pensée, tantôt ^•^iname une volonté ; et ne traiter jamais l'organisme comme ^ *X€ volonté, mais comme la matière ou l'objet d'une volonté.
ilt cependant il est commode de poser en certains cas un ^^"^anisme qui veut, et de même aussi, dans d'autres cas, de ^^^ïicevoir les sentiments comme des forces spéciales qui ^^ïadent à tel ou tel but. L'intellectualisme, c'est-à-dire la ^*^^ ^orie qui consiste à considérer les sentiments comme des ^^ i ts intellectuels en leur substance, serait ici une traduc- ^•-c>n incommode, compliquée et, au point de vue de la pré- ^ i^ion et de la coordination des faits, stérile. On peut, disait *-^ibniz, raisonner dans l'hypothèse fausse de l'influence du ^^^ rps sur l'àme ; on surchargerait de même le langage scienti- ^^ue, s'il fallait substituer à l'usage commun des mots leur
traduction vraie. Au lieu de dire: il y a dans l'organisme une volonté qui le conduit suivant son intérêt ; nous dirons donc : l'organisme tend à être. Au lieu de dire : il y a en nous une pensée qui se propose d'aboutir à un sentiment irréductible — au moins dans l'état actuel de nos connaissances — à tout autre fait de conscience ou à tout fait organique, nous dirons : il y a en nous des sentiments — forces spéciales — qui tendent à être. Il est, en effet, plus commode de parler conformément aux apparences, et cette formule sert à une interprétation à la fois systématique et aisée des faits. Nous l'emploierons non seulement pour distinguer les théories intellectualiste et volontariste, mais pour exprimer certaines formes d'intellectualisme. Il nous arrivera de dire : l'organisme juge, comme nous dirons : l'organisme veut^.
L'intellectualisme peut être dit volontariste lorsque l'on considère les faits intellectuels comme tendant, pour employer la formule courante, vers une fin. On dira, par exemple, qu'une image tend à vivre, qu'une pensée tend à vivre, etc. La véritable formule serait alors : il y a en nous la volonté ou l'afTirmation pratique de telle image, de tel raisonnement etc. Cette forme d'intellectualisme consisterait à soutenir que les sentiments sont des pensées, qui tendent à être, veulent être indépendamment de leur complexité, de leur vérité, par la force intrinsèque de la volonté de l'avenir que nous avons essayé de définir. En général, une théorie intellectualiste est de forme physique ou physico-mécanique ; c'est-à-dire qu'elle considère les images comme des forces mesurables, ou lait dépendre la force des pensées de leur vérité, que celle-ci soit universelle ou relative aux sentiments eux-mêmes, ainsi que nous avons vu plus haut. 11 nous a semblé que la théorie des idées forces de M. Fouillée correspondait à peu près à ce que nous appelons intellectualisme 'colontariste ; et que la théorie de Vassociatioii systématique de M. Paulhan — conception volontariste — s'appliquait aussi aux faits intellec-
(1) Ces distinctions s'éclairciront par les applications que nous en ferons dans les chapitres qui suivent.
tuels. Ni M. Fouillée d'ailleurs ni M. Paulhan ne limitent cette conception aux faits intellectuels ; et ils l'appliquent à tous les états de conscience et à l'organisme même.
Nous avons rapproché les méthodes de classification et les méthodes génétiques. Il importe de comprendre le sens de ces méthodes et leurs relations. Pour les psychologues physiologistes rhistoire des sentiments est une des parties essentielles d'une psychologie positive. Pour M. Ribot la question de savoir si le sentiment et les besoins organiques dout il dépend sont, dans la vie, plus essentiels que Fintelligence se résout en celle-ci : la vie affective apparaît-elle la première? Dans ce cas il est clair qu'elle ne peut être dérivée; qu'elle n'est pas un mode, une fonction de la connaissance; qu'elle existe par elle-même et est irréductible ^ L'histoire des sentiments est dans le livre de M. Ribot longuement développée; en revanche> l'instinct de conservation, le besoin humain fondamental, d'après lui, est à peine analysé et défini. Ne faut-il pas abandonner pour l'étude de leur genèse l'analyse purement idéologique des faits? Or, c'est une illusion de rapprocher la genèse ainsi entendue d'une embryologie : car tel est le modèle qu'on se propose. L'embryologiste ne dit pas seulement : tel organe apparaît après celui-ci; mais tel organe est l'aboutissant de la différenciation successive d'un tissu primitivement homogène; il ne raconte pas seulement une succession de faits, mais il décrit un procédé de formation. Il se rapproche dès lors d'une véritable explication qui consiste à faire voir l'unité dans la variété. Il n'en reste même pas là, et ces différentes variations, il les explique soit par l'action du milieu extérieur suivant une relation de causalité mécanique, soit par une relation de finalité. Il conclura, par exemple, de recherches tératologiques que le développement de l'être dépend de la pression du milieu ; ou il admettra que la division du travail, c'est-à-dire une fonction à réaliser, explique la complexité croissante des organes. La classifica-
(1) Psychologie des sentiments, p. 439.
