CHAPITRE VIII
APPLIQUÉE AUX SENTIMENTS CONSIDÉRÉS COMME FAITS DE CONSCIENCE (faits INTELLECTUELS OU FAITS SPÉCIAUX)
La méthode ici désignée est celle que Ton appelle ordinairement psycho-physique. On peut dire qu'elle va non de rorganisme ou de la nature extérieure aux états de conscience, du dehors au dedans, mais du dedans au dehors. Elle cherche à définir les états de conscience de telle sorte qu'on en puisse chercher une expression mathématique dans l'organisme ou les mouvements de la nature. Telle est au moins, la méthode idéale. Mais la tâche est trop difficile pour que Ton s'en tienne à ces procédés rigoureux. Aussi notre critique portera-t-elle sur toutes les tentatives plus ou moins approximatives d'appliquer au sentiment considéré comme fait de conscience le nombre et la mesure, depuis les méthodes proprement psycho-physiques jusqu'aux procédés d'investigation statistique, appliqués aux sentiments esthétiques élémentaires. Nous pouvons considérer le sentiment étudié par cette méthode soit comme un phénomène spécial et en étudier par exemple la relation avec le mouvement (Mûnsterberg, Binet, etc.), soit comme un certain degré de la sensation (Lehmann, Wundt, Kûlpe, etc.). Lehmann croit même que les lois trouvées pour la sensation s'appliquent aux phénomènes intellectuels plus complexes.
Les résultats de ces recherches semblent bien peu concluants encore. Ils varient d'un auteur à l'autre, sans que l'on.
LA METHODE PHYSICO-MECANIQUE i^l
s'entende non seulement pour éliminer mais pour déterminer les causes de ces variations. Sur la relation de la sensation avec rémotion, Lehmann, Wundt, comme Kûlpe sonélève, s'accordent pour admettre que l'émotion est liée à un certain degré de la sensation. Mais selon Lehmann^ il n'y a pas de plaisir sans représentation *. Kûlpe admet, au contraire, qu'il existe des émotions sans représentation ^ Il est en opposition apparente sur ce point avec son maître Wundt, qui regarde comme une pure abstraction . l'hypothèse d'un sentiment sans sensation. Mais Wundt admet dépendant une sensation spéciale de douleur, résultant d'une excitation nerveuse très forte et dont il distingue le ton affectif qui la caractérise ^ conception qui nous paraît assez obS' cure. Kûlpe a dégagé et simplifié heureusement sur ce point la doctrine du maître. En réalité Wundt, comme lui, admet l'existence d'états nerveux affectifs auxquels ne correspond aucun élément sensitif discernable.
Une autre différence entre Wundt, Kûlpe, son disciple, et Lehmann est que, d'après Lehmann, il y a des sensations pénibles à tout degré ; et que, d'après Wundt et Kûlpe, il n'en est pas de telles. lis sont enfin conduits par leurs expériences à admettre sur les relations de la sensation et du sentiment des lois différentes. D'après Lehmann le ton affectif naît pour chaque représentation au delà d'une certaine intensité que Ton peut appeler le seuil intensif, seuil qui demeure constant pour une représentation donnée, mais varie avec chacune d'elles. Dans les représentations originairement douloureuses, le sentiment de peine s'accroît jusqu'à un stade d'inconscience. Dans les représentations originairement agréables le plaisir s'accroît jusqu'à un maximum où il peut se maintenir plus ou moins longtemps. Au delà le plaisir diminue pour se transformer en douleur. Le passage du plaisir à la peine ne se fait pas par
(1) Lehmann. Hauplg., p. 55, § 69.
(2) Kulpe, p. 233.
(3) Grundzuye, etc., I, p. 436 et 560.
un état neutre ^ Wundt et Kùlpe admettent du sentiment une courbe toute différente. Le plaisir à partir d'un certain point variable pour chaque sensation s'accroît avec la quantité de la sensation jusqu'à un point maximum — où il ne s'attarde pas comme le croit Lehmann — pour passer par un point d'indifférence et se transforme enfin en douleur. Kûlpe avoue d'ailleurs que nous manquons d'expériences précises pour établir la théorie. Wundt tie la croit guère vérifiable que pour les sensations, et encore pour celles dont les différentes qualités sont indistinctes, telles que les sensations cutanées de pression et de température, pour les sensations d'odorat et de goût, les sensations organiques. Pour les sensations supérieures , celles de la vue , de l'ouïe , le sentiment dépend de la qualité plus que de l'intensité de la sensation '. Pour les sensations inférieures elles-mêmes la loi est difficilement, vérifiable soit que le seuil du plaisir nous échappe dans les sensations faibles, soit que des sensations associées ne permettent pas de dégager la loi de la sensation élémentaire ^ Wundt au reste insiste sur ce point que la loi reliant le sentiment à l'intensité de la sensation perd sa signification . si on l'étend avec Lehmann aux représentations complexes *. Sur la relation des mouvements avec les sentiments, il n'est pas une expérience qui n'ait été contredite. L'expérience de Mûnsterberg sur la relation des mouvements de flexion et des sentiments pénibles, des mouvements d'extension et des sentiments agréables*, est contredite par Stôrring qui aboutit à des résultats précisément inverses*. M. V. Henri critique, à vrai dire, les expériences de Stôrring"'. Mais celles-ci semblent confirmées, en partie tout au moins, par les expériences de
(1) Lehmann. Hauplg.^ p. 181, §240.
(2) Wundt. I, p. 563.
(3) Wundt. Ihid., p. 199 et 558.
(4) Wundt. Ibid,, p. 562.
(5) Mûnsterberg. Beitrdge z. experimentelle Psychologie^ H, iv.
(6) Stôrring. Phil. Slud., XII. Il iv, p. 475-524, in Psych, Rev., janvier 1897, p. 100.
(7) Année psych., 1897, p. 580.
