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Jusqu'à présent nous n'avons fait qu'assister, en la dirigeant, à l'évolution spontanée d'un système chimique. Mais, si nous supposons le système complètement isolé du monde extérieur, son évolution forcément s'arrête, car il finit par trouver un état plus stable que tous les autres, un état de sommeil profond dont aucun catalyseur ne le réveille plus. Rétablissons-le au contraire dans le milieu d'où nous l'avions séparé, l'expérience nous apprend qu'il peut tôt ou tard revenir à l'un de ses états antérieurs pour évoluer à nouveau. Comment peut se faire ce retour à l'activité primitive? Disons-le tout de suite, il y a des cas où ce retour est facile, et ce sont évidemment ceuxlà que nous devons étudier tout d'abord pour y exercer nos moyens d'action.
Dans un vase clos maintenu à température constante et plein de gaz ammoniac démasquons du chlorure d'argent. Aussitôt une réaction commence et du gaz est absorbé par le solide qu'il transforme en une espèce nouvelle, le chlorure d'argent ammoniacal. Mais, si grande que soit la quantité du chlorure d'argent, l'ammoniac ne disparaît pas entièrement. En eftet sa pression, après s'être d'abord abaissée, finit par atteindre une limite au-dessous de laquelle elle ne descend plus. — Au contraire, imaginons qu'à la même température, dans un vase clos vide de gaz ammoniac, on démasque du chlorure d'argent ammoniacal. Il perd aussitôt du gaz ammoniac et setransforme enchlorure d'argent; maissil'espace offert au gaz est assez restreint, son dégagement s'arrête, et la pression, qui s'est d'abord accrue, atteint bientôt une limite qu'elle ne dépasse plus. — Enfin il se trouve que, dans les deux expé-
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riences, la pression limite du gaz ammoniac est la même.
Comment interpréter ces observations? A la même température nous pouvons à notre gré déchaîner Tune ou l'autre de ces réactions inverses. Mais nous devons supposer qu'à peine en marche elle appelle la réaction opposée, et celleci s'accélère à mesure que l'autre progresse, si bien qu'il arrive un temps où elles transforment simultanément des masses équivalentes. A ce moment-là elles se tiennent rigoureusement en échec. Le système paraît immobile, et la pression (dans ce cas particulier) caractérise son état d'équilibre. — Voilà un fait nouveau : distinguer ici une réaction spontanée serait tout à fait illusoire puisque, à un moment quelconque, nous voyons deux transformations inverses se produire d'ellesmêmes et simultanément. Il faut donc élever notre point de vue, et considérer dans son ensemble la modification du système total. Mais de plus, nous allons voir qu'il nous est possible de déterminer nous-mêmes ces modifications. En effet, enfermons le système dans un vase cylindrique entouré de glace à o° et clos par un piston mobile, et supposons l'équilibre établi1. Abaissons le piston : du gaz ammoniac est absorbé. Elevonsle : du gaz ammoniac se dégage. Et si nous opérons assez lentement, nous sommes à chaque instant maîtres de revenir en arrière en rame-
i. La pression d'équilibre serait de 12 millimètres de mercure, ce qui compliquerait un peu le dispositif de l'expérience. Mais cela n'importe pas à notre démonstration. De même, nous pouvons négliger ici l'existence du second chlorure d'argent ammoniacal.
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nant le système par tous les états qu'il vient de traverser1.
Précisons davantage, et prenons la mesure de notre action. L'expérience montre qu'en abaissant le piston pour faire entrer en combinaison une certaine dose d'ammoniac il faut effectuer un travail déterminé. En même temps un certain poids de glace fond autour du corps de pompe, Cette modificationne s'est faite quepar contrainte, mais la modification inverse est spontanée et nous allons y trouver la récompense de notre effort. Imaginons que, par un artifice quelconque, un regel se produise autour du vase et qu'il regagne ainsi les calories perdues ; alors, spontanément, la même dose d'ammoniac se dégage et le piston (en soulevant un poids si l'on veut) restitue le travail qu'on avait effectué. Ainsi, dans ce cas particulier de la transformation réversible, nous savons à quoi correspond la promesse d'une modification chimique spontanée, elle correspond exactement au travail que nous avons fourni. Et en même temps que la promesse chimique se réalise, l'énergie dépensée devient utilisable à nouveau.
