LA MÉTHODE EN ARCHÉOLOGIE
Le composé grec àp^ouoÀoytac (science des choses anciennes) date d'une époque antérieure de bien des siècles à celle où l'archéologie, telle que nous l'entendons aujourd'hui, est devenue une science1. L'étymologie, c'est-à-dire l'analyse de ce mot, ne peut donc fournir qu'une indication tout à fait générale sur l'objet de la science ainsi désignée.
L'auteur du plus vaste ouvrage d'archéologie qui ait jamais été publié par un seul homme, Bernard de Montfaucon, intitula son recueil U Antiquité expliquée par les monuments ( 17 19- 1724). C'était là, pour l'illustre bénédictin, la définition de l'archéologie. Le mot monuments nous semble aujourd'hui un peu vague, car une œuvre littéraire, une charte peuvent être qualifiées de monuments au même titre qu'une statue ou une peinture. Depuis Raoul Rochette, qui paraît avoir introduit cette expression, on dit monuments figurés, par opposition à monuments littéraires. Il est aussi question d'antiquité figurée,
1. Voir les textes antiques sur l'emploi des mots apvatoXov(a e^ ÔpYatoXoYsTv dans B Stark Systematik der Archœologie der Kunst, Leipzig, 1880, p. 49 On y trouvera aussi les exemples anciens du . mot antiquarius (antiquaire).
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expression qui a été créée par Millin en 1 8 1 1 et qui est également très heureuse. On pourrait donc dire que l'archéologie est l'explication de l'antiquité par les monuments figurés.
Cette définition ne précise pas les limites chronologiques entre lesquelles est comprise T « antiquité ». Dans l'usage courant, l'archéologue est celui qui étudie, au point de vue particulier des objet ouvrés, les civilisations antérieures à la fin du moyen âge, c'est-à-dire à la prise de Constantinople par les Turcs, qui fit disparaître le dernier débris de l'Empire romain. Mais, depuis une trentaine d'années, on tend à élargir davantage le domaine de l'archéologie. Puisqu'on parle maintenant de l'archéologie dç la Renaissance, de l'archéologie chinoise ou japonaise, il n'y a aucune raison d'exclure de l'archéologie l'étude des monuments du xvme et même du xixe siècle. Chaque instant qui s'écoule appartient au passé; hoc quod loquor inde est. Je propose donc de définir l'archéologie : « L'explication du passé par les monuments ouvrés »; il ne semble pas qu'il y ait d'équivoque possible sur la signification de ces derniers mots.
C'est trop peu dire que l'archéologie touche à l'histoire des arts : elle l'embrasse tout entière, en ne baissant en dehors de son domaine propre que l'histoire des artistes. L'épigraphie et la numismatique relèvent plutôt de la philologie et de l'histoire; mais l'étude des types monétaires, comme celle de la partie décorative des inscriptions, appartient à l'histoire de l'art et de l'industrie, c'est-à-dire à l'archéologie proprement dite.
L'archéologie demande des éclaircissements à des sciences dont l'objet est tout différent du
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sien, mais qui touchent par quelques points à son domaine. Par exemple, elle fait appel à la géologie, à la paléontologie, lorsqu'elle cherche à dater, du moins d'une façon relative, les plus anciens produits de l'industrie humaine; elle a recours à la minéralogie, à la chimie, à l'architecture, au génie civil, lorsqu'elle s'applique à désigner exactement la matière des monuments qu'elle étudie, à rendre compte de leurs altérations superficielles, à mettre en lumière les combinaisons dont ils ont été l'objet sous la main de l'architecte ou de l'ingénieur. Mais la science dont l'archéologie a le plus continuel besoin est l'histoire — histoire politique, littéraire, scientifique, religieuse; on peut dire qu'un archéologue non historien n'est qu'à moitié archéologue. Gerhard exigeait même qu'un archéologue fût un spécialiste en mythologie, c'est-à-dire dans l'histoire des mythes. Il est évident que l'explication des monuments ouvrés du passé humain exige la connaissance des documents littéraires qui révèlent ce passé avec le plus de précision et de détail ; appuyer cette vérité par des exemples serait prendre une peine superflue.
On a dit souvent, depuis Charles Lenormant, que l'archéologie est l'explication des textes par les monuments et des monuments par les textes, Prise à la lettre, cette formule exclurait de l'archéologie le vaste domaine de l'archéologie préhistorique, où l'étude des monuments a précisément pour but de suppléer à l'absence de textes. Toutefois, le préhistorien lui-même ne peut pas faire complètement abstraction des témoignages écrits. Il doit invoquer le secours de l'archéologie ethnographique, appelée plus simplement
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ethnographie — qui dispose non seulement de monuments, mais de textes — pour expliqueras objets qu'il étudie par les témoignages de voyageurs qui ont vu des objets similaires en usage chez les « primitifs » de nos jours. Inversement, un commentaire archéologique complet de témoignages d'ordre ethnographique comporte, dans une certaine mesure, l'appel aux monuments du passé le plus lointain. Avec ces réserves, la définition de Lenormant peut être retenue; elle a l'avantage de marquer nettement la corrélation étroite qui existe entre les documents littéraires et les monuments de l'industrie ou de l'art.
Qu'entend-on au juste par expliquer* un monument? Ce mot peut être pris au sens étroit et au sens large. Mais expliquer n'est pas dénommer.