LA MÉTHODE PHYSICO-MÉC^VNIQUB 153
MM. Dearborn et F. Spindler, qui sans démentir absolument les conclusions de Mûnsterberg les compliquent et les limitent singulièrement. Il semble résulter de ces expériences que certains individus réagissent plutôt par des mouvements de flexion, d'autres par des mouvements d*extension, quel que soit le stimulus ; que d'autres même ne réagissent en aucune façon par des mouvements^ Les expériences de M. Féré sur les relations des sentiments agréables avec la puissance et des sentiments désagréables avec Timpuissance dynamométrique n'ont pas été, à notre connaissance, directement contredites'. Wundt croit cependant les expériences de Féré moins probantes que celles qui ont trait aux effets circulatoires et respiratoires des sentiments ^
Or, il semble que même celles-ci sont bien douteuses. On ne peut accepter comme probantes les expériences tendant à établir une relation de la joie avec la vaso-dilatation et de la tristesse avec la vaso-constriction soit artérielle, soit capillaire *. Selon Lehmann, les impressions désagréables produisent en même temps qu'une constriction des vaisseaux superficiels une diminution de l'amplitude du pouls provenant de l'affaiblissement des contractions du cœur et les impressions agréables en même temps qu'une vaso-dilatation des mêmes vaisseaux une augmentation de l'amplitude du pouls ^ D'après Lange, de même, la joie dépend d'une vaso-dilatation périphérique, c'est-à-dire d'un élargissement des petites artérioles lié, soit a une paralysie des nerfs vaso-constricteurs, soit à une excitation des nerfs vaso-dilatateurs. MM. Binet et Courtier n'acceptent pas ces conclusions. Selon eux, c'est de l'intensité
(1) G. V. Dearborn and F. N. Spindler, Ps. Rev.^ sept. 1897. Involuntanj motor reaction topleasant and un pleasant stimuli.
(2) Féré. Sensation et Mouvement. Cf. Tarchanof. Congrès de Rome^ t. II, p. 153, in Année psych., Il, p. 72 i.
(3) Wundt, I, p. 586.
(4) Voir Année psych., 1897, p. 68 et p. 126. Conclusion.
(5) V. Lehmann. Hauptgesetze des Menschlichen Gefuhls^ p. 80 et sqq. Cf. l'article de V. Henri. Sur les expériences de Mentz. Année psych., III, p 395 et sqq.
de Texcitation nerveuse que dépendent les manifestations organiques rapportées ordinairement à la différence des caractères affectifs. Chez la majorité des individus toute émotion produit une vaso-constriction, une accélération du cœur et de la respiration, et une augmentation d'amplitude de la cage thoracique. Les manifestations de Témotion semblent donc dépendre en général de la quantité, non de la qualité de l'émotion ; les signes de la douleur et de la joie ne sont pas opposés, comme on le croit d'ordinaire. La peur, en particulier, n'est pas, au moins telle qu'on l'observe dans les laboratoires, un phénomène dépressifs Dans quelques castrés rares une sensation de douleur et une émotion de tristesse ont produit un très léger ralentissement du cœur*. Chez certains sujets il semble — sur un sujet en particulier l'observation a été nette — que la forme du pouls capillaire change avec la qualité des émotions. La pression du sang ne parait guère exprimer au contraire que la quantité des phénomènes psychologiques'. M. Dumas, en se fondant uniquement sur les symptômes circulatoires ou autres présentés par les aliénés, distingue deux types différents de joie et trois types différents de tristesse*. M. Binet, sans accepter tous les résultats de M. Dumas, sans les croire surtout appuyés d'observations suffisamment précises, en retient cette conclusion qui pour être simple et terre à terre n'en est pas moins bonne à retenir : que dans la joie il y a surexcitation du cœur et de la respiration et aussi dans les tristesses actives, surtout quand elles s'accompagnent de protestations et de révoltes. Il y a au contraire ralentissement du cœur et de la respiration dans la tristesse passive, la mélancolie, etc.". D'où il résulterait encore, en somme, que la joie n'agit pas par elle-même
(1) \oiT Année psych., III, 1897, p. 126.
(2) Année psych,, p. 80.
(3) Page 183.
(4) Rech. expérimentales sur la joie et la tristesse. Revue phil.^ juin, juillet, août 1896. Cf. de Fleury, Traitement de la tristesse, {Nouvelle Revue 1896 in Année psych.^ 111, p. 67.)
(5) Année psych., III, p. 546.
comme excitant, mais par le degré d'activité qui y correspond. Telle paraît être aussi la conclusion des observations de M. de Fleury*. Les expériences d'Angell et M. Lennan, qui sont parmi les plus instructives et aussi les moins concluantes, rendent tous ces résultats, si incertains déjà, plus douteux encore : la conclusion en est qu'il ne semble pas possible d'établir une correspondance précise entre les manifestations organiques et l'estimation subjective du plaisir et de la peine. M. Binet et son collaborateui*, M. Courtier, remarquent que leur article exprime une sorte de dépit et comme un regret d'avoir perdu beaucoup de temps pour rien^
Les expériences faites sur les sentiments esthétiques élémentaires — ce que du moins on appelle ainsi — sont-elles plus concluantes? La théorie de Helmholtz sur les consonances et les dissonances — la théorie des battements — est combattue par von Œttingen et Stumpf^. L'enquête de M. Jastrow faite à l'Exposition de Chicago semble établir que les couleurs préférées sont le bleu et le rouge, et que les hommes préfèrent le bleu et les femmes le rouget M. Féré notait, lui aussi, le pouvoir dynamogène du rouget Grant Allen pensait de même sur le rouge. Mais l'orangé lui semblait aussi recherché. D'après Cohn les couleurs les plus chargées sont les plus agréables': assertion constestée'^; aussi bien que celle
(1) "V. l'article cité dans la note précédente. Cf. la notice de Binet sur un article du même. Année psych., 111, p. 547.
(2) V. Angell et M. Lennan. The Organic effecfs of agréable and désagréable stimuli, Psgch, Rev. Juillet, 1891), Conclusion, p. 370 sq.
(3) Voir sur ce point l'article de Gilman déjà cité, ch. vi, où l'on trouvera une bibliographie abondante de la question et une analyse des principaux ouvrages contemporains d'esthétique. Voir aussi pour la bibliographie Année psych.^ I, p. 438. Sur les méthodes d'expérimentation appliquées à ces phénomènes, consulter Binet, la Psychologie moderne et ses récents progrès. Année biologique^ 1895 (parue en 1897), p. 593, COI. Cf. Wundt, II, p. 563 et sq., I, p. 81, 470.
(4) H. de Varigny. Feuilleton du Journal des Débats, 13 mars 1897. Pour un compte rendu plus complet des expériences de Jastrow, voir Ps. Uev., juillet 1897, p. 446.
(5) Féré. Sens, et mouvement, p. 46.
(6) Année psych., I, p. 442.