Notre système chimique en état d'équilibre nous apparaît maintenant sous un double aspect : les promesses de métamorphoses y sont liées aux promesses de travail. C'est-à-dire que nous pouvons le considérer à notre gré soit comme un accumulateur de réactions, soit comme un accumulateur d'énergie. Considérons le second point de vue. Nous savons que d'autres systèmes
i. En pareil câs, on dit que la modification est faite par voie réversible.
CHIMIE
(exemple, un liquide et sa vapeur) enfermés dans le même vase à la place du premier pourraient simuler les mêmes effets. Nous pouvons donc oublier volontairement ce que nous avons mis dans le corps de pompe, étudier seulement les réactions extérieures de ce système anonyme sur le milieu qui l'entoure, et en chercher les lois. Dès lors la. discontinuité qui distinguait le phénomène chimique s'efface de plus en plus devant le caractère continu de la modification totale. Et celle-ci devient justiciable du physicien qui rinsère dans ses mécanismes. — On conçoit que cette étude puisse s'étendre, et qu'on arrive à rattacher la possibilité d'un changement d'état chimique aux conditions les plus générales des transformations de l'énergie.
Ici nous risquons d'empiéter sur le domaine de la thermodynamique. Mais il nous faut bien indiquer les enseignements que le chimiste en tire. Dans l'exemple précédent nous avons porté toute notre attention sur le travail mécanique utilisable dans la modification réversible. Ce n'était pas sans raison. En effet l'analyse la plus générale montre que cette quantité prend une importance décisive dans l'évolution spontanée d'un système quelconque. Considérons un système chimique dans un état ai puis dans un état a2. Supposons que le passage du premier état au second s'effectue spontanément par voie réversible isotherme. Nous ne pouvons pas dire à l'avance si le système absorbera de la chaleur ou s'il en dégagera. Mais ce qui est certain c'est que, dans tous les cas, on pourra lui faire produire un travail. Et de plus, le maximum de travail qu'il pourra fournir pendant la transfor-
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mation est une quantité définie qui ne dépend que de l'état at et de l'état a2, et nullement du chemin (réversible isotherme) qui assure le passage. Par suite, la distance des deux états ax et a2 se trouve estimée sans ambiguïté en valeur énergétique. On peut donc caractériser chaque état par un niveau tel que l'abaissement de ce niveau soit justement proportionnel à la dose d'énergie mécaniquement utilisable qu'on peut attendre de la transformation. Et maintenant, faisons un pas de plus. Considérons les états a± et a2 et les niveaux N4 et N2 correspondants. Et supposons qu'on ait oublié tous les chemins réversibles qui mènent de ai à a2. La notion des niveaux N4 et N2 n'en subsiste pas moins. L'énergie utilisable NrN2, bien qu'elle ne nous soit plus accessible, conserve encore un sens. Et nous pouvons énoncer cette loi générale : Toute transformation spontanée d'un système quelconque abaisse son niveau énergétique. Mais nous savons qu'elle abaisse en même temps ce que nous avons appelé son potentiel. Nous pouvons donc à présent, grâce à l'étude du réversible, préciser la définition du potentiel chimique, en donner la mesure, et dire que, dans tous les cas, les promesses de réactions spontanées peuvent être évaluées en énergie.