En présence d'une coupe grecque à figures rouges, par exemple, l'archéologue ne se contente évidemment pas d'en reconnaître l'usage pratique, de la qualifier de coupe. L'explication intégrale d'un pareil objet, telle qu'elle doit être résumée dans le catalogue scientifique d'une collection, comporte l'élucidation préalable de plusieurs questions, posées, pour ainsi dire, par l'objet lui-même : i° La désignation antique du vase et l'indication de l'usage auquel il a servi ; 2° Sa provenance et son histoire, c'est-à-dire la détermination du lieu où il a été découvert, des collections par lesquelles il a passé; 30 Son authenticité réelle ou partielle (restaurations) ; 4° L'interprétation des ornements, des scènes mythologiques ou autres qui le décorent, des
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inscriptions qui peuvent y être peintes ou gravées; 50 Sa date. — Ainsi, l'explication de cette coupe grecque exige que l'archéologue soit familier avec la vie privée des Hellènes, avec l'histoire des fouilles et des collections (topographie artistique), avec les critères techniquesqui permettent de distinguer le travail des restaurateurs et des faussaires, avec la chronologie des ateliers grecs et leur distribution géographique, avec l'histoire de l'ornement, la mythologie et l'épigraphie. Ce sont là des connaissances très variées que seule l'existence de bons manuels permet aujourd'hui d'acquérir en quelques années; encore faut-il souvent que l'archéologue demande conseil au chimiste, au mythologue, à l'épigraphiste, au grammairien, s'il veut serrer d'aussi près que possible la vérité.
En tête de son célèbre Rapporto Volcente, touchant la découverte, faite à Vulci, de la plus riche collection de vases qui ait encore été exhumée, Edouard Gerhard inscrivait cette devise : Monumentorum artis qui unum vidit, nullum vidit; qui mille vidit, unum vidit. Sous une forme un peu paradoxale, le savant céramographe exprimait une vérité de tous les jours : seule, la comparaison des monuments, conduisant à la constitution de séries, permet d'assigner à un objet la vraie place qui lui revient, comme aussi d'expliquer ce que nous n'y entendons point du premier coup par les clartés que les objets similaires peuvent nous fournir.
Il y a bien des manières de constituer des
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séries. Par exemple, dans un lot de vases grecs, on pourrait mettre à part les grands et les petits, ceux qui ont un pied et une anse et ceux qui n'en ont pas, ceux où paraît la palmette et ceux où elle fait défaut, etc. Ces classements seraient sans intérêt, parce que les indices choisis comme principes de groupement ont un caractère accidentel. Au contraire, en prenant pour critère la couleur noire ou rouge des figures, la présence ou l'absence de rehauts blancs ou pourpres, le caractère géométrique ou non géométrique du décor, etc., on obtiendra des classements scientifiques, chose d'ailleurs plus difficile qu'il ne paraît, car il faut savoir associer des objets qui présentent des caractères très dissemblables lorsqu'un seul caractère, jugé essentiel et typique, leur est commun.
La plupart des monuments antiques nous sont parvenus mutilés ou frustes ; d'autre part, ils sont très rarement seuls de leur espèce. On conçoit donc qu'un objet bien conservé, ou daté par une inscription, ou dont les figures sont désignées par des inscriptions, puisse jeter des flots de lumière sur les différentes séries dans lesquelles il est possible de le classer. Même si un objet est en parfait état, la considération de cet objet isolé sera peu instructive ; il ne prendra toute sa valeur, il ne deviendra un document archéologique — au lieu d'un bibelot — que lorsqu'il aura été inséré à son rang légitime dans les groupes divers auxquels ses caractères le rattachent.
Tout cela semble très simple; mais on a mis du temps à s'en aviser. L'archéologie a commencé par isoler l'individu de l'espèce, le spécimen de
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la série; les collectionneurs qui ne sont pas archéologues le font encore. Par exemple, dans une planche de grand ouvrage de Montfaucon (Suppl. III, 77, 4), une fibule mérovingienne d'un type aujourd'hui bien connu figure comme « instrument de musique »; Fauteur dit bien, dans son texte, que la désignation proposée est inacceptable, mais il ne reconnaît pas celle qui s'impose, parce qu'il n'avait pu encore, pionnier de la science à ses débuts, réunir, du moins sur le papier, les séries d'agrafes qui retracent l'histoire et les transformations si variées de cet objet. C'est surtout dans l'exégèse des statues antiques, qui nous parviennent non seulement mutilées, mais restaurées, que l'étude des répliques est indispensable et conduit à d'intéressants résultats. La grande majorité de nos statues sont des copies plus ou moins libres, faites à l'époque impériale romaine, d'après des chefs-d'œuvre de l'art grec. Il est telle statue grecque dont nous possédons une centaine de répliques romaines, comme il est des textes classiques dont nous possédons cent manuscrits, lointains dérivés de l'original perdu. Bursian et Brunn ont enseigné avec raison que l'archéologue doit étudier les répliques d'une sculpture comme le philologue étudie les manuscrits d'un auteur. Dix manuscrits inégalement et diversement mutilés, interpolés ou corrompus permettent de remonter à l'archétype; c'est parla même méthode, appliquée aux œuvres plastiques, qu'on a pu, surtout à YAlbertinum de Dresde1, restituer en plâtre des chefs-d'œuvre dont toutes les copies