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CHAPITRE VII

LA MÉTHODE PHYSIQUE APPLIQUÉE AUX SENTIMENTS CONSIDÉRÉS COMME FAITS ORGANIQUES

Nous ne distioguerons pas ici la méthode physico-mécanique, et la méthode physico-chimique. Lorsqu'on étudie les sentiments comme des faits organiques, la méthode qu'on leur applique ne peut être assez précise pour être exclusivement empruntée aux sciences physico-mécaniques : les lois ici cherchées sont nécessairement plus approximatives et plutôt de forme physico-chimique.

Il semble que, parmi les psychologues qui ont étudié les sentiments de ce point de vue, les uns les aient considérés indépendamment de la conscience que nous en avons, comme des forces organiques, dont le contre-coup cérébral, impossible à nier, leur apparaît en général comme superficiel, ou comme un moment seulement dans l'évolution d'une force partie de plus bas, par exemple des organes de la vie végétative. Au contraire, les théories plus récentes de MM. W. James et Lange étudient, semble-t-il, non les sentiments euxmêmes, mais la conscience que nous en avons. Cette conscience a bien, selon eux, une origine centripète : les phénomènes moteurs ou vaso-moteurs ; mais ces phénomènes rendent compte seulement de la conscience de nos émotions. La théorie motrice ou vaso-motrice récente recherche la cause prochaine; les théo^^ies de MM. Ribot, Féré, etc., la cause profonde des sentiments. Elles peuvent être d'ailleurs reliées l'une à l'autre; elles Font été par MM. Dewey et Ribot par exemple. Nous les étudierons cependant isolément pour la

commodité de rexposilion, et aussi parce qu'en droit elles ne sont nullement liées. Gomme nous avons vu, rien ne prouve (et nous verrons de plus en plus que cette proposition soufire beaucoup de réserves) que la conscience suive exactement la courbe de la réalité psychique. Nous commencerons par la théorie physiologique qui étudie non seulement la conscience des sentiments, mais les sentiments eux-mêmes.

D'après cette théorie, les sentiments seraient des faits organiques que la conscience et, plus précisément, le cerveau exprime parfois et superficiellement. Telle est la thèse de M. Ribot et des psycho-physiologistes. Leurs documents sur les conditions organiques des sentiments sont pour la plupart empruntés à la pathologie mentale. Et leur tendance est de nous montrer que les maladies mentales et les émotions pathologiques qui les manifestent essentiellement dépendent secondairement seulement de l'état cérébral, mais primitivement de l'état général de la vie végétative (fonctions des viscères, du sang, etc.). Il semble que l'on aboutisse à une précision plus grande, en cherchant les causes de l'état cérébral luimême dans des organes dont les modifications sont plus connues et plus saisissables. C'est ramener le complexe au simple. C'est ainsi que M. Ribot rattache les passions aux organes de la vie végétative, les intestins, l'estomac, les organes sexuels, etc.; et qu'il essaie de faire aussi petite que possible la part de la causalité cérébrale ou psychique dans Tétiologie des passions ou des altérations de la personnalité*. C'est ainsi que M. Féré rattache toute névrose à un trouble général de la nutrition; plus précisément, à une modification générale du sang en quantité ou eu qualité ^

Or, il semble que ce soient là des généralisations bien hâtives, et que, môme au point de vue strictement médical, cette tentative d'expliquer toute la pathologie des émotions par Tétat des viscères ou du sang soit bien hasardée. Il

(1) Voir Paych. de VAllenlion, Maladies de la Personnalité^ Psych, des Sentiments, passiiii.

(2) Féré. Path. des Emot., p. viii, p. 475, 485.

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semble qu'il ne faille pas sur ces questions prétendre à des solutions aussi précises et systématiques, mais s*en tenir à Tobservation empirique, clinique, en quelque sorte, des conditions organiques des sentiments. Nous ne voulons nullement préjuger de l'avenir de la science; il est possible que tel fait, aujourd'hui explicable seulement par des conditions psychiques ou nerveuses, le soit plus tard par des conditions organiques grossières. Mais on ne hâte pas le progrès scientifique par des imaginations superficielles. Et nous eu appelons de ces livres trop pleins d'hypothèses vagues aux livres des aliénistes ou des neurologues, aux livres mômes de M. Féré, faits sans préoccupation de défendre une thèse. Pour notre compte, il ne nous a pas semblé que les complications de Fexpérience, telle qu'elle nous est apparue dans ces ouvrages ou dans les entretiens d'hommes compétents, se prêtât aux affirmations brutales de M. Féré, quand il philosophe, ou aux trop lumineux exposés de M. Ribot*.

Les variations de Témotivité, dit M. Féré, dépendent des variations de la nutrition générale. Si Ton donne au mot nutrition un sens précis, on entendra par phénomènes nutritifs les phénomènes dépendant de la nature du sang, de l'alimentation, des modifications chimiques de nos tissus. Or il est bien difficile aujourd'hui de faire la part exacte de toutes ces causes. M. Féré dit avec assurance « que l'anémie chronique ou rirrigation défectueuse par un sang impropre à entretenir la nutrition, peut rendre compte de Tapathie persistante et des émotivités morbides qui trahissent en somme un état de faiblesse irritable ». Et il est bien sûr, en effet, qu'un état, congénital ou acquis, d'anémie est une bonne condition pour Téclosionde la folie ou des névroses. Mais on peut toujours penser, et il y a lieu de croire qu'il y avait, daus ce cas, prédisposition cérébrale. Ces effets se produisent chez les nerveux ou les

(1) Nous remercions entre autres bien vivement de leur cordiale obligeance M. le D' Charpy, professeur à la Faculté de médecine de l'Université de Toulouse, et M. le D' Parant, Téminent aliénisle, dt>nt les savantes communications nous ont été précieuses, particulièrement pour la rédaction de ce chapitre.

cérébraux. M. Féré lui-même nous cite les expériences bien connues qui établissent l'indépendance relative du système nerveux et de la circulation sanguine ^ D'après Mosso, les troubles circulatoires n'ont pas, dans le travail intellectuel, l'importance qu'on leur a attribuée. « La cellule nerveuse a assez de matériaux en réserve pour subvenir aux actes de conscience, sans avoir besoin d'une modification correspondante dans l'afflux du sang. On a vu chez les personnes qui ont une lacune dans l'étendue des parois osseuses du crâne le phénomène de l'attention commencer avant qu'il y eût le moindre changement dans la circulation cérébrale^. »