Ceci nous fait comprendre que, pour remonter l'échelle des potentiels et pour accumuler les promesses de réactions, nous devrons produire un effort. Mais dans quel sens devrons-nous l'exercer? D'après ce qui précède on voit bien que pour agir de notre mieux sur un système chi-
CHIMIE
mique il faudra le saisir dans un état d'équilibre réversible. Alors nous pourrons peser sur ses transformations et sa destinée sera, pour ainsi dire, dans notre main. C'est ce que l'expérience vérifie et elle conduit à une loi très générale que nous pourrons prendre pour règle de notre intervention : quand un système quelconque est en équilibre, toute action que nous pouvons exercer sur les conditions de cet équilibre fait réagir le système de telle sorte qu'il tend à contrarier notre effort \
Voyons l'exemple cité plus haut. La combinaison du gaz ammoniac avec le chlorure d'argent est exothermique. C'est-à-dire qu'elle dégage de la chaleur. La décomposition du chlorure d'argent ammoniacal est endothermique, c'est-àdire qu'elle absorbe de la chaleur et tend à abaisser la température. Voulons-nous faire progresser la réaction exothermique, nous n'avons qu'à refroidir le système. Voulons-nous qu'elle rétrograde, nous n'avons qu'à l'échauffer. On voit ici très exactement quelle peut être l'importance de la donnée thermochimique et dans quels cas elle peut servir de guide au chercheur.
Imaginons maintenant que de proche en proche abaissant la température on arrive à rendre presque nulle la pression d'équilibre du gaz ammoniac au-dessus du chlorure d'argent ammoniacal, on aura l'illusion que dans ces conditions nouvelles sa formation seule est possible tandis que sa décomposition ne l'est plus. Et si
i . On reconnaît la loi de modération commune à la plupart des phénomènes réversibles qui mettent en jeu de l'énergie. En chimie, elle a été énoncée pour la première fois, d'une façon claire, par M. Le Châtelier.
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l'on suppose un expérimentateur non prévenu, et contraint par les circonstances à observer à cette température très basse, il ne soupçonnera pas l'équilibre réversible et il ignorera le moyen de régénérer l'ammoniaque libre et le chlorure d'argent. C'est là encore un avertissement. La température de nos laboratoires est en effet pour un grand nombre de systèmes chimiques très inférieure à celle où les caractères de réversibilité nous deviennent sensibles. Aussi est-ce souvent à la chaleur des foyers que le chimiste travaille pour raviver les affinités et pour préparer les réactifs dont il attend aux basses températures les plus puissants effets.
Mais le phénomène réversible nous fournit d'autres enseignements. Dans l'expérience qui nous sert de type nous avons vu qu'on pouvait à volonté faire évoluer le système chimique en agissant sur la pression du gaz ammoniac. Pourtant, dans le laboratoire, nous ne voyons guère les chimistes user de ce procédé. Ils opèrent presque toujours à la pression atmosphérique. Au fait, c'est que la pression n'est qu'un moyen particulier pour agir sur un facteur d'importance plus générale, — la concentration des réactifs. Notre expérience à peine modifiée va mettre ce facteur en évidence. Prenons un excès d'iodure d'argent 1 et agitons-le avec de l'ammoniaque étendue. Une partie de Tiodure d'argent qui est jaune se transforme en iodure d'argent ammoniacal blanc, et la transformation s'arrête quand la concentration du liquide en ammoniaque s'est
I. Il se comporte à sec, en présence de gaz ammoniac, exactement comme le chlorure.
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abaissée jusqu'à une valeur fixe. L'équilibre étant de la sorte établi, ajoutons un peu d'ammoniaque, aussitôt la formation de l'iodure blanc progresse; au contraire diluons la liqueur avec de l'eau, c'est la régénération de l'iodure jaune qui s'accomplit.
Ainsi en versant simplement dans le verre à expériences quelques gouttes de l'un des constituants qui participent à l'équilibre, on peut rehausser le potentiel du système tout comme si l'on effectuait un travail. Bien mieux, on conçoit qu'il est possible de calculer l'accroissement d'énergie utilisable pour une dose connue du constituant ajouté, et qu'on puisse ainsi attribuer à chaque réactif un coefficient qui mesure son importance énergétique dans le système. Et nous voyons se dessiner toute une science nouvelle où le compte détaillé de l'énergie se distribuerait sur tous les individus chimiqifes qui en sont le support, une sorte d'analyse plus parfaite capable de déterminer non seulement l'espèce et la figure des molécules, mais les aptitudes qu'elles présentent à chaque instant dans le milieu qui les entoure. Le discontinu retrouve alors son rôle, et la chimie qui semblait se fondre dans la physique reprend son véritable caractère.