(7) American Journal of Psychology, octobre 1895. Dr. Major. On the affective tone of simple sense-impressions, p. 57.
relative à Tagrément tout particulièrement intense des couleurs complémentaires*. D'ailleurs, par crainte des erreurs, Colm semble avoir ôté à ses expériences tout intérêt et s'être privé de tout élément sérieux d'appréciation : « Quatre de mes sujets, dit-il, ont remarqué à difiérentes reprises que la disposition dans laquelle ils se troutaient influait sur leur jugement; Tun d'eux remarquait souvent que les diflérences du sentiment étaient d'autant plus faciles à saisir qu'il était mieux disposé . Mais nous n'avons pas trop insisté sur les observations internes; nous n'avons pas interrogé la personne après chaque réponse sur les motifs qui l'y avaient conduite. Ces interrogations trop souvent répétées pourraient conduire à des erreurs, les observateurs se formant à eux-mêmes des théories qui influeraient sur les jugements*. » On obtient peutêtre ainsi des résultats objectifs, mais ils ne signifient rien. Si l'expérience des couleurs complémentaires a donné les résultats enregistrés par Cohn, c'est précisément, d'après MM. Binet et Henri, parce qu'elle a été faite sur des individus cultivés, qui connaissaient la théorie des couleurs complémentaires, qui savaient sans doute aussi qu'elles se mettent respectivement en valeur : ce que l'on aurait su en les interrogeant. M. Binet qui a commencé des expériences sur des enfants de douze ans constate des résultats tout différents de ceux de Cohn ^
On a cherché aussi quelles étaient les formes esthétiques les plus agréables. Il semble que les recherches sur le degré et la nature de symétrie qui nous agréent davantage soient plus précises que les recherches sur le charme respectif des couleurs. Encore faut-il se méfier ici des courbes et des mesures. Les psychologues physiologistes voient souvent des degrés où il y a en réalité des différences et des préférences.
([) Binet et V. Henri. La Psychologie individuelle, Année psych,, II, p. 458.
(2) Cohn in Année psych., I, p. 438.
(3) Année psych,, II, p. 458. Swr les sensations g as tatives. Voir V. Henri. Année psych,, 111, p. 441 et Sut* Vodorat^i, Passy, 11, p. 363.
lAl méthode physico-mécanique 157
Les expériences esthétiques vérifient, d'après Kûlpe, la loi de raccroissement proportionnel du plaisir et du degré d'excitation, car elles montrent que plus un carré est carré, plus nous le préférons. Mais un carré exact n'est pas plus carré qu'un autre : c'est un carré mieux fait, c'est-à-dire qui ne produit pas d'abord une excitation plus grande, mais une préférence. Or, une préférence n'est pas par elle-même l'estimation d'une quantité, ou d'une intensité. Nous traduisons, il est vrai, invinciblement toute préférence en langage de quantité, mais il en est ainsi de bien des faits que nous ne croyoos pas cependant mesurables, tjels que la sagesse, la vertu, etc. A ces jugements de préférence correspond- il une certaine variable mathématique? Cela se peut, mais nous ne pouvons immédiatement le conclure de notre seule affirmation. Pour établir la proposition avec précision il faudrait essayer de montrer que la suite de nos préférences correspond à des mesures définies *.
Quoi qu'il en soit de cette difficulté, il ne semble pas que Ton ait trouvé sur ce point des résultats plus complets et plus probants que ceux de Fechher. D'après Fechner les cas préférés de formes géométriques sont : 1** celui de l'égalité; 2<» celui de la section d'or où le rapport des côtés est de . },^
Un fait analogue a été constaté pour les intervalles de temps. Si on partage un intervalle de temps (de deux secondes environ) par un troisième coup de marteau, la division préférée n'est pas celle du milieu, mais une division qui diffère peu de la section d'or *. MM. Binet et Henri confessent leur ignorance sur la valeur réelle de la section d'or, n'ayant pas eu l'occasion de faire des expériences personnelles sur les artistes. L'un d'eux a commencé sur ce point des expériences dans les écoles; les résultats paraissent être extrêmement complexes ^
(1) Voir sur les relations du Jugement de préférence et du jugement de grandeur ou d'intensité y infra, p. 163.
(2) Voir sur toutes ces questions Kûlpe. Grundriss der Psychologie, p. 257 et l'excellent résumé de Gilman, déjà cité.
(3) Année psych,, II, p. 457.
On sait aussi la supériorité esthétique des lignes courbes. Mais les expériences de laboratoire ne valent pas ici pour dégager des règles Tobservation des formes les plus généralement esthétiques que nous révèlent les arts. Ce que les exposés de Wundt et de Kûlpe, aussi bien que les ouvrages plus spéciaux, contiennent de plus intéressant sur les problèmes esthétiques, ce sont les observations, non les expériences: Kûlpe le constate lui-même*. Il ne parait pas que Ton puisse espérer encore avec M. Ch. Henry, si philosophique que soit la tentative, trouver, dans Tétat actuel de la question, l'expression géométrique des jugements esthétiques élémentaires *.
Au reste, il est bien difficile, semble-t-il, de dégager des sentiments esthétiques dits élémentaires, les associations qui s'y mêlent. M. V. Henri remarque que la raison des préférences visuelles élémentaires ne réside pas dans la structure <ie l'œil, mais dans des fonctions psychiques générales ^ Wundt, J. Sully montrent l'importance de l'association dans les sentiments esthétiques les plus simples *. Les plus ingénieuses et les plus concluantes des expériences sur les sentiments esthétiques nous semblent être celles de Pierce, Or elles confirment les théories esthétiques les plus philosophiques et, en particulier, la théorie Kantienne ^. Il y a lieu, de douter, d'après ces expériences, qu'il y ait des formes esthétiques, même élémentaires, irrésistiblement belles par ellesmêmes indépendammment du groupe où elles entrent ; les expériences de Pierce semblent au contraire prouver que toute forme plaît qui réalise une certaine idée de V objet d'abord suggérée par les mouvements oculaires ou d'autres conditions d'expérience : par exemple l'idée de la position horizontale ou verticale
[\) Op. cit., p. 260.
(2) Ch. Henry. Le contraste^ le rythme^ la mesure. Rev. phil., 1889, II, et la critique de M. Lechalas, îbid., p. 635.
(3) Année psych., II, 728.
(4) J. Sully. Mind, 1880, p. 181. Cf. Wundt, entre autres, II, p. 251.