11 y a des poisons qui agissent particulièrement sur le système nerveux : ils n'agissent pas tous également sur chacun. On peut rattacher les altérations des sentiments qui se produisent dans des maladies de la nutrition, telles que l'urémie, le diabète, à des phénomènes d'auto-intoxication. On peut y joindre même les folies sympathiques, dues à des troubles viscéraux. Peut-être y a-t-il lieu de croire généralement dans ces cas à une infection ou à une auto-intoxication, la théorie de la sympathie ou de l'action immédiate d'organes éloignés n'étant plus eu général admise ^ On peut même dire que, dans certains cas, ces altérations mentales ne paraissent pas — autant que cela peut se prouver — avoir été précédées de prédispositions cérébrales. Une fièvre typhoïde peut provoquer, par exemple, une aliénation passagère, sans qu'il y ait, semble-t-il, aucune tare cérébrale. Mais tel n'est certes pas le cas général. Le premier venu ne sera pas aliéné à la suite d'une fièvre infectieuse*. On a prétendu rattacher la folie en général à des phénomènes d'auto-intoxication s,

(l) P. 108, 170. Cf. Lange. Les Emoi io fis. Op. cit.^ p. 83.

{±) Mosso. La Faliffue inlellecluelle et physique^ trad. française, 1894, p. lJi> (Alcan).

(3) Voir l'article sur la Folie sjjmpalhique par M. Régis, Dict. encycL des Se. médicales^ j). 089.

(4) Voir sur la prédisposition cérébrale l'article cité plus haut de Régis ^ur la Folie sympathique, p. 090.

(5) V. entre autres sur ce point Régis, Manuel pratique de médecine mentale, p. 111 et sqq.

IViais on peut toujours se demander si ce sont là des causes

ou des effets de la folie. Est-il possible — en présence d'une

telle complexité des phénomènes, — de dire avec M. Ribot

que l'activité est un fait de nutrition^; avec M. Féré, que

toutes les névroses dépendent des maladies de la nutrition,

cjue c'est une hérésie biologique de donner, comme M. P. Janet,

une explication psychologique de l'hystérie 2? Les troubles

nutritifs sont-ils donc primitifs et essentiels dans l'hystérie ?

D'autre part il paraît difficile de contester que certains sen-

t:îinents morbides aient pour conditions des états cérébraux

primitifs : l'observation courante et la pathologie s'accordent

À le prouver. Certaines perversions sexuelles ont un point de

départ psychique'. Il y a des folies cérébrales primitives. Ces

folies peuvent résulter sans doute de modifications sanguines

ciérébrales, de congestions, d'anémie : on cite des exemples de

X^aralysie progressive, suite de blessures reçues à la tête, de

croups de soleil *. Mais ces congestions, ces anémies peuvent

'abord être propres au cerveau, et en ce sens elles sont encore

es modifications cérébrales primitives. De plus, ces états,

Sautant qu'on en peut juger par le peu que l'on sait des lésions

Ciérébrales vraiment primitives qui produisent la folie,

X^euvent dépendre de la substance cérébrale môme : telle la

jDaralysie générale dont il n'y a pas lieu de croire, semble-t-il,

quoique quelques-uns le prétendent encore — qu'elle soit

tioujours d'origine infectieuse (d'origine syphilitique, par exemple, ou alcoolique). Des anatomistes, tels que Flechsig, seraient disposés à chercher dans des altérations cérébrales I^rimitives l'origine de la plupart des affections mentales ^ Les découvertes de Cajal laissent espérer que l'on trouvera dans les modifications de ces prolongements cellulaires innombrables, dont il a révélé et dont l'on précise mieux

(1) Ribot. Psych. des Sent., p. 389.

(2) Pathologie des Emotions, p. 1G4,

(3) Magnan. Les ceîi très nerveux, p. 168.

(4) V. Ann, médico-psych., 1889, t. X, p. 187.

(5) V. Flechsig. Etudes sur le cerveau, trad. française par L. Lévi. Vigot frères, 1898.

Rauh. — Psych. des sent. 9

chaque jour le mode d'action, Texplicatioa de bien des phénomènes morbides ou normaux. MM. Azoulay et Klippel ont constaté dans la paralysie générale, la mélancolie, le delirium tremens, des altérations diverses portant sur les branches protoplasmiques des cellules pyramidales et le corps cellulaire lui-même*. Les observations sur les mouvements amœboïdes des prolongements nerveux se multiplient; et Thypothèse par laquelle on essayait, il y a quelques années, de rattacher certains phénomènes tels que le sommeil à la rétraction des bras cellulaires, semble susceptible de recevoir une vérification expérimentale ^ Si Ton peut montrer la dépendance des phénomènes nerveux à Tégard du chimisme organique, on peut aussi bien montrer que ce chimisme dépend du système nerveux. La pathologie (rétude des maladies d'estomac par exemple) en fournit d'innombrables preuves aussi bien que les expériences physiologiques. On sait aujourd'hui que le système nerveux a une influence sur l'immunité du sérum. Où les nerfs sont sectionnés, il n'y a pas d'immunité ; elle subsiste, quand ils ne sont pas sectionnés ^ Toutes ces fonctions d'ailleurs que l'on appelle végétatives, respiratoires, circulatoires, nutritives, ne dépendentelles pas pour une part immense de l'état même du cerveau? Sans qu'on puisse déterminer avec assurance le siège des émotions cœnesthésiques, il y a certainement des altérations cérébrales qui entraînent des troubles dans les fonctions vitales *. Y a-t-il donc lieu de subordonner à ce point l'état cérébral à l'état général de la nutrition, ou aux organes périphériques ? Si du reste, au lieu de chercher les conditions des sentiments dans un état général de l'organisme on les cherchait

(1) Azoulay et Klippel. C. R. Soc. BioL, 19 mai 1894, p. 405. Consulter sur ces questions Deyber. Etat actuel de la question de Vamœboïsme nerveux^ Paris. Steinheil,1898.

(2) V. entre autres sur cette question Azoulay. Année ps,^ II, p. 235. Cf. p. 510, même année.

(3) Communication présentée par MM. Charrin et de Nittis à TAc. des Se, le 4 janvier 1897.

(4) Voir entre autres Flechsig. Op. cit., p. 133. Cf. le compte rendu du livre de Von Monakow par Soury. Revue générale des Sciences, 30 avril 1898, p. 342.