Cette science est à peine commencée. On en trouvera une ébauche dans l'étude des dissolutions et surtout dans celle des dissolutions aqueuses. L'eau est, par excellence, le dissolvant des électrolytes. Or on verra comment les forces électromotrices permettent d'agir par voie réver-
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sible sur la concentration de ces réactifs, et Ton reconnaîtra dans l'élément de pile un instrument de choix pour l'analyse énergétique. La pile est comme un mécanisme chimique démontable où se localisent les gains et les pertes d'énergie. Ici du zinc se dissout, là du cuivre se dépose (fonctionnement de la pile de Daniell). L'énergie utilisable du système total a décru. Mais un examen attentif montre que cette diminution n'est qu'une résultante. Si le niveau énergétique du zinc s'abaisse, celui du cuivre s'élève. Aussi quand le chimiste, sans plus de précautions déplace du cuivre par le zinc au sein d'une solution de sulfate de cuivre, le phénomène qu'il observe lui apparaît sous un nouvel aspect. Ce n'est plus une transformation qu'il a sous les yeux, mais bien deux transformations solidaires, liées de telle sorte qu'il peut attribuer exactement à chacune d'elles la part d'énergie qu'elle met en jeu.
Le cas privilégié de la pile est assez particulier. Mais nous atteignons par là une notion qui peut devenir très générale et très féconde. En regardant de près nous trouverons mainte réaction où l'on pourra discerner ainsi deux transformations solidaires. Et il arrivera souvent, comme dans la pile de Daniell, que l'une d'elles sera la compensation énergétique de l'autre. Telle apparaît, si l'on veut, la réduction de l'oxyde de cuivre par le charbon; tandis que le carbone se dégrade en passant à l'état de gaz carbonique, le cuivre se relève en reprenant son état d'élément libre. Mais nous pouvons trouver des exemples plus nets et d'une indication plus précieuse. Mettons de la limaille de cuivre au contact d'une solution aqueuse étendue d'acide
CHIMIE
sulfurique, et saturons la liqueur d'oxygène dissous. Un peu de cuivre passe à l'état de sulfate de cuivre, mais en même temps un peu d'eau (ou des éléments de l'eau) passe à l'état d'eau oxygénée • . Cette eau oxygénée évolue d'ellemême vers l'ensemble eau et oxygène libre : c'est la preuve certaine que le potentiel s'est élevé pour une partie du système pendant qu'il s'abaissait pour l'autre. Ainsi cette modification totale, qui est spontanée, relève un potentiel. Remarquons bien qu'elle n'est pas réversible. Nous pouvons donc nous éiffranchir des conditions du réversible et rehausser les potentiels dans des circonstances toutes différentes.
On conçoit aisément tout l'intérêt que peut avoir le chimiste à préciser ces circonstances par de multiples observations. Dans l'exemple qui nous occupe les deux réactions solidaires (formation de sulfate de cuivre et apparition d'eau oxygénée) semblent tout à fait distinctes, tellement distinctes que nous n'apercevons pas tout d'abord la chaîne qui les relie. Mais il nous suffira de rappeler un fait cité plus haut pour la mettre en évidence. Nous avons expliqué déjà l'oxydation connexe de l'hydrate ferreux et de Tarsénite de soude par l'apparition transitoire d'une forme mobile. Il est probable qu'ici encore une forme mobile fournit le lien fragile et nécessaire. Il se peut que le cuivre avec l'oxygène et "l'eau se change en un composé peroxydé que l'acide sulfurique transforme aussitôt en sulfate de cuivre et eau oxygénée. Quoi qu'il en soit, on voit qu'il n'est pas téméraire d'espérer que, par
i. Expérience de Trauoe.