(5) Voir sur ces expériences. Psych, Rev., 1896, p. 270.
de l'objet. Tout objet nous apparaît comme beau qui satisfait ces premières suggestions. Ainsi le désir de faire correspondre les conditions objectives avec les subjectives explique l'unité des formes esthétiques; telle est la seule condition essentielle de la naissance de la beauté. Toute forme peut être belle du moment qu'elle satisfait une tendance suggérée par des éléments quelconques. Aussi, au lieu d'énumérerpar le menu toutes les expériences dont nous venons de parler, il nous semble plus de notre sujet d'examiner la question fondamentale qu'elles soulèvent. Elles nous sont une occasion de revenir sur la théorie familière aux psychologues positifs, dont nous avons parlé dans notre introduction : qu'il faut chercher l'explication scientifique du supérieur dans l'inférieur. Nous disions plus haut que la véritable explication scientifique était celle souvent qui partait du complexe pour aller au simple. Les expériences de M. Pierce sur les sentiments esthétiques élémentaires ont précisément cet intérêt de confirmer les analyses que suggère l'étude des phénomènes complexes ; elles sont scientifiques parce qu'elles expliquent Tobscur par le clair, c'est-à-dire par le supérieur. Nous voudrions montrer ici, sans prétention à traiter le problème, la voie où en chercher la solution. Il semble que l'on pourrait par la seule observation confirmer cette idée impliquée dans les expériences de Pierce, que le sentiment esthétique simple reproduit tous les caractères d'un sentiment esthétique complexe, qu'il ne peut donc se comprendre que par le second, que dès lors le problème des formes esthétiques élémentaires doit être transposé.
Le sentiment esthétique élémentaire comme le sentiment esthétique plus complexe est le plaisir correspondant à l'accord d'une émotion, posée en quelque sorte comme un thème émotif, avec d'autres émotions qui font ressortir la première. Si la science esthétique est possible, elle n'est pas la science du plaisir mais des mélodies et des harmonies affectives. Dès lors le sentiment esthétique peut manquer pour deux causes, ou parce que l'impression primitive, le thème
émotif n'est pas accepté pour quelque raison que ce soit — ou parce que les autres impressions ne s'harmonisent pas avec ce thème. Lorsqu'une œuvre d'art ne réussit pas à suggérer Témotion correspondant à cette harmonie, on dit que l'impression fondamentale n'est pas rendxœ. Cette conception concilie les théoriciens de l'art pour l'art et de l'art moral ou social. Un homme, cela est certain, peut faire abstraction de ses croyances, de ses sentiments pour se demander si l'artiste a fait ce qu'il a voulu faire, et en ce sens tout peut être beau. Doit-il, et jusqu'à quel point doit-il, en matière d'art, se contraindre à se désintéresser de tout ce qui est lui-même ? Question de morale plus que d'esthétique. Tout peut être beau, mais s'ensuit-il qu'il faille encourager toutes les beautés à se produire; harmonies subjectives, indifférentes à la vérité et au devoir? Ceci est un autre problème. Les partisans de l'art pour l'art ne s'attachent qu'au sentiment esthétique en lui-même; les moralistes de l'art veulent que l'impression première soit telle ou telle. Les uns et les autres peuvent s'entendre sur la nature de l'émotion esthétique elle-même.
Or les émotions esthétiques élémentaires sont comme les émotions esthétiques supérieures des sentiments correspondant à une harmonie. A dire vrai il n'y a pas d'émotion esthétique élémentaire : toute émotion de cet ordre est un accord, une symphonie. Si une couleur vous plaît isolément, ne dites pas qu'elle est belle, dites qu'elle est agréable; mais il faut avouer que cet état d'abstraction est rare : l'homme sent, comme il pense, de toute son âme. Inconsciemment vous placez cette couleur dans un champ visuel imaginaire qu'elle colore tout entier. Vous lui faites un milieu où elle s'épanouit, et c'est cette harmonie que vous créez qui la rend belle. De même la beauté de l'odeur du foin, de la saveur du lait est dans le paysage poétiquement évoqué où vous la situez. Selon le mot de Guyau, la tasse de lait est alors une symphonie. Au reste une couleur isolée se rencontre-t-elle dans la nature et n est-ce pas toujours une harmonie des
couleurs que les purs coloristes nous font admirer ? Et si môme il était possible de saisir et d'admirer une couleur isolée ; tout notre organisme frémirait à Tunisson, et voilà ce qui serait beau. Un son tout sec ne nous touche pas; il faut qu'il se prolonge pour que nous y entendions vibrer les harmoniques. Quand vous voulez faire goûter la beauté d'un mot isolé pour sa musique propre, le charme d'un vocable, vous le déclamez, vous accompagnez votre parole d'un beau geste; et c'est cette synthèse de sensations qui est belle *.
Il ne s'agit pas dès lors de rechercher les formes esthétiques élémentaires : il n'en est pas ; ou celles que Ton peut appeler ainsi sont déjà des sentiments d'harmonie ^ Il s'agit de chercher si et jusqu'à quel point, dans l'ordre des émotions inférieures elles-mêmes, indépendamment d'un sentiment supérieur qui les transfigure, nous sommes capables de goûter l'harmonie bien rendue des sensations ou des sentiments; jusqu'à quel point au contraire nous imposons à cet art instinctif certaines préférences invincibles de nos sens : de sorte que nous goûterions seulement les sentiments en harmonie avec tel sentiment fondamental. Ce sont ces préférences ou ces répugnances primitives que les psychologues on t étudiées sous le nom de sentiments esthétiques élémentaires; d'après eux telle couleur isolée plaît davantage à la plupart des hommes, de môme que telle forme géométrique. Ils n'ont pas posé la question spéciale de tel plaisir complexe, mais du plaisir en général. Mais leurs travaux peuvent servir à résoudre la question de savoir s'il y a, en effet, des répugnances sensibles
(1) Sur les phénomènes esthétiques élémentaires entendus en ce sens, on lira avec fruit les ouvrages très suggestifs de MM. Arréat, Psychologie du peintre ; Mémoire et imagination. Souriau, Esthétique du Mouvement (F. Alcan); ce dernier riche d'analyses aussi justes que fines. Cf. sur les relations des sentiments esthétiques élémentaires avec les supérieurs et inversement, Wundt. Op. cit., Il, p. 250.
(2) llelmholtz distingue profondément les impressions agréables etbelles : il s'agit dans le premier cas, dit-il, du bien-être des sens, non du beau esthétique. Théorie physiologique de la Musique, trad. Guéroult, p. 306. Cf. Wundt, II. p. 235.