LA. MÉTHODE PHYSIQUE APPLIQUÉE AUX SENTIilEXTS 131

dans des conditions nerveuses ou nervoso-cérébrales, les résultats ne seraient pas plus sûrs. Le problème des localisations cérébrales se complique sans cesse; et les synthèses telles que celle de Flechsig, qui divise le cerveau en centres sensoriels et moteurs, et en centres d'association sont loin d'être acceptées de tous*. Le problème d'un centre du plaisir et de la peine est à peu près abandonné; si on le pose du moins sous cette forme générale. Flechsig admet seulement l'existence d'un centre cérébral commun des sensations tactiles, des représentations motrices (correspondant aux muscles, aux tendons,, aux articulations) et des sensations organiques, comme la douleur, la faim, la soif*. La question des nerfs dolorifères spéciaux n'est pas tranchée ^ Ceux même qui admettent l'existence de ces nerfs, n'admettent pas toujours des nerfs spéciaux pour le plaisir. La pathologie cérébrale ne nous éclaire guère sur les conditions des altérations de la vie affective. Nous connaissons fort peu les altérations cérébrales correspondant à la folie; et l'on peut se demander encore si ces altérations, lorsqu'elles existent, ne sont pas des effets plutôt que des causes.

On pourrait soutenir, il est vrai, que lorsque nous ne saisissons pas d'altérations cérébrales visibles, il s'est

(1) Voir le livre de Flechsig cité plus haut, et les discussions relatives à ces questions dans Tarticle de Soury sur le cerveau Dict, de physiologie. Cf. sur la conception de Flechsig les critiques de Déjerine. C. R. Soc. BioL, 1897, p. 178. Sur les fibres de projection et d'association des hémisphères cérébraux .

(2) Flechsig. Etudes sur le cerveau, op. cit. Cf. les expériences de laboratoire tendant à établir des conclusions analogues (Flechsig utilise surtout les résultats de Tembryologie et de la pathologie par exemple les expériences de Blanchi, in Année ps., III, p. 341. Les assertions de Flechsig ne sont d'ailleurs pas admises par tous, et lui-môme ne semble pas absolument affirmatif sur ce point. V. p. 92.

(3) Voir sur cette question Luckey. Ame7\ Jouimal of psych., t. VII, oct. 1895, p. 120-124, Wundt, 4» éd., I, p. 436; Année psych.. Il, p. 704 ; Strong. The psychology of pain, Psych. jRev., juillet 1895; Nichols. Pam- Nei^es, sept. 1^95 ; Cf. mai 1896. Dans cet article Nichols interprète en faveur de la théorie des nerfs dolorifères des expériences de Head sur des désordres de la sensibilité ; en particulier viscérale. Pace fait la critique de Nichols, Ps. Rev., juillet 1897, p. 405. On a prétendu récemment qu'en ce qui concerne la température, il n'y avait pas de points mais des régions sensibles. V. Ps. Rev.<, janv. 1898.

produit des altérations profondes de la nutrition du système nerveux. Et certaines maladies nerveuses — les maladies nerveuses organiques — tiennent, en effet, à des 'modifications chimiques du tissu nerveux. On découvre chaque jour des altérations histologiques des nerfs ou des cellules nerveuses, où on ne les soupçonnait pas il y a dix ans. L'application par Nissl aux cellules nerveuses d'un nouveau procédé de coloration a fait apercevoir dans la cellule une nouvelle substance dite chromatophile ; substance nutritive, semblet-il, dont les altérations peuvent être observées dans des maladies diverses*. Mais on discute encore sur la valeur pathologique de ces altérations, qui paraissent, dans certains cas, sans signification K Et la chimie de la cellule nerveuse est encore à peu près un mystère pour nous : nous sommes bien loin de savoir en quoi consistent précisément les altérations qui font que ce tissu et les tissus, en général, deviennent incapables de se nourrir. Il faudrait savoir comment il se fait qu'une « même matière albuminoïde, digérée et peptonisée,ou ses produits et ses dédoublements dans le foie, en arrivant dans chacune des cellules des différents tissus, se transforment dans les diverses substances spécifiques que nous y rencontrons '. » C'est ce que nous ignorons*. Toute modification nerveuse est-elle une modification chimiquement traduisible? Cela est possible, mais il s'agit de savoir non ce qui est possible, mais quelles notions doivent être regardées comme actuellement utilisables ^ On voit par là le cas que l'on peut faire aujourd'hui d'une théorie chimique des émotions, mal-

(1) Voir sur cette question de la chromatolyse entre autres. Ann. ps.^ II, 510, et Deyber, op. cit., p. 29.

(2) Voir Déjerine. Semaine Médicale, 1897, p. 274. Cf. Nageotte et Ettlinger, ibici., 1898, p. 48, Ballet et Dutil, ibid., p. 34G.

(3) A. Gautier. La Chimie de la cellule vivante, Masson, p. 82.

(4) V. ibid., p. G6

(5^ Cf. Sur la complexité, Tobscurité des problèmes relatifs aux phénomènes physico-chimiques qui se passent dans le cerveau, sur la température cérébrale, voir Richet, Dict. de physiologie, p. 36 et sqq. Cf. encore sur les relations du travail intellectuel et de la température cérébrale. Binet et V. Henri, La fatigue intellectuelle, op. cit., p. 140.

gré les désordres trophiques qu'elles peuvent certainement produire (troubles digestifs et autres) '.

On peut conclure de ce qui précède qu'il y a lieu d'admettre aujourd'hui des altérations nerveuses qui ne sont ni anatomiquement ni chimiquement analysables : ce que Ton appelle des altérations fonctionnelles. On peut admettre pratiquement J 'existence de névroses purement nécroses. L'épilepsie semble ^tre une maladie irritative des centres nerveux; de même 1 ^ neurasthénie, l'hystérie. Le caractère de pure irritation, Tganiquement intraduisible que présente la maladie dans es cas, se marque parfois par la disproportion qui se produit litre la douleur et le mal. 11 y a là comme un surplus, un 1 uxe psychique dont on n'aperçoit pas l'équivalent organique. Comme, d'autre part, le traitement des troubles nerveux est n partie psychique, on peut pratiquement, cliniquement, ^aiter certaines maladies mentales tout au moins, et peut- ^ tre toutes jusqu'à un certain point, comme des maladies ►sy chiques. Dans les maladies même, où le traitement ►hysique réussit seul, il n'est pas inutile d'user de moyens loraux : les effets s'en accumulent inconsciemment et gissent sur le malade, quand il entre en convalescence ^ In sait la part faite à la psychologie dans la médecine par 1 'École de Nancy. M. Bernheim disait récemment : « J'ai "V'-oulu revendiquer pour la psycho-pathologie et la psychot-hérapie la place qu'elles méritent dans notre modalité fonctionnelle; j'ai voulu rappeler que, dans l'organisme "Vivant, sain ou malade, l'esprit n'est pas quantité négligeable ^ » Si l'on en croit M. Janet, la thérapeutique devrait ^e transformer parfois en une véritable direction de consoience *. Peut-être y a-t-il lieu de regretter que des tentatives stériles d'explication anatomique aient éloigné les aliénistes

(t) Sur la théorie chimique des émotions, voir Ribot, Psych. des sentifnenls, p. 41.