tion génétique de la série animale nous montre de même le développement dans Thistoire des espèces d'un même type fondamental, et elle complète cette classification par l'explication du passage d'une forme à l'autre (lutte pour la vie, sélection naturelle, adaptation, etc.).
La méthode génétique ne consiste donc pas à substituer à la classification par ressemblances et différences Thistoire des choses, mais à substituer un plan de formation à un plan tout fait. Elle consiste ensuite à expliquer cette formation successive. La classification génétique et la classification statique sont donc également éloignées de la pure histoire. Rien n'est donc moins scientifique en ce sens que de dire : la colère apparaît chez l'enfant avant la peur. Il l'est bien davantage de dire : la colère et la peur diversifient un même sentiment fondamental. Et M. Ribot l'a bien senti puisqu'il définit la colère la forme offensive, et la peur la forme défensive de l'instinct de conservation — à vrai dire vaguement expliqué. Mais il ne semble pas se rendre compte qu'il fait œuvre de science bien plus sérieuse en énonçant cette définition qu'en racontant l'histoire des sentiments. Celle-ci intéresse l'éducateur comme l'âge exact de la poussée des cornes peut intéresser l'éleveur; c'est la matière de la science, non encore dégrossie: ce n'est pas de la science. La description historique est l'analogue de cette classification préalable et de sens commun que pratiquent les littérateurs, et qui consiste à désigner les divers sentiments par des marques visibles et suffisantes pour la pratique. Elle est le premier débrouillement des notions que la science présuppose; c'est ainsi que le physicien suppose classées les diverses sensations : classification toutefois plus importante en psychologie parce qu'elle est plus difficile.
Le procédé de définition et de classification de Spinoza qui consiste à diversifier un môme sentiment fondamental en y joignant, par exemple, la mémoire ou la prévision est donc en définitive le seul procédé scientifique. Il s'agit seulement, si on veut faire voir la genèse des choses, de l'appliquer au
devenir et de montrer dans les sentiments successifs les variations d'un même thème fondamental. Ce n'est pas parce que la vie affective apparaît la première qu'elle est fondamentale : le cerveau apparaît avant la moelle dans Tembryon humain, et n'est pas pour cela dans la première enfance l'organe essentiel. La vie affective ou plutôt tel sentiment sera fondamental si l'on peut faire voir que les autres le diversifient seulement. C'est là le premier stade de l'explication. Il faudra ensuite expliquer ses variations par des raisons mécaniques: changements dans le milieu physique par exemple, ou par l'évolution d'un principe interne, d'un besoin : explication finaliste. Nous avons essayé de faire voir plus haut comment des sentiments divers pouvaient nous apparaître comme les formes diverses d'un môme sentiment. Nous essaierons de montrer plus loin comment peuvent s'expliquer ces variations, et aussi s'il y a lieu et en quel sens d'admettre un seul sentiment fondamental ou une seule tendance pour expliquer la variété des sentiments humains*. M. Baldwin dans son étude sur le développement de l'enfant ne se borne pas à dire : tel sentiment apparaît après tel autre, et à tel âge ; il combat précisément cette méthode empirique de recherche^; il essaie de retrouver dans toute la vie psychologique, humaine et animale, le même processus fondamental de Vimitation. Son erreur nous semble être seulement — puisqu'il recherche en somme dans les faits élémentaires la trace des opérations mentales supérieures — de n'avoir pas assez nettement et dès l'abord défini celles-ci. On ne comprend bien la volition embryonnaire de l'enfant qu'après avoir analysé la conscience claire de l'adulte, dont elle est comme la dégradation eb la raréfaction.
Ce n'est pas qu'il ne soit souvent nécessaire en psychologie de décrire — sans plus. Mais quand on le fait, on s'éloigne des sciences de la nature dont M. Ribot et son école prétendent
(1) V. déjà sur ce point, ch. m, p. 94 et sqq.