Rauh. — Psych. des sent. 11
tellement invincibles qu'elles rendent impossible en dehors d'elles toute émotion esthétique. La forme symétrique, par exemple, généralement la plus goûtée isolément, Test-elle au point que nous soyons incapables, en dehors d'un sentiment supérieur à exprimer, de goûter une impression bien rendue de dissymétrie? Il y a de beaux désordres. Ne pouvonsnous tout au moins accepterla dissymétrie lorsqu'elle sert non à exprimer un sentiment supérieur — il est bien évident que cela serait possible — mais à faire ressortir une autre impression, par le contraste par exemple? Peut-être n'y a-t-il pas sur ce point de loi générale. Il se pourrait que certaines de nos répugnances sensibles fussent plus invincibles que d'autres. Helmoltz pense que dans la musique on peut déterminer de façon précise les lois des consonances et des dissonances, c'està-dire l'impression sensorielle immédiatement produite sur l'oreille par une combinaison isolée de plusieurs sons... Au contraire, le système des gammes, des modes et de leur enchaînement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles invariables ; il est la conséquence de principes esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de l'humanité et qui varieront encore*. Mais, d'après lui, la musique a avec la sensation proprement dite des liens plus immédiats qu'aucun des autres arts *; de sorte que les répugnances ou les préférences liées à l'activité physiologique de nos sens sont ici bien plus invincibles que partout ailleurs ». Il ne semble pas, par exemple, que pour le plaisir seul de l'efiet produit nous puissions jouir d'une cacophonie bien rendue ; que l'on puisse dire autrement que par plaisanterie : la belle cacophonie. Au contraire nous jouirons plus facilement d'un tableau qui nous donnera une impression voulue de couleurs crues et criardes. Il ne semble môme pas qu'indépendamment d'un sentiment moral à exprimer notre oreille puisse «n aucune façon se faire à certaines dissonances. Wundt note
(i) Op. cit., p. 305, 306.
(2) Pages 3 et 4.
(3) Voir son Aperçu de l'histoire de la musique, p. 306 et sqq.
LA MÉTHODE PHYSICO-xMÉCANIQUE 163
avec raison la plasticité plus grande de nos émotions visuelles comparées à nos émotions auditives '. On peut conclure des expériences de Pierce que les émotions correspondant aux formes géométriques sont assez peu fixées. M. Passy pense que nos jugements sur Tagrément relatif des parfums ne sont pas toujours sincères parce que nous comparons le parfum à un certain idéal esthétique, et faussons ainsi le sentiment immédiat^. Les expériences sur les sentiments esthétiques élémentaires devraient donc être de deux sortes : il s'agirait d'abord d'expérimenter sur des émotions aussi pures, aussi isolées que possible de toute association ; puis, de rechercher si telle couleur par exemple ne devient pas agréable du moment qu'elle est dominante, et que les autres la font ressortir quelle qu'elle soit. On déciderait ainsi la question de savoir si dans nos jugements esthétiques élémentaires nous réalisons instinctivement la théorie de Tart pour l'art. A la vérité l'observation vivante nous instruirait sans doute sur ce point plus que les expériences de laboratoire.
Une autre question plus générale à résoudre est celle de savoir si les recherches psycho-physiques sont condamnées à la stérilité par leur nature même, en raison de Tabsurdité radicale qu'il y aurait à traiter les états de conscience comme des grandeurs. Il y aurait en ce cas une contradiction fiagrante entre nos besoins intellectuels et la réalité. Car nous avons une invincible tendance à traiter les faits subjectifs ou les images considérées dans leurs qualités comme des grandeurs, et à leur appliquer la mesure. Et ce besoin se manifeste dans la vie pratique môme ; car nous jugeons de la force d'un sentiment par son intensité, sa durée, comme d'une force physique. De ces deux caractères celui qui nous sert le plus ordinairement à définir la force du sentiment, c'est la durée : un sentiment plus fort est pour nous un sentiment
(1) II, p. 238.
(2) Passy d'après Binet et Henri, Année psych., II, 458.
164 MÉTHODE DAX*i LA PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS
plus durable. A cause de cela nous disons d'une passion très vivement sentie par le sujet ou raéme objectivement violente, mais peu durable, qu'elle n'est pas réellement /brf^. Peu importe, au reste, au problème actuel. Toujours est-il queles sentiments nous apparaissent comme des grandeurs mesurables.
Or le sens commun ne nous paraît pas ici se tromper absolument. Si les expériences psycho-physiques appliquées aux sentiments paraissent n'aboutir en fait qu'à des résultats médiocres, nous ne croyons pas en revanche fondées les objections préalables opposées à ce mode de recherches et en général aux tentatives de psycho-physique, à plus forte raison aux explications plus lâches, quoique inspirées du même esprit, et dont nous avons parlé plus haut. C'est l'absolue hétérogénéité du fait de conscience, comme tel, et du mouvement qui a fait contester le principe même de la psychophysique. M. Bergson a renouvelé cet argument avec une rare subtilité ^ Nous admettons avec lui l'hétérogénéité en question. Mais d'abord nous l'interprétons autrement que lui ; et, de plus, cette hétérogénéité ne nous paraît nullement rendre la psycho-physique impossible.
Analysant la notion de degré ou d'intensité, M. Bergson a montré que les faits de conscience ne pouvaient, pris en euxmême, être considérés comme des grandeurs, qu'ils étaient seulement des qualités, de pures qualités. Nous le pensons avec lui, et que sur ce point sa thèse est définitive. Le sens commun se trompe lorsqu'il attribue une grandeur à la conscience, comme tel. Nous croyons seulement que cette opposition de la conscience et de la grandeur, M. Bergson l'a fondée sur des arguments faux, sur une fausse analyse de l'idée du devenir, comme propre à la conscience. Il ne faut pas opposer la conscience et la grandeur parce que l'une serait le devenir et l'autre le pur présent^^; il faut, selon l'argument classique du
(1) Nous avons eu connaissance trop tard, pour en tirer parti, du pénétrant article de M. E. llalévy, su)' la notion (Tintensilé en psychologie. Rev.de Met. et de Morale, septembre 1898.
(2) V. Bergson. Matière et Mémoire.