(2) Communication orale de M. Parant.

(3) Discours prononcé au Congrès de Montpellier (1898) in Journal de Jl^ébatSy 17 avril 1898.

(4) Rev.phil., fév. 1897.

de la psychologie, et, avec M. Chaslin, que celle-ci ait été particulièrement négligée dans le pays de Leuret et de Lélut^ Sans prétendre, avec les aliénistes allemands du commencement de ce siècle, que les folies sont des maladies morales, presque des péchés, qui nous dira si la cause première d'une folie n'est pas dans la passion excessive, et par là dans la volonté qui y participe toujours plus ou moins? La Rochefoucauld rapporte dans une de ses Pensées toutes rnos maladies à la perversion de nos passions : cela demeure vrai. Et en ce sens quelques hommes ne sont- ils pas responsables de leur folie ? Si une réponse affirmative ferme à une telle question n'est guère possible, ce n'est pas que les découvertes pathologiques la rendent insoutenable ; c'est qu'il est difficile de réaliser les conditions expérimentales qui la rendraient pratiquement certaine. Il faudrait, par exemple, pour les maladies de la volonté, pouvoir suivre de très près l'histoire psychologique et morale d'un malade, et en étudier la relation avec son état morbide. C'est ce qu'un ami intime, psychologue et médecin, et que son amitié n'aveuglerait pas pourrait seul faire. Ce sont des conditions malaisées à réunir. D'ailleurs, quand les maladies mentales pourraient être traitées exclusivement par des procédés physiques, il serait impossible de conclure de ce fait à la nécessité de rechercher dans cette direction seule la causalité des sentiments, et c'est ce qu'on oublie trop quand on fonde sur la connaissance des maladies mentales de trop belles espérances.

Car, à supposer que les conditions de ces maladies fussent exactement déterminées, rien n'empêcherait de penser que, dans l'état normal tout au moins, l'esprit possède des ressources originales, spontanées ou volontaires, capables de combattre les déterminations, infaillibles dans l'état de maladie. C'est ainsi que l'on se trompe sur la valeur pratique des dissociations pathologiques que la médecine nous enseigne : celle du langage, par exemple. Tout cela est organisé dans la

(1) V. Chaslin. Rev. phil., 4890, II, p. 99-103. Cf. le compte rendu par M. James du livre de MorseUi. Ps. Rev., 1896, p. 680,

vie normale, et c'est cette organisation qu'il importe de conjoiaitre. Et la connaissance de ces analyses n'a pas dans la vie normale grande utilité, parce qu'en réalité elle ne nous fait pas saisir les vraies causes des phénomènes, celles sur lesquelles seules nous pouvons agir. Les diverses mémoires sont unies par la fin commune qu'elles poursuivent, qui est la communication des pensées. C'est ce que nous voulons dire <3ui nous importe dans la vie; et nous nous soucions peu de isavoir si, à cet effet, nous utilisons tantôt les signes visuels, l^antôt les signes auditifs. De même, à supposer que Ton sût jKnieux les conditions cérébrales d'un fait de conscience, il ne userait pas inutile d'en connaître aussi les relations psychiques, <3ue seules il est possible de modifier. En tout cas, dans l'état sictuel de nos connaissances, il est oiseux de supposer des <3onditions organiques inconnues, quand il est, au contraire, uitile de traiter les faits comme conscients.

Plus récemment, la question s'est posée des condilioos organiques, non des sentiments eux-mêmes, mais de la Cîonscience de ces seotiments. La conscience des sentiments ^résulterait des phénomènes périphériques que l'on regarde généralement comme leurs effets, et qui, d'après la théorie psycho-physiologique, en seraient en réalité la cause. Mais -cette théorie est assez diversement présentée par ceux qui l'ont défendue, James et Lange en particulier.

Pour W. James, les phénomènes périphériques, causes de l'émotion, seraient surtout des mouvements musculaires et viscéraux, sans que d'ailleurs il semble refuser aux autres phénomènes organiques, tels que les phénomènes circulatoires, tout rôle dans la production de l'émotion. Pour Lange, l'émotion est le contre-coup des phénomènes moteurs et vasomoteurs*. Pour James, si l'idée en tant que telle n'est pas

(I) Lange. Les Emotions. Op. cit. Voir pour la bibliographie de la question notre article sur la Psychologie des Sentiments de M. Ribot. Rev, de Met, et de Morale^ article cité. Cf. An. ps., l, p. 430 et II, p. 7U.

cause de rémotion, elle peut y contribuer indirectement en provoquant les mouvements, causes d'émotion. Selon Lange, rémotion résulterait directement des mouvements. La thèse de Lange est donc assez différente de la première. Elle est d'un physiologiste intransigeant, qui n'admet pas d'intermédiaire entre le mouvement et l'émotion. Elle diffère de la théorie de W, James sur un point plus essentiel encore, et qui marque entre James et Lange une opposition radicale. D'après James et le philosophe qui en France a défendu sa théorie, M. Bergson, la conscience psychologique est essentiellement celle d'une spontanéité. Cela peut sembler étrange et même contradictoire : car d'après ces deux psychologues la. conscience du sentiment est purement périphérique. Ils entendent sans doute que seuls l'émotion, l'état affectif sont d'origine périphérique. M. James supprime, à vrai dire, la spontanéité proprement dite, car, d'après lui, dans la conscience de la spontanéité, l'acte de l'attention est seul indépendant de l'action périphérique, vraiment central ou plutôt supra-organique : hors cet acte, tout pourrait selon lui, s'expliquer mécaniquement. Mais toujours est-il que la conscience n'est pas, pour lui, uniquement la doublure de l'état organique. Quant à M. Bergson, il pense que le devenir intérieur est la liberté même. Ces philosophes ont eu dès lors le tort de ne pas préciser sur .ce point leur théorie. Ils n'auraient pas dû dire qu'une fois supprimés les mouvements par lesquels la peur est censée s'exprimer, il ne demeurerait que l'idée de la peur, mais ajouter qu'il subsisterait encore la tendance à s'éloigner ou la volonté de s'éloigner de l'objet redouté. Mais leur pensée sur ce point n'est pas douteuse. Les physiologistes, au contraire, qui soutiennent la première thèse, prétendent faire dépendre la vie psychologique tout entière de l'organisme périphérique, et éliminer la conscience en tant que fo)xe, en tant qu'efficace. C'est plus pu moins implicitement la théorie de la conscience-luxe, de la conscience-épiphénomène. Et plus généralement encore, cela revient pour eux à chercher dans l'organisme l'expression

Q^déquate des actions extérieures, le mouvement organique terne ou externe étant déterminé par le milieu extérieur, à îer toute spontanéité organique ou psychique.