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une connaissance plus profonde des formes mobiles, nous pourrons établir de la même manière entre des réactions diverses (réversibles ou non) des connexions nouvelles et insoupçonnées. Alors nous connaîtrons mieux les ressources infiniment variées de l'énergie chimique, et nous saurons mieux en faire usage.
Il semble que la chimie soit à présent complètement libérée de la physique, et devenue tout à fait autonome. Si le chimiste trouvait quelques raisons de s'enorgueillir de cette indépendance reconquise, c'est qu'ij connaîtrait bien mal l'histoire des sciences et la loi de solidarité qui les relie. Toute science serait stérile qui prétendrait se suffire à elle-même et ignorer les autres. Justement la chimie des transformations liées risquerait d'être bien incomplète si elle ne cherchait des ieçons dans la matière vivante. Parmi les innombrables réactions inverses dont le balancement incessant contribue au phénomène de la vie, il y en a de réversibles. Leur alternance peut s'expliquer par des changements de concentration *. Mais il y en a d'irréversibles aussi. Leur explication sera forcément d'une autre sorte, et, si l'on met à part la réaction chlorophyllienne (qui prend sa source d'énergie dans le rayonnement solaire), il faut bien supposer que toute réaction qui élève un potentiel est sous la dépendance d'une autre réaction productrice d'énergie utilisable. Cette dépendance, il faut la découvrir, et ceci nous mène tout droit à l'étude de la biologie.
i. Dus, par exemple, à l'afflux des aliments ou à la dissipation des déchets.
CHIMIE
Maintenant nous pouvons conclure, car nous avons achevé de placer la chimie ctans son cadre. Le fait fondamental d'où nous sommes partis, c'est l'espèce chimique. Trouver la condition des espèces chimiques et les lois de leurs métamorphoses, tel est l'objet qui impose à cette science son caractère propre et ses méthodes distinctes. Actuellement elle essaie d'expliquer les espèces par des assemblages d'atomes et les métamorphoses par des transformations d'énergie. Est-ce une conception définitive? Nul ne le croira. Mais la question est bien prématurée, puisque nous ne savons même pas relier la première explication à la seconde et rapporter l'énergie aux atomes. La chimie peut donc être envisagée telle qu'elle est, dans la forme où elle évolue. Il paraît bien qu'un long avenir lui est encore promis, et qu'un développement fécond lui est assuré, — surtout si, trouvant dans la physique un instrument et un guide, elle cherche dans la biologie son application et son modèle.
A. Job,
Professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers.
MORPHOLOGIE
« Pour devenir un bon naturaliste, il faut vivre avec les animaux, les aimer, s'amuser à les observer, s'y intéresser en dehors de toute préoccupation lucrative. Vous le savez tout comme moi, Rommel, on peut faire un professeur d'histoire naturelle, mais un naturaliste se fait tout seul... »
Maurice Maindron. L'Arbre de
Quoi qu'on en puisse écrire, dire ou penser, le vrai naturaliste au sens complet du mot, celui qui personnifie le mieux tout un grand groupe de sciences parallèles aux sciences mathématiques et aux sciences physiques mais ayant ses tendances et, dans une certaine mesure, ses méthodes propres et distinctes, c'est incontestablement le morphologiste.
L'étude des formes innombrables des êtres vivants envisagées soit dans leur état actuel soit dans leurs incessantes métamorphoses et rapportées aux causes internes ou externes, actuelles ou anciennes, qui les déterminent, exige un état d'esprit très spécial, des qualités très particulières qu'on peut développer à coup sûr, mais qui, le
A. G1ARD
plus souvent, sont congénitales ; elle suppose aussi un sens esthétique très aiguisé, une soif de beau dont les aspirations jamais assouvies sont les meilleurs excitants aux progrès de cette branche des sciences naturelles.