spiritualisme, les opposer non au point de vue de leur relation avec le temps, mais parce qu'elles sont autres en elles-mêmes. Une promenade dans le cerveau ne nous apprendrait nullement, selon le mot de Leibniz, ce qu'est une image intérieure, un plaisir ou une pensée, et même la perception de l'espace ne nous révélerait pas ce qu'est une couleur. Prise en ellemême, une qualité peut être différente d'une autre, ou encore préférée à une autre, mais ne peut être plus intense. Dans la qualité prise en elle-même, nous ne découvrirons que de la qualité, non de la grandeur. Car la seule grandeur saisie en intuition, c^est l'espace ; et il suffit, pour nier que la conscience soit de la grandeur en elle-même, de la saisir en ellemême comme autre que la grandeur spatiale. Sans doute, il y a des forces physiques, mesurables, qui cependant sont irréductibles à l'étendue géométrique. Leibniz le concluait déjà, en ce qui concerne les forces mécaniques, du fait de la résistance, et l'élargissement de la notion d'énergie en physique nous a fait voir des énergies qui non seulement ne varient pas nécessairement en fonction de l'étendue, — tel est le cas des forces mécaniques — mais qui diffèrent des énergies mécaniques elles-mêmes, en ceci qu'elles semblent intraduisibles en langage de chocs, de mouvements, etc. (telle la chaleur). Il semble donc qu'il y ait des grandeurs non spatiales. Mais on peut soutenir que ces prétendues grandeurs physiques, non spatiales, ne sont aucunement des grmuleurs. Il ne suit pas, en effet, de ce que ces forces s'expriment par des grandeurs, qu'elles soient en elles-mêmes des grandeurs. Si elles sont indépendantes de l'étendue, on peut aussi bien supposer qu'elles sont en elles mêmes de pures qualités, ou encore des consciences obscures qui s'expriment par des grandeurs. S'il en était ainsi, loin de disparaître avec la notion de force, l'hétérogénéité de la conscience et de la grandeur se répéterait dans tout l'univers. Faut-il admettre sous le nom de grandeurs l'existence d'intuitions distinctes de la qualité et de la quantité ? C'est ce que nous ne pouvons en aucune façon imaginer. Le fait de conscience comme fait peut être
opposé à la grandeur spatiale, seule grandeur saisie en fait ; et il n'y a pas de raison de penser que l'existence de ce qu'on appelle les forces physiques contredise cette opposition.
On peut opposer, dans le même sens, le temps à l'espace, et dire que le temps est un ordre et non une grandeur, même ce temps objectif que M. Bergson distingue de la durée sentie, et qui n'est autre, en réalité, que celle-ci même, intellectualisée, c'est-à-dire posée comme constante. L'égalité de deux portions de temps n'est pas saisie en intuition, mais définie par rapport aux espaces parcourus. Deux périodes de temps sont dites égales lorsque pendant ces deux périodes des mobiles divers parcourent chacun toujours le même espace. En d'autres termes on peut prendre pour types de mouvements uniformes les mouvements de mobiles tels qu'ils commencent et achèvent toujours simultanément le parcours d'un espace donné. Pendant qu'un sablier se vide, les aiguilles de la pendule tournent toujours du même angle ; pendant que celles-ci se déplacent le soleil s'élève toujours d'une même hauteur sur l'horizon. Un de ces mouvements choisi pour des raisons diverses * est défini mouvement uniforme, et deux temps sont dits égaux quand ils s'écoulent pendant deux parcours égaux de ce mouvement. On peut bien faire voir avec Helmholtz dans l'idée de temps l'origine de l'idée de nombre. Mais Ton ne peut alors déterminer qu'un ordre des nombres, le nombre ordinal, et non une suite de nombres plus grands ou plus petits les uns que les autres ; le nombre cardinal Si je ne complète l'idée de temps par celle d'espace, un, deux signifie avant, après. Total signifie simultanéité. Je ne puis dire sans faire appel à l'intuition d'espace de combien une durée est plus grande qu'une autre.
Par l'idée de temps nous comprenons celle de préférence. L'ordre de préférence n'introduit pas ici de notions nouvelles. Préférer, c'est, selon l'étymologie, poser tel plaisir toujours avant un autre dans la suite de nos émotions. Si deux choses
(1) V. sur ce point ïannery. llevue de Paris, l»'" juillet 1895.
me sont présentées, celle qui suscitera toujours et d'abord en moi une émotion agréable est dite préférée. Celle que je juge préférable est celle que je voudrais qui fût toujours préférée par moi et les autres; plus précisément, c'est le plaisir posé a priori — c est-à-dire pour toujours et avant les autres — comme plaisir. Selon la modalité du jugement, l'affirmation de ce plaisir comme tel est plus ou moins absolue. L'idée de perfection est bien, comme pensaient les métaphysiciens, celle môme d'éternité ; il suffit de la traduire avec Kant en langage de temps : est éternel ce qui est affirmé pour tout temps ou pour un moment quelconque du temps. Il ne suit pas de là que la mesure de la perfection des choses soit leur durée, indépendamment de leur contenu, et que l'idéal unique de la vie soit la vie dans l'éternel, dans l'impersonnel. Car ce que nous tenons pour préférable n'est pas toujours ce qui dure, mais ce que nous voudrions qui durât. L'ordre de nos désirs ou l'idéal ne se conforme pas nécessairement à la réalité, et, si ce qui dure, ce qu'on peut dire éternel dans la nature, est seulement la loi, le cadre abstrait de la nature — ce qui est d'ailleurs douteux — il ne s'ensuit pas que nous devions le préférer toujours.
L'infini du temps se peut-il penser indépendamment de l'espace ? 11 semble — comme ont pensé bien des métaphysiciens — que les idées d'éternité et d'immensité soient connexes et que la première ne se puisse exprimer que par la seconde. Une joie parfaite c'est une joie que l'on voudrait toujours goûter ; et une joie telle c'est une joie qui aurait pour mesure des espaces infinis. En ce sens seulement l'éternité peut être dite une grandeur. Considérée en elle-même elle n'est pas plus grande, elle est seulement d'un autre ordre que telle succession, elle en diffère comme ïindépendant du dépendant. Les qualités — ainsi que le veut Leibniz — ne sont ni nombrables, ni mesurables. Quoique nous ne puissions discuter ces questions, ce qui précède suffit pour montrer que le temps n'est pas en lui-niême une grandeur. Ainsi le temps s'oppose à l'espace comme la qualité, et il est l'ordre de la qualité.
Mais si la qualité en elle-même, si Tordre de la qualité ou Tordre du temps est distinct de la grandeur, comment expliquer le sentiment immédiat que nous avons du degré d'un plaisir par exemple? Il faut ici faire intervenir un élément rationnel négligé par M. Bergson. Si nos analyses antérieures sont exactes, le sentiment du degré est, en eflet une croyance. Nous croyons qu*à telle nuance de sentiment correspond telle grandeur ou telle durée. Une préférence ou une différence subjective est immédiatement et involontairement traduite en langage objectif et de mouvement. C'est ainsi que, selon Leibniz, la grandeur des attributs moraux de Dieu tels que sa sagesse, est connue par leur rapport à ceux où entre la considération dès parties. Dire d'un sentiment qu'il est plus grand qu'un autre signifie : je crois qu'à deux nuances de sentiments ou à Tordre de préférence de deux sentiments correspondent des variations quantitatives diverses. Nous dégageons cet élément rationnel de la croyance par la méthode même annoncée, mais incomplètement appliquée par M. Bergson. Cette méthode consiste dans une analyse idéale qui isole les faits dans leur pureté. Car Timmédiat de M. Bergson n'est pas Timmédiat du sens commun ; pour le vulgaire — et c'est précisément ce que M. Bergson conteste — la conscience Si en elle-même des degrés : Timmédiat qu'il cherche, c'est Vêlement pur. Or, par le même procédé qui a permis à M. Bergson d'isoler le donné conscient comme tel, nous découvrons, en l'approfondissant davantage, dans la conscience confuse du sens commun, la croyance ou l'affirmation, élément intellectuel. Si la conscience n'est pas grandeur, il ne peut y avoir sentiment d'une grandeur ou d'un degré, il ne peut y avoir que croyance à la correspondance entre la conscience et la grandeur. Cela résulte de la simple analyse delà conscience*.