C'est la forme la moins intransigeante et la plus souteable de cette théorie, celle de M. W. James, que nous étudierons. Elle est la plus soutenable parce qu'elle n'imique pas une métaphysique matérialiste, la plus souteable aussi parce qu'elle n'attribue pas aux phénomènes aso-moteurs dans leur relation avec les sentiments Timpor- "tsince que leur attribue Lange, importance, semble-t-il, très exagérée*.

Mais réduite même à ces termes plus lâches, la théorie ne

^e peut défendre. Elle peut s'exprimer ainsi : toute émotion

Si- pour conditions les phénomènes organiques qui semblent

seulement l'exprimer. Il n'y a pas de centre de l'émotivité.

Il n'y a pas davantage d'émotion liée aux sensations ou aux

faits intellectuels en général, comme tels. Il nous semble au

^lîoatraire que l'on peut admettre sinon anatomiquement, au

rimoins physiologiquement, un centre spécial de l'émotivité,

<î'est-à-dire une action fonctionnelle spéciale du cerveau ou

<:ie l'organisme, à laquelle correspond le plaisir ou la peine.

H nous paraît aussi que les sentiments dépendent souvent

directement des faits intellectuels, sans passer par l'intermé-

•diaire des mouvements.

Nous laissons de côté les arguments populaires et approximatifs par lesquels on essaie d'établir un préjugé ^n faveur de la thèse. Les mêmes émotions, dit Lange, qu'on attribue à des causes psychiques peuvent être provoquées par des substances organiques : donc elles le sont toujours. On dirait de même : l'acte sexuel peut être provoqué par une irritation purement réflexe de la moelle : donc il l'est toujours; il n'y a pas d'amour d'origine psychique. M. Dumas repousse l'idée qu'on puisse admettre une causalité pour l'état

(I) Voir àur ce point les expériences de MM. Binet et Henri cités ch. viii. Cf. contre la théorie vaso-motrice d'Oppenheimer Luckey. American Journal of Psych,, vu, oct. 1895, p. 117-120.

i38 MÉTHODE DANS LA PSYCHOLOGflE DES SENTIMENTS

morbide, une autre pour l'état normal*. Rien n'est pourtant plus naturel et il ne suit pas de ce que la peur résulte chez le neurasthénique de phénomènes vaso-moteurs ou autres, qu'elle ne soit pas liée dans l'état de santé à un état psychique. Deux toux semblables ont-elles nécessairement la même cause ?

11 y aurait un premier moyen plus précis d'établir la thèse de W. James, ce serait de montrer la proportionnalité constante du sentiment et des mouvements. Nous verrons dans le prochain chapitre qu'une telle question par sa nature même n'est pas susceptible de recevoir une solution précise ; peuton au moins lui donner une solution approximative, populaire ? L'intensité de l'émotion résulte de la complexité ou de l'intensité des mouvements. Et la dilïérence des mouvements, dans la théorie de M. James, peut ou bien être primitive, — la différence d'émotivité dépendra alors de la différence des mouvements organiques, viscéraux ou externes — ou bien résulter indirectement de la différence des sensations qui produisent des mouvements, causes à leur tour des émotions. En ce qui concerne la première hypothèse, peut-on faire voir qu'un surplus d'émotion qui se produit est toujours lié à un surplus de mouvements ? Voilà deux fils que la mort de leur père attriste inégalement. Peut-on vraiment affirmer que cela tient à la différence de leurs mouvements respiratoires, circulatoires, etc. ? Quant aux sensations objectives, elles semblent ne pas différer assez pour expliquer la variété et l'opposition des émotions. On a objecté très justement à M. James que les sensations provoquées par la vue d'un ours en liberté et d'un ours en cage sont les mêmes, ou à peu près, et, par suite, les mouvements liés à ces sensations. L'émotion est au contraire notablement différente. M. W. James répond que les mouvements provoqués par les sensations sont très nombreux et que l'attitude motrice fort complexe qui y correspond est très variable. Cela est vrai : mais la différence d'une attitude à l'autre est-elle suffisante pour expliquer la différence, l'oppo-

(1) G. Dumas. Recherches expérimentales sur la joie et la tristesse, Rev* phil., 189G, II, p. 132.

sition de deux émotions, telles que celle de la curiosité ou de la terreur? Nous ne connaissons pas, dit-il, tous les mouvements produits par une sensation. Sans doute, mais nous jugeons nécessairement selon les apparences; et il n'y a pas lieu, sur la simple supposition d'une complexité hypothétique, de modifier la théorie courante. C'est à M. W. James de faire la preuve, et non à ses adversaires*.

Mais, de plus, quand cette proportionnalité des sentiments et des mouvements serait établie, cela ne suffirait pas à établir la thèse. Car les mouvements, tout en étant proportionnels au sentiment, peuvent en être seulement les efïets, non les causes. Il faudrait montrer le sentiment supprimé par la suppression du mouvement ; tout au moins, il faudrait modifier expérimentalement les conditions du mouvement de façon à modifier celles du sentiment. M. W. James lui-même réclame comme seule preuve irréfutable de sa thèse un cas d'anesthésie absolue. Sans doute, un tel cas entraînerait la mort. Mais il y a des sensations internes qui peuvent être abolies sans danger : ce sont les sensations dites cœnesthésiques venant de l'estomac, de la vessie, etc. M. Sollier a trouvé un cas d'anesthésie répondant presque à ces conditions ^ De plus, il a supprimé par suggestion chez deux femmes hystériques la sensibilité viscérale, enregistré leurs courbes respiratoires à l'état normal et à l'état d'anesthésie, et questionné les sujets sur leurs impressions. Les conclusions de M. Sollier sont celles mêmes de M. W. James. L'anesthésie viscérale entraîne l'abolition de l'émotion.

Mais nous nous demandons d'abord si l'auteur interprète exactement les réponses de ses sujets. Ils disent, à la suite d'une mauvaise nouvelle apprise dans les conditions susdites, que ça leur a donné un coup dans la tête et dans V estomac, surtout dans la tète; et ils ajoutent que cependant ils n'ont pas ressenti de tristesse morale^. Cela ne signifierait-il pas

(1) Voir, pour ces discussions, Psych. Rev.^ septembre 1894, p. ul7.