Si la morphologie est rarement comprise comme elle devrait l'être et si les bons naturalistes sont rares, ce n'est pas à mon avis par défaut de vocations ou parce que les questions dont s'occupe le morphologiste présentent de trop grandes difficultés ou un trop faible intérêt. Il suffit d'avoir observé un certain nombre d'enfants pour constater combien est vif chez la plupart d'entre eux le goût des choses de la nature. Ils veulent connaître ou apprécier les êtres vivants qui les entourent. Leur curiosité toujours en éveil les porte irrésistiblement à développer cette tendance qu'ils apportent en naissant. La mémoire en quelque sorte indéfiniment extensible dans le jeune âge, permet de meubler sans effort le cerveau infantile des connaissances nominales qui deviennent plus tard d'une acquisition si pénible et qui ont contribué souvent à faire considérer par les esprits superficiels les sciences morphologiques comme des sciences de mots.
On peut affirmer que plus de la moitié des enfants de nos lycées et même de nos écoles primaires pourraient devenir d'excellents naturalistes.
Malheureusement les admirables dispositions qu'ils apportent en naissant sont rarement cultivées. Bien plus on s'efforce trop fréquemment de tuer les vocations dans l'œuf et les détestable pratiques de la pédagogie traditionnelle détrui sent rapidement les germes précieux d'une ini
S* ic8 <S
MORPHOLOGIE
tiative qu'il eut suffi d'encourager pour en obtenir les meilleurs résultats.
Les premiers pédagogues que l'enfant rencontre sur son chemin sont ses parents et en particulier sa mère. Or la femme, si curieuse à beaucoup d'égards, attache en général peu d'importance à la connaissance des plantes et des animaux. La vieille histoire biblique de la pomme et du serpent semble lui avoir laissé une perpétuelle défiance qu'elle cherche à communiquer à sa progéniture. Des prohibitions inspirées par un amour maternel inéclairé viennent à chaque instant troubler l'apprenti naturaliste dans ses premières expériences : « Ne touche pas à cette bête, elle mord ! » . « Ne touche pas à cette plante, c'est un poison ! ». « Ne vas pas au ruisseau, tu pourrais te noyer! ». « Ne grimpe pas à l'arbre, tu tomberais ! »
Et je ne veux même pas envisager les cas, hélas trop nombreux, où ces défenses sont inspirées par un sentiment moins noble et plus prosaïque : « Laisse cet insecte, c'est une bête malpropre, elle va te salir! » ou « Tu vas tacher ta veste et déchirer ton pantalon ». C'est pis encore naturellement quand père et mère, se désintéressant de tout rôle pédagogique, transmettent leur autorité à des mercenaires d'une culture rudimentaire e< à l'esprit farci de préjugés ridicules.
Il est fort heureux pour le progrès des science? naturelles qu'il y ait encore pas mal d'enfant: désobéissants.
Il est fort heureux aussi que certains parents comprennent tout ce qu'on peut attendre de vertu éducatrice de ces premiers contacts d'une intelligence qui s'éveille avec le milieu si complexe dans
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lequel elle devra évoluer. On peut dire sans exagération que les cinq ou six premières années de l'existence sont celles pendant lesquelles le cerveau humain est capable d'acquérir par l'observation des êtres vivants les notions les plus utiles pour la conduite de la vie.
C'est ce qu'ont bien compris les grands penseurs qui, comme Rabelais, F. Bacon, J.-J. Rousseau, ont dénoncé ce qu'il y a de factice et de contraire au développement normal des facultés humaines dans les procédés pédagogiques généralement usités.
C'est ce que proclament aussi avec plus de force encore les esprits positifs, parfois un peu frustes, mais dégagés de préjugés et de routine, que nous voyons surgir chaque jour plus nombreux dans le nouveau monde.
Qu'il me soit permis d'invoquer à titre d'exemple le témoignage d'un grand praticien, d'un homme qui dans ces derniers temps s'est fait une belle renommée parmi les horticulteurs et les botanistes américains, Luther Burbank, de Santa-Rosa (Californie).
