‹ De la méthode dans les sciencesChapitre 49 sur 63 · L. M ARC H · texte numérisé non relu

L. M ARC H

quand il n'y a pas d'autre raison de se déterminer ; elle n'interdit donc nullement d'ajouter des raisons à ses enseignements , et même quelque chose de plus : le sens profond et adroit des rapports cachés. Dans une réunion de vingt personnes que je dois quitter pour aller prendre un train, je consulte les 20 montres et ferai sagement de m'en rapporter à la statistique des 20 indications. Si pourtant quelqu'un en qui j'ai confiance me dit qu'il a réglé sa montre sur la gare, je ferai peut-être mieux de le croire. Peutêtre ferai-je encore mieux d'adopter de préférence l'heure que m'indique quelque autre assistant dont je connais l'exactitude.

La mise en œuvre et l'interprétation des relevés statistiques ne revêt point toujours une forme aussi simple ; elles exigent une critique aussi avisée.

Critique et mise en œuvre des observations. — Nous ne nous étendrons pas longuement sur la partie critique des opérations statistiques. Quand les observations ont été recueillies en dehors de toute action de celui qui les met en œuvre, quand ce sont des documents de caractère plutôt historique, les règles de la critique historique ou documentaire s'appliquent avec d'autant plus de force que les renseignements extraits auront la forme rigide de résultats numériques. Il importe avant tout de se rendre compte si les conditions d'établissement des documents satisfont aux trois principes dont nous avons parlé plus haut et, s'ils n'y satisfont pas convenablement, d'apprécier dans quelle mesure ils peuvent être utilisés.

Les mêmes règles conviennent naturellement

STATISTIQUE

pour les résultats d'observations conduites suivant les instructions de celui qui mettra en œuvre ces résultats. De plus, il appartient à celui-ci d'organiser le contrôle des opérations de détail, par exemple au moyen d'épreuves rentrant dans les procédésd'observation partielle signalés plus haut.

Des rapports sur la conduite des opérations permettent de juger leur valeur et d'annuler, pour les faire reprendre, celles qui seraient défectueuses. Enfin, la comparaison des résultats du dépouillement révèle souvent les imperfections des relevés ou de la mise en œuvre, soit par leur régularité excessive, soit par leur irrégularité, soit par leur désaccord avec d'autres résultats.

Par exemple, si plusieurs années de suite un agent local chargé de fournir pour sa région, soit un dénombrement, soit un ensemble de résultats d'un certain ordre, fournit des chiffres voisins ou des chiffres variant régulièrement alors que, par le développement de certains facteurs, on doit s'attendre à des changements relativement importants et irréguliers, on sera amené à suspecter la sincérité de l'agent, à supposer que celui-ci se borne chaque année à modifier arbitrairement les chiffres de Tannée précédente.

Comme on l'a dit plus haut, les relevés par masses ne sauraient constituer de bonnes observations statistiques; à ce procédé suranné, on tend de plus en plus à substituer le système du dépouillement central de formules individuelles.

Au contraire, il peut arriver que des résultats manifestent une irrégularité anormale ; ainsi dans un tableau de répartition de la population par âges, l'accumulation des unités aux environs des âges ronds résulte de la négligence ou de

L, MAHCU

l'ignorance des habitants qui substituent un âge approximatif à l'âge exact dans leur déclaration. On est alors conduit à modifier les questionnaires pour accroître la précision des réponses, ou à compenser les erreurs de déclaration par l'emploi de l'interpolation.

Enfin, on est rarement dans l'ignorance complète des conditions du phénomène soumis à l'investigation statistique. Certains indices permettent souvent d'apprécier le sens ou l'importance approximative de ses manifestations. Si la valeur observée s'écarte beaucoup de la valeur à laquelle on devait s'attendre, on est amené à la suspecter et à la vérifier plus soigneusement. Par exemple des voyageurs ont rapporté que dans certaines contrées les naissances féminines sont plus nombreuses que les masculines. Le fait en soi n'a rien de contradictoire ; toutefois il est en désaccord avec l'universalité des observations sérieuses effectuées dans tous les pays où l'on tient un compte exact des naissances et des décès. On est donc amené à suspecter l'observation. L'erreur— si erreur il y a, — s'expliquerait d'ailleurs aisément. L'explorateur s'est borné à enregistrer un fait accidentel comme s'il était général. Ou bien, ce qui est plus probable encore, il a constaté que le nombre de femmes était supérieur à celui des hommes et il en a conclu la même relation dans les naissances, oubliant les effets de la mortalité.

Interprétation des résultats de V observation. — L'interprétation des observations statistiques comporte aussi un fréquent recours au principe de compensation.

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Aucun des résultats fournis par la mise en œuvre, en effet, ne vaut en principe pour les cas individuels ; tous s'appliquent à des ensembles, à des collections.

De même que les observations statistiques dignes de ce nom ont porté sur des unités dont le dénombrement a fourni le résultat : total, rapport, moyenne, indice, etc., et non directement sur ce résultat lui-même, de même l'interprétation donne naissance à un concept qui dépasse le groupe des observations, sans pourtant qu'aucune modification soit apportée aux faits observés. Mais on généralise ceux-ci par le rapprochement des résultats, par leur comparaison à l'aide des procédés de la logique. Toutefois les méthodes qui conviennent aux sciences expérimentales, et qui sont fondées sur la possibilité d'isoler une circonstance parmi toutes celles qui coexistent dans un phénomène, s'appliquent mal aux sciences d'observation dans lesquelles un fait ne peut jamais, à beaucoup près, être répété tel qu'il s'est produit et où l'invariabilité des circonstances adjacentes, à l'exception d'une seule, n'est jamais réalisée. Supposer que les conditions des méthodes les plus rigoureuses de la recherche expérimentale sont susceptibles d'être réalisées approximativement est en somme contradictoire avec le principe de ces méthodes. Il semble plus conforme à l'esprit des principes logiques de réserver aux sciences expérimentales les méthodes d'isolement et de ne considérer comme applicable à l'action des faits complexes que la méthode des variations concomitantes, dont ne diffèrent guère les autres méthodes dès que l'uniformité ou Tinvariabilité des circonstances ne peut être certifiée.

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