(2) Rev.phiL,!, 1894.

(3) yoirRev, phil,, art. cité, p. 250.

qu'ils ont bien subi 1 emotioa, mais qu'ils ne l'ont pas réfléchie? Et puis, nous doutons de la psychologie de sujets soumis à de telles expériences. D'autre part, M. Sollier es!-il bien sûr de n'avoir pas, en supprimant les phénomènes qu'il abolit, supprimé d'autres faits qui seraient la vraie cause des émotions? La causalité des sentiments par les phénomènes expressifs pourrait n'être qu'indirecte. Il se pourrait, par exemple (ce qui dans le cas présent est le plus probable), qu'il eût produit par cette expérience un affaiblissement général des fonctions organiques, lequel se serait étendu au centre même de l'émotivité. Je suppose que sous l'influence d'une aùémie accidentelle ou d'une autre cause se produise quelque peu d'aphasie motrice, dira-t-on pour cela qu'il n'y a pas de centre de la mémoire du langage articulé? A ce compte, M. Sollier prouverait aussi bien que Fintelligence des mathématiques est due uniquement aux mouvements viscéraux. Car du plus grand mathématicien du monde dans cet état, M. Sollier tirerait sans doute peu de chose. Et bien d'autres hypothèses seraient compatibles avec celle d'un centre spécial de l'émotivité, ou — en langage psychologique — d'une activité émotionnelle indépendante. Au reste, l'expérience a été déjà vivement critiquée et même contredite par d'autres ^ Worcester oppose, par exemple à James deux cas décrits par le D' Berkeley, de Baltimore, et dont l'un surtout paraît caractéristique. Il s'agit d'une femme anglaise ayant perdu tout à fait le sens de la douleur, de la température, de la pression, de l'équilibre, de l'odeur, du goût et de la vue. Le sens du toucher et de la position n'avaient pas complètement disparu, et elle pouvait entendre un peu. En ce qui concerne les sensations vitales, elle n'éprouvait ni la faim, ni la soif, mais seulement les besoins de défécation. Or, d'après le D'" Berkeley, la malade a gardé toutes les émotions seulement un peu moins vives qu'à l'état normal. M. James remarque, il est vrai, qu'elle a encore gardé quel-

(l) Voir la critique d Sollier par Gardiaer. Psych. Rev.y 1894, p. 545.

ques-unes de ses sensations vitales et les sensations musculaires, très importantes selon lui comme facteurs de l'émotion. C'est être bien exigeant. En tout cas Texpérience de M. Sollier ne nous paraît pas plus probante, et M. James lui-même ne la croit pas tout à fait à Tabri de la critique'.

D'ailleurs, à supposer qu'elle fût probante, elle ne prouve- Tait pas la fausseté de Thypotbèse inverse. Il se pourrait — et des faits innombrables en l'absence d'une expérience possible autorisent à le penser — qu'il y eût dépendance réciproque des phénomènes cérébraux et des phénomènes périphé- Tiques, que Texcitation des conditions nervoso-cérébrales de rémotion produisît les seconds. La vérité semble être ici, comme pour tous les faits physiologiques, dans la réciprocité des causes et des effets : tout ce qu'établissent de telles expériences, c'est la solidarité des faits psychologiques ou physiologiques ou, si l'on veut, des faits nervoso-cérébraux et périphériques.

La théorie implique, au reste, une hypothèse bien étrange. L'émotion, d'après cette théorie, est un épiphénomène. Du moins elle a été telle primitivement. Il faut supposer dès lors — c'est ainsi que M. Dewey complète et prolonge (avec raison, semble-t-il) la théorie — qu'à l'origine des espèces animales conscientes , l'adaptation de l'individu à son milieu s'est produite, que sa vie s'est conservée indépendamment de sa conscience. Les sensations provoquent des mouvements par une finalité inconsciente à laquelle l'émotion est étrangère : elle est la lumière qui accompagne la chaleur, lumière inefficace au début du moins. Or il paraît malaisé d'admettre que l'émotion ait eu ainsi dans^ l'évolution primitive une place si minime, quand elle en a une telle dans la vie actuelle. A supposer qu'elle n'ait été primitivement qu'un accident heureux, résultant de mouvements inconscients, il paraît difficile de supposer qu'elle n'ait pas bientôt, par l'effet d'associations continues ou de l'hérédité, fini par

(1) Voir l'article cité Psych. Rev., 1894. Dans l'article cité supra, Gardiner mentionne d'autres cas du même genre.

anticiper sur le mouvement : de sorte que, pratiquement, tout se passerait depuis longtemps sans doute comme si elle était primitive *. M. James lui-même ne peut s'empêcher de se servir de formules qui impliquent une relation directe et antérieure au mouvement, de la sensation ou de l'idée avec rémotion. Ne dit-il pas qu'il resterait de la peur, si on éliminait les mouvements qui l'expriment, la pensée seulement queTobjet pourrait être nuisible? A feelingless cognition that certain circumstances are déplorable, and nothiiig more. Mais il ne resterait même pas cela. Car la pensée d'un danger, c'est rimagination d'une certaine peine, donc une émotion atténuée et projetée dans l'avenir, je le veux bien, mais une émotion. Il ne resterait dans la conscience, si toute émotion était éliminée, que des sensations, de pures connaissances. Il semble que M. James ait hésité à exprimer ainsi l'état de conscience dépouillé de son expression motrice. C'est qu'en eflet on se demande comment une visiou, toujours ou à peu près la même et liée aux mêmes mouvements, peut s'accompagner d'émotions si diverses. Il semble même que les discussions aient amené M. James à des concessions qui peuvent passer pour des défaites. Il finit par admettre — ce qui contredit littéralement, ainsi que l'a justement fait remarquer M. Baldwin ', la première forme de sa théorie —, que les sentiments peuvent être liés aux sensations ou aux idées comme

telles, mais qu'ils sont alors par eux-mêmes très faibles ^ A vrai dire, si l'on n'avait fait tant de bruit autour de ces généralisations précipitées, une seule raison suffirait contre une théorie semblable, raison que suggère le simple bon sens, raison donnée dès le premier jour, et dont M. Binet s'est avisé récemment : une preuve entre autres que les laboratoires ne sont pas toujours le plus court chemin pour

(1) Voir cette objection développée par Baldwin, Psych. /?ev., novembre 1894. Nous verrons plus loin que Spencer a au contraire exagéré le rôle du plaisir dans révolution, ch. ix, p. 217.

(2) Article cité, novembre 1894.