(2) Baldwin. Le développement mental^ etc., p. 3.
précisément se rapprocher en racontant l'histoire des faits. Nous croyons bien qu'il faut en venir là, et que la description, rhistoire, valent en psychologie par elles-mêmes, mais précisément parce que la psychologie ne ressemble pas aux autres sciences; qu'elle est la science du concret, et que dès lors le fait a, dans cette science, une valeur comme fait, indépendamment de toute explication.
Nous avons essayé dans le tableau précédent de désigner chaque type de théorie ou de méthode du nom d'un ou de plusieurs psychologues. Il va sans dire que ces distinctions ne sont pas absolues, et il n'y a guère que les psycho-physiologistes intransigeants, tels que M. Féré, qui s'en tiennent exclusivement à un point de vue. La complexité môme des choses a amené les psychologues à user, quoi qu'ils en disent, de méthodes diverses, et il faut bien qu'ils reconnaissent que certains faits au moins sont provisoirement inexplicables par la leur. Aucune théorie ne peut, en tout cas, se passer de cette classification préalable, sans laquelle on ne sait môme pas de quoi on parle. Les physiologistes eux-mêmes ne peuvent ici se distinguer des autres chercheurs que pai^ la confusion ou le vague de leur terminologie. Les psychologues anglais comme Bain qui étudient plutôt les sentiments comme des faits spéciaux, et les classent et les décrivent comme tels, n'en rattachent pas moins quelques-uns à l'organisme ou à l'intelligence. Spencer, finaliste dans sa théorie du plaisir organique, semble oublier sa théorie quand il étudie les sentiments complexes et fait dépendre l'intensité de ces sentiments de la seule accumulation numérique des idées. M. Ribot utilise dans sa psychologie des sentiments le concept de finalité. La distinction des théories physico-mécanique et physico-chimique est toute relative, car l'idéal des sciences de ce dernier type est de se ramener aux premières. Et d'autre part, les psychologues qui essaient cette réduction ne la peuvent tenter que pour un nombre de faits très petit; et c'est appliquée aux sentiments que la tentative réussit le moins, de sorte que la recherche doit ici jse borner à établir des relations causales
intraduisibles en courbes mathématiques. La théorie volontariste et la théorie intellectualiste — en tant que celle-ci suppose que les jugements correspondant aux sentiments concernent l'organisme ou des états subjectifs — ne se peuvent aisément distinguer. Tels faits organiques sont-ils l'effet d'une volonté, d'un instinct, ou d'une adaptation intelligente? Quelques-uns des psychologues que nous avons rapprochés de Schopeuhauer pourraient l'être aussi bien d'intellectualistes comme Descartes. Cela est vrai de M. Baldwin en particulier*. On pourrait appeler méthode des sciences biologiques la théorie intellectualiste appliquée aux états de conscience subjectifs, aussi bien que la théorie volontariste.
Il faudrait, pour être complet, montrer comment s'applique à la triple conception de la nature des sentiments la triple ou quadruple conception possible de leurs lois. Par exemple, il faudrait montrer comment et jusqu'à quel point, aux sentiments considérés comme faits organiques, puis comme faits intellectuels, puis comme faits spéciaux, peut s'appliquer la méthode physico-chimique ou la méthode biologique. Nous ne le ferons pas, d'abord parce qu'il serait malaisé de trouver dans l'histoire un exemple parfaitement défini de chacune de ces conceptions. Notre classification nous paraît utile précisément parce qu'elle prolonge idéalement les lignes de l'histoire. C'est ainsi que le schéma de Lichtheim, dans l'étude des différentes formes d'aphasie, a rendu de si grands services ^ Et de plus nous ne faisons pas ici une histoire des théories : nous choisissons des exemples à l'appui d'une méthode. Nous avons donc étudié chaque type de lois à propos de la conception de la nature des sentiments à laquelle il semblait s'accommoder le mieux, ou pour laquelle il se prêtait le plus aisément à l'exposition.
Nous ne nous sommes pas astreints davantage à donner des théories que nous avons discutées un exposé historique
(1) Sur M. Baldwin et la théorie de l'adaptation organique, v. ch. x.
('2) V. G. Ballet. Le langage intérieur et les diverses formes de Vaphasie^ Alcan, 1888, p. 142.
emprunté exclusivement à tel ou tel auteur. Nous les avons présentées dogmatiquement sous la forme qui nous paraissait la plus acceptable, soit que nous en ayons emprunté les éléments à divers psychologues, soit que nous ayons nousmêmes présenté des preuves qui nous paraissaient plus satisfaisantes. Cette observation vaut pour les exposés qui précèdent.