Quoi qu'il en soit de ces modifications apportées à la théorie de M. Bergson, il est vrai de dire avec lui que la conscience n'est pas une grandeur. Mais l'hétérogénéité du sentiment ou
(1) Cf. sur ce point nos articles sur la Conscience du devenir, cités plus haut.
de la sensation considérée dans sa qualité et de la grandeur spatiale n'empêche nullement d'appliquer aux premiers la mesure. Il n'est pas nécessaire qu'ils soient en eux-mêmes des grandeurs pour être mathématiquement exprimables. On conclut de ce que la conscience n'est pas une grandeur que seuls les faits physiologiques et spatiaux qui l'accompagnent sont susceptibles de mesure. Mais à une chose peut correspondre une mesure, sans qu'elle soit en elle-même mesurable. Il y a d'abord deux questions qu'il n'est nullement impossible a priori de poser pour les sentiments comme pour les sensations: i^ quelle excitation est nécessaire pour que tel sentiment apparaisse ou disparaisse? 2^ quelle excitation est nécessaire pour éprouver un sentiment distinct d'un autre préalablement éprouvé? Jusqu'à présent l'expérimentation, même appliquée aux sentiments élémentaires, n'a pas donné sur ce point de réponses bien précises. Mais il n'y a pas d'absurdité à poser ce double problème. Si la présence ou Vabsence d'un sentiment se peut régulièrement constater, quelle raison y a-t-il a priori pour que la succession ne s'en puisse exprimer mathématiquement? Le problème de la ressemblance ou de la différence de deux états de conscience est plus complexe. Mais il y a des identités qualitatives ou sentimentales aussi certaines pour un artiste ou un homme qui sait lire en lui que les identités locales les mieux établies. Une différence de ton est aussi absolue qu'une distinction locale. Le livre de Helmholtz sur la théorie de la musique est un livre de psycho-physique. Et, si ces identités ne deviennent absolues que par une abstraction de Tesprit qui les isole, les épure, les idéalise, il en est de même pour les identités géométriques, approximatives, elles aussi, dans l'expérience. On peut objecter encore, il est vrai, que l'on identifie ici arbitrairement les plus petites différences perceptibles. L'objection vaudrait si Ton traitait en effet ces minimdi de différence perceptible comme des grandeurs égales. Mais sans établir entre eux une égalité géométrique, il n'en est pas moins vrai que si l'on pouvait construire .une courbe régulière correspondant, dans des cas
déterminés, à des minima de différence perceptible, on en pourrait conclure qu'il y a dans la conscience quelque chose qui correspond à une régularité mathématique. Et ce ne serait pas là un résultat négligeable. En somme nous ne savons pas davantage si la chaleur, telle qu'on l'étudié en physique, serait en elle-même pour Tintuition une grandeur ; car nous ne connaissons comme grandeur d'intuition que l'espace. Nous pouvons dire seulement que la chaleur aboutit à des mesures spatiales.
Un seul problème de psycho-physique semble n'avoir pas de sens; c'est celui de la croissance ou de la décroissance d'un état de conscience comme tel. Il s'agit ici de la croissance ou de la décroissance des mouvements qui l'expriment ou le réalisent. Un sentiment peut seulement changer ou disparaître. Mais cependant, c'est une question intéressante de savoir si la croyance à la correspondance de nos mouvements et de nos sentiments — croyance si naturelle qu'elle apparaît comme un sentiment — est faillible, et dans quelle mesure. On peut donc se demander si le sentiment immédiat de l'intensité correspond approximativement aux mesures objectives : il suffît que l'on ne veuille pas conclure de cette correspondance à la possibilité d'une mécanique psychologique, ou d'une métaphysique matérialiste. Que ce sentiment soit ou non une croyance, c'est une croyance immédiate, au moins dans l'âge adulte*. Et l'on peut se demander si à un effet physique plus grand correspond un plaisir plus grand, si, comme on a tenté de le soutenir, une émotion plus intense l'est davantage parce que les mouvements qui l'expriment sont plus grands. Que ce plaisir plus grand soit ou non une croyance à la possibilité de mouvements plus étendus ou plus nombreux, peu importe. La notion de degré est ici toute
(l) La croyance à cette correspondance est-elle innée ? Nous avons noté — malheureusement sans avoir précisé l'âge, nous croyons nous souvenir qu'il en a été ainsi jusqu'à environ deux ans, — qu'une enfant d'ailleurs gourmande choisissait indifféremment de deux morceaux le plus grand ou le plus petit, comme si elle ne se rendait pas un compte exact d'une relation possible entre le plaisir éprouvé et la dimension de l'objet.
grossière, et il ne peut s'agir de suivre la croissance ou la décroissance du sentiment comme celle d'une quantité, je le veux encore. Il n'en est pas moins intéressant de savoir si cette croyance instinctive qui se traduit par ce sentiment confus d'un certain degré d'intensité est ou non vérifiée, et dans quel cas. La question posée par MM. James et Lange de la proportionnalité des mouvements et des émotions peut donc être posée, sinon résolue.