(3) Comparez les termes de l'article cité plus haut et aussi du Text-hook publié en 1892 ; avec ceux des Principles (1890), II, p. 471.

ki..

arriver à la vérité. Une émotion se produit souvent trop vite pour qu'elle puisse exprimer des mouvements réfléchis. On m'apprend une mauvaise nouvelle : immédiatement, la tristesse m'envahit; elle précède toute expression. 11 est fort intéressant de savoir par MM. Binet et Courtier que, quand la surprise provoque la vaso-constriction des membres, ce réflexe se manifeste très tard, deux ou trois secondes après l'excitation, et atteint son maximum, quand l'état émotionnel est sur son déclin et presque terminé *. Mais on eût pu s'en douter d'avance. Et nous ajouterons qu'une expérience de laboratoire, quand elle les aurait en apparence contredites, n'aurait pas infirmé les innombrables expériences faites sur ce point dans la vie quotidienne. D'autre part l'hypothèse contraire est surabondamment justifiée. Il y a des émotions que l'on peut rapporter à des faits intellectuels, à des images ou jugements^ ; d'autres qui sont irréductibles \ Il ne reste aujourd'hui pour soutenir la théorie dans sa pureté, que les physiologistes purs. Question ouverte, disait M. Binet en 1894 *. Question fermée, dirait-il presque aujourd'hui. Car il se demande avec mélancolie (1897) : « Serons-nous obligés d'en revenir à cette vieille idée que la pâleur, le tremblement, les cris sont les effets et non les causes des émotions ^ ? »

Il ne suit pas de ces critiques qu'il ne reste rien d'une telle théorie, mais seulement qu'elle doit être interprétée et limitée d'un point de vue positif. Il reste d'abord de ces travaux des contributions importantes à l'étude des relations entre les sentiments et les mouvements. Les résultats les plus féconds de ces théories à grand fracas sont ou bien les fines analyses de M. James auxquelles elles servent de prétexte, ou les recherches précises sur les relations de l'émotion et de son expression : par exemple les recherches tentées par M. Du-

(1) Binet. Rev. gén. des Se, 30 janvier 1897.

(2) Voir ch. ix .

(3) Voir ch. xi.

(4) Année psych., 1, 1894, p. 438.

(5) Art. cité Rev. générale des Sciences,

mas S ou MM. Binet et Courtier 2, et bien d'autres. La théorie autorise des conclusioQs plus positives encore. Il y a, en efiet des cas où Téraotion semble nous avertir de l'acte une fois accompli. Nous citions plus haut des cas de ce genre, fréquents sans doute chez les êtres encore demi-conscients, l'animal, le tout petit enfant. Nous disions encore que la douleur peut nous briser avant d'être sentie'. On peut soutenir que dans ces différents cas, la douleur exprime la réaction de l'organisme : la théorie de M. James est ici vérifiée. Lors même qu'elle ne l'est pas absolument, du moins appelle-t-elle notre attention sur un cas intéressant de fusion des sentiments : la fusion des sentiments correspondant à des idées, ou des sentiments au sens courant du mot, avec les émotions, synthèses des sensations kinesthésiques ou périphériques. La peur en elle-même, par exemple, n'est pas sans doute seulement une émotion liée à certaines images, ni non plus une émotion primitive simple, liée à un certain état du système nerveux : elle est faite pour une grande part du sentiment subjectif produit par la parole, les gestes, et aussi les modifications organiques internes qui raccompagnent. C'est ainsi, comme nous Tavons fait remarquer avec M. James, qu'un enfant s'effraie lui-même de ses cris. Ainsi encore le sentiment subjectif de la peur doit-il être très différent chez un expansifei chez un intérieur. Chez l'un, que le sentiment soit surexcité, ou soulagé par l'expression même, tout est confus, fumeux. Chez l'autre, le sentiment tantôt accru par des mouvements rentrés, tantôt diminué au contraire par leur suppression, a le caractère opposé : il est concentré, haletant, angoissé. L'émotion de certains orateurs est faite presque tout entière de son expression ; ils s'échauffent en parlant, leur parole leur fait une passion, puis une conviction.

(!) Rev. phiL, Recherches expérimen laies sur la joie et la tristesse (juin, juillet, août 1890).

(2) Binet et Courtier. La Vie émotionnelle. Année psych.^ 1897. On y trouve une riche bibliographie de la question. Cf., même numéro, Binet et Vaschide. Influence du travail intellectuel sur la pression du sang.

(3) V. ch. m, p. 59.

Mais il y a des cas où au contraire, Télément moteur ou expressif du sentiment semble être bien insignifiant si on le compare à ses éléments purement psychiques. Cela est remarquable dans les sensations les plus élémentaires : il ne semble pas y avoir proportion entre les mouvements provoqués par une odeur délicieuse et l'émotion intense éprouvée. Les expériences encore incertaines faites par MM. Binet et Courtier sur les effets des parfums sur le pouls capillaire ne sont pas pour infirmer ce que nous disons*. Certaines émotions nerveuses sont si rapides qu'on ne voit pas comment elles résulteraient d'une cause périphérique. Mais surtout on ne voit pas comment les psychologues que nous critiquons expliqueraient les passions intellectuelles ou celles mêmes qui, sans être intellectuelles, peuvent être appelées psychiques, spirituelles (amour platonique, amitié, etc.). Dans ces cas, le sentiment serait-il fait de la conscience des mouvements inhibés? Cela paraît bien improbable, si l'on considère la spontanéité, le peu de tension et de contrainte qui caractérisent ces sentiments. Une des raisons qui semblent tromper ces psychologues sur la nature des émotions, c'est qu'ils les imaginent comme toujours diffmes; M. James prétend qu'elles sont accompagnées d'un halo, fait de toutes les sensations simultanément excitées ; et les physiologistes insistent comme lui sur tous ces concomitants physiques qui font partie intégrante du sentiment. Mais certaines émotions, comme nous avons vu plus haut* sont nettement circonscrites, à arêtes vives, aiguës, coupantes. Quelques-unes (par exemple, les amours de tête) paraissent avoir ce caractère marqué. Cela est vrai d'émotions même organiques. Il y a des douleurs qui nous traversent comme un éclair, pu nous tiennent comme un point douloureux. Certains individus sont précisément caractérisés par ce genre d'émotions : les hystériques, par exemple ; et ceux dont les sentiments sont vifs, et, comme on

(1) Année psych., II, p. 94.

(2) Ch. IV, p. 85.

Rauh. — Psych. des sent. 10

dit, superficiels. L'émotivité de ces individus semble dépendre d'une certaine disposition congénitale du système nervosocérébral. A vrai dire, il est difficile d'affirmer que jamais, dans ces cas, il n'y ait anémie ou hypérémie nerveuse ou cérébrale , et il est certain que ces influences produisent des troubles de la sensibilité. Mais si, comme quelques-uns l'admettent, il s'agit ici de phénomènes vaso-moteurs localisés, propres au système nerveux, c'est admettre que les émotions sont des phénomènes spéciaux *. Et, de plus, il paraît bien difficile de prétendre que dans ces faits,' l'organisation congénitale du système nerveux ne soit pour rien. Toutes les maladies nerveuses et les surmenages nerveux où les troubles de la sensibilité sont si fréquents et la sensibilité si aiguisée, ne semblent pas tous dépendre de désordres sanguins. Sont- ' ils particulièrement développés dans les maladies qui peuvent être attribuées à de tels troubles ? C'est ce qu'il serait malaisé d'établir. Il semble donc raisonnable d'admettre que les émotions peuvent être traitées d'un point de vue physiologique, tantôt comme des états fonctionnels du cerveau, des phénomènes d'origine centrale, tantôt comme des phénomènes d'origine périphérique 2,

Au lieu donc d'adopter une explication linéaire analogue à celle que nous venons de discuter, nous dirons, par exemple, pour expliquer ce halo du sentiment que nous décrivions plus hauts que les causes en peuvent être très diverses. Ce halo est sans doute le plus souvent le contrecoup des mouvements externes ou internes qui l'accompagnent : cris, paroles, gestes, ou troubles circulatoires, respiratoires, etc. Il peut résulter encore de l'ébranlement cérébral diffus qui semble accompagner tout état de conscience, et en particulier, toute sensation vive. Mais il peut être aussi produit

(1) Krafft-Ebing rattache la douleur psychique et Tarrêt des idées dans la mélancolie à une cause commune : à un trouble nutritif du cerveau qui, selon lui, est peut-être de anémie. Voir Rihot, Psych. des sentiments^ p. 72.

(2) Voir ch. ix, p. 220, cf. ch. xi, p. 300.

(3) Ch. IV, p. 82.

par les accompagnements psychiques du sentiment : images, jugements, sentiments confusément éveillés : tout cela contribue à former comme un long ébranlement psychique. Certaines nuances de sensibilité s'expliquent par les variations de ce halo, par les harmoniques du sentiment. Ces nuances ont donc des causes tantôt organiques et tantôt psychiques. Par exemple la profondeur de la sensibilité, si elle se rencontre chez un intellectuel, devra s'interpréter psychiquement ; elle tient alors a la nature des associations : les images, les pensées associées au sentiment fondamental seront d'abord moins nombreuses qu'intenses, et de plus simultanées, toutes directement au service du sentiment fondamental, comme convergeant à la fois vers le même centre. Pas de distraction , de vagabondage d'imagination. Chez un homme du peuple, au contraire, la cause d'une sensibilité pro/bnd^ peut être la force ou la lenteur des mouvements organiques associés à l'émotion et qui la constituent en partie. De même Vampleur de l'émotion résulte chez les uns d'associations intellectuelles ou Imaginatives très riches, et plutôt successives, rapides et lointaines ; chez les autres, de la rapidité et de l'étendue des mouvements expressifs. S'agit-il de Vacuité des émotions ? Elle peut résulter en partie du petit nombre joint à l'intensité rapide et brève des mouvements expressifs. Voyez certains nerveux susceptibles, frémissant à la moindre excitation, dont le visage se crispe sans cesse d'émotions courtes. Mais elle peut au contraire être l'effet d'une volonté et d'une intelligence attentives, perpétuellement occupées à circonscrire l'émotion pour la mieux connaître, la mieux savourer ou la mieux diriger. Émotion d'analyste, de dilettante ou d'homme d'action : d'un Stendhal, d'un Napoléon. Peut-être aussi la sensibilité contemporaine, qui a souvent ce caractère, le doit-elle à la rapidité de la vie actuelle. Elle n'a pas le temps de s'étaler : le chemin de fer, la lettre à fr. 15, le télégramme, telle est en partie l'humble origine des frissons de MM. de Concourt et Barrés. Enfin, il y a lieu sans doute de supposer dans certains cas d'émotion

aiguë une disposition spéciale — congénitale ou acquise — de Tappareil nerveux. Car cette acuité de la douleur est caractéristique de certaines maladies nerveuses (les douleurs fulgurantes dans Tataxie). Et Ton peut en dire autant des caractères étudiés plus haut. Ne peut-on dire tout au moins de la profondeur de la douleur qu'elle peut tenir à une disposition originale du système nerveux : ainsi de certaines douleurs sourdes, caractéristiques de certaines névralgies ? Tout cela est très hypothétique : ce sont des hypothèses suggérées par Tobservation journalière, et utilisables selon les rencontres de la vie ; mais du moins empèchent-elles, sous prétexte de précision, de rétrécir le champ de Texpérience.

Si intéressantes donc que puissent être les recherches sur les conditions organiques des sentiments, il ne parait pas que la théorie physiologique doive avant longtemps nous donner des renseignements aussi utiles que la psychologie. La thèse qu'elle implique du parallélisme absolu de l'organique et du psychique, considérée d'un point de vue positif, et si on ne prétend pas la fonder sur des principes métaphysiques, souffre bien des réserves. La traduction du psychique en mouvements périphériques, est, d'après ce que nous avons vu, tout approximative. Une inclination, un désir, ditM. Ribot, impliquent une innervation motrice à un degré quelconque. Cela suffit à M. Dumas pour admettre la théorie physiologique. Nous n'en demandons pas davantage, dit-il, pour que le désir psychologique puisse être assimilé au désir organique ou besoin ^ Nous avouons être plus exigeants. On peut dire qu'une des caractéristiques de la psychologie physiologique a été la superstition du mouvement, en particulier du mouvement musculaire.

Si au lieu de considérer les relations des faits de conscience

(\)Rev. phiL, I, 1891, p. 491.

et des mouvements périphériques, on considère celle des laits de conscience et du cerveau, nous avons vu combien cette correspondance est complexe et encore obscure.

Ce qui fait croire que Ton peut expliquer scientifiquement les sentiments et en général les faits de conscience par les mouvements organiques, c'est que ces mouvements marquent en effet la limite d'action des faits psychiques. Mais ils ne sont pas pour cela leur cause, à plus forte raison leur mesure. Le lieu où un corps est enfermé, sa limite n'en mesure pas l'énergie : il désigne seulement le point au delà duquel elle ne peut se manifester.

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