La croyance à une mesure possible des sentiments est donc en ce sens théoriquement justifiable. Mais, il faut l'avouer, les résultats de la recherche scientifique sur ce point sont en fait douteux et médiocres. C'est pourquoi la conscience nous paraît dans certains cas incommensurable à toute expression. Le sens commun qui admet qu'il y a une conscience immédiate de l'intensité exprime cela en opposant cette conscience immédiate aux signes objectifs de l'intensité. Il nous arrive souvent d'opposer aux équivalents objectifs de la conscience qui, pour l'observateur, extérieur sont le critérium de sa force, le témoignage de la conscience même. — Je n'ai pu résister. — Comment I A un feu de paille? — Vous ne pouvez savoir ce que j'ai souffert. Vous n'y entendez rien. — Nous disons encore que dans une minute nous avons épuisé la joie d'une vie. Rarement à vrai dire l'homme, quand il a à juger de la force d'un sentiment, s'en fie uniquement au sentiment de cette force, à moins d'être en proie à la passion même. Mais l'intensité subjective entre cependant en ligne de compte dans son appréciation de la force totale d'une passion. Il pense que pour la mesurer il n'en faut pas seulement mesurer les elïets, mais la vivre. C'est pourquoi il récuse comme juges et conseillers dans les choses de la vie ceux qui n'ont pas vécu. Traduite dans les termes de l'analyse qui précède, cette protestation de la conscience signifie que dans certains cas le sentiment subjectif nous parait correspondre à une possibilité indéfinie de mouvements inexprimés. La nuance de tel sentiment, ou la préférence que nous y attachons, est alors pour nous, — d'après nos inductions anté-
rieures, d'après nos hypothèses présentes, — le signe de mouvements ou d'une durée qui eussent pu se déployer en d'autres circonstances. Une joie intense est une joie qui, développée, se serait détaillée dans un temps très long, ou exprimée par une suite indéfinie de changements, de mouvements. Dès lors, lorsque nous mesurons la force d'une passion, nous ajoutons en général à ses effets actuels mesurables ses effets possibles, en apparence concentrés dans un sentiment subjectif qui est en réalité une croyance : l'équivalent subjectif d'une force mesurable possible nous apparaît comme cette force même. Dans certains cas nous croyons même trouver dans le sentiment le signe d'une réalité supérieure, et nous pensons que nos sentiments sont non seulement incommensurables à toute expression, mais n'appartiennent pas à la terre ; qu'ils révèlent un monde supérieur, qu'ils sont surnaturels, divins.
C'est que la théorie de l'incommensurabilité de la conscience et de la grandeur, si elle ne peut se justifier en droit, se justifie par l'expérience. En fait on ne peut réussir à mesurer le sentiment ; à peine peut-on en découvrir la loi. On ne peut dès lors tenir ses effets pour ses équivalents, juger de lui par eux; et l'on est naturellement amené à l'hypothèse très soutenable que nos préférences eussent pu se traduire autrement, ou sont même spatialement ou mathématiquement intraduisibles. Il n'y a sans doute aucune absurdité métaphysique à admettre une hypothèse semblable, ainsi que le font les partisans de la contingence, pour la nature elle-même ; aucune absurdité à penser que les choses ne sont pas tout entières dans leurs effets, et qu'il peut venir dès lors de leur intérieur en quelque sorte une volonté qui les modifie. Mais hors de nous, au moins dans le cours ordinaire de la nature, nous ne connaissons que des lois relativement uniformes, et nous ne pouvons modifier ces lois uniformes qu'à l'aide d'autres lois uniformes. 11 en est autrement de la vie de conscience. Le réel sans cesse varié nous permet ici de dépasser la loi donnée, de supposer l'existence d'autres lois, bien plus la
création par nos sentiments mêmes d'autres lois. La force psychique ne nous paraît pas avoir toujours celte régularité qui fait que dans la nature nous pouvons regarder les effets comme les équivalents des choses mêmes. Ce que nous savons au contraire de la complexité, de la contingence de la vie, le souvenir que nous avons de tant de rêves avortés, d'actions interrompues qui eussent pu ne pas l'être; la pensée, par suite, que peu de chose, un rien, eussent suffi pour changer notre destinée, en un mot notre foi en la fécondité, en la puissance de renouvellement de la vie, fait que nous démentons au nom de l'expression possible d'un sentiment son expression actuelle. A cause de cela aussi, — cette attitude se remarque dans les exaltations de caractère mystique, — nous allons jusqu'à déclarer que notre sentiment est audessus de la nature, divin, etc. Cette foi dans la valeur du psychique comme tel ne se fonde pas seulement sans doute sur des preuves d'expérience, et surtout sur des preuves négatives. Mais l'absence d'une correspondance scientifiquement constatée entre le sentiment et l'action la justifie déjà par des preuves visibles. Le sens commun exprime cette protestation de la conscience contre sou expression inadéquate par l'affirmation d'une force psychique spéciale douée d'une grandeur intrinsèque. Ainsi peut s'interpréter dans un sens positif l'hétérogénéité très réelle de la conscience et de la grandeur ou de l'espace.
Il faut ici se garder sans doute des théories matérialistes qui nieraient, au nom de prétendues expériences objectives, le sentiment que nous avons de la spontanéité de la conscience. Ce sentiment existe : il n'est autre que l'affirmation de la fécondité, des infinies ressources de la vie. Mais il ne serait pas moins fâcheux de prétendre que les mesures objectives sont seulement des traductions pratiques, sociales en quelque sorte, destinées à faciliter entre les hommes les communications qui servent aux menues nécessités de la vie quotidienne. On peut se demander en vérité pourquoi on n'attribuerait qu'une valeur pratique à ces schèmes intellectuels
qui expriment les besoins les plus profonds de Tentendement humain et qui réussissent en partie dans le domaine même des sentiments. On risquerait, à pousser trop loin cette hétérogénéité de la conscience et de l'acte, d*en déduire comme conséquence je ne sais quel individualisme ou égotisme sentimental échappant à toute règle. Tout ce que Ton peut déduire des réflexions précédentes, c'est que l'expression ou Faction n'épuisent pas toujours la réalité psychique ; que cette réalité psychique est pour une part condensée dans la conscience, et qu'il ne faut jamais négliger le coefficient d'erreur correspondant à cette hétérogénéité : le sentiment de cette hétérogénéité doit tempérer nos jugements, en particulier nos jugements moraux. Ici commç sur bien d'autres questions touchant à la vie, il faut s'en tenk au bon sens, c'est-à-dire à ces cotes mal taillées auxquelles oblige à se résigner la complexité même des choses. En réalité nous n'aurions aucune raison théorique de nous décider entre les deux hypothèses de l'incommensurabilité du psychique et de l'organique, et celle de la traduction possible de l'un par l'autre ; nous userions selon les cas de l'une ou de l'autre, si nous n'avions des raisons pratiques pour choisir une solution. Nous prenons délibérément le parti de la conscience quand un idéal commandé ou rêvé nous y contraint ou nous y engage. Si nous aimons invinciblement, ou si nous nous croyons un devoir à remplir, il nous faut bien croire à la fécondité, à la liberté de la vie psychique, de nos pensées et de nos désirs. L'idéal nous affranchit, et les lacunes du déterminisme peuvent nous apparaître alors comme les trouées que fait la liberté dans les choses. Scientifiquement, du point de vue d'une psychologie de faits, nous n'avons pas à prendre parti : il nous suffit de suivre les sinuosités de la réalité, de constater les irréductibilités et les équivalences données *.
(1) Sur la conception des sentiments comme forces physiques entendue en un sens moins rigoureux, voir ch. ix et x, p. 284.