Après avoir enrichi l'humanité d'une foule de fleurs et de fruits nouveaux qu'il a créés par des croisements ingénieux, des mutations heureuses ou d'habiles sélections, Burbank vient de publier sous ce titre suggestif : L'élevage de la plante humaine {The training of the human plant) un petit livre fort intéressant d'où j'extrais la pensée suivante, très juste sous son apparente trivialité :
« Tout enfant devrait avoir à sa disposition des criquets, des têtards de grenouilles, des punaises d'eau douce, des colimaçons, des fraises de bois, des châtaignes, des glands de chêne,
MORPHOLOGIE
des cônes de pin, des arbres auxquels il pourrait grimper, des ruisseaux où il aurait le droit de patauger, des rochers à escalader... et un enfant qui n'a pas eu tout cela a été privé de la meilleure part de son éducation. »
Il a surtout été privé de la meilleure part de son éducation de morphologiste et a subi de ce chef un dommage qu'il ne pourra jamais réparer complètement plus tard.
Mais à l'école l'enfant est soumis à de nouvelles épreuves et c'est merveille si le régime disciplinaire qui lui est imposé ne détruit pas chez lui d'une façon irrévocable le sens inné des choses de la nature.
Un verbalisme outrancier, les raisonnements faussement déductifs, le mépris des réalités concrètes, l'emploi des causes finales comme moyen d'explication, tels sont les vices principaux de l'enseignement dit classique. Pendant longtemps il y avait au moins une compensation à ce triste état de choses. Au sortir des humanités le jeune homme possédait une certaine connaissance des langues anciennes (latin et grec), et cela, en dehors d'une utilité morale supérieure, n'était pas sans de sérieux avantages pour le futur naturaliste. Habilement conduites, ces études littéraires pouvaient même fournir à l'esprit de l'apprenti morphologiste une excellente préparation pour ses futurs travaux. L'analyse linguistique révèle bientôt à une intelligence avertie des lois de structure et d'évolution des formes tout à fait comparables à celles qu'on peut déduire de l'observation des êtres vivants:
Mais combien de maîtres s'inspirent dans leur enseignement des méthodes d'un Auguste Schlei-
A. GIARD
cher ou d'un Arsène Darmsteter ? Et avec les idées actuelles, faussement démocratiques, d'utilitarisme outrancier et de nivellement par le bas, c'est à peine si l'étude du latin et du grec est poussée assez loin pour assurer le minimum de savoir indispensable à l'acquisition de la nomenclature binaire et de la taxonomie, cet inévitable alphabet chinois du morphologiste.
Les sciences mathématiques n'exigent pour être abordées avec fruit qu'un très petit nombre de données préalables, la plupart très facilement et très rapidement abstraites du monde matériel. De là l'étonnante précocité des grands mathématiciens : Pascal, Abel, Evariste Galois...1
Très différentes sont les conditions requises pour la culture et pour le progrès des sciences naturelles. Avant de travailler à faire avancer la science, le morphologiste doit avoir emmagasiné un ensemble énorme de données concrètes qu'il lui faut apprécier, étiqueter et classer dans son esprit. Et ce travail préliminaire n'exigera pas
ï. De là aussi le caractère simpliste et à certains égards enfantins de beaucoup de mathématiciens. Il y a quelques années, un nommé V..., élève de mathématiques spéciales d'un de nos grands lycées de province, a réussi à se faire accepter de plusieurs mathématiciens notoires comme l'auteur de théorèmes importants qu'il n'avait fait qu'emprunter à diverses publications connues et même aux comptes rendus de l'Académie des Sciences. Il a pu soutenir plusieurs semaines sans être démasqué le contact des analystes et des géomètres les plus éminents. Pareille mésaventure n'aurait pu arriver à des naturalistes ; l'insuffisance des connaissances concrètes nécessaires pour la pratique des sciences naturelles aurait vite décelé la fraude, si même celle-ci avait été possible, dans l'état actuel de la bibliographie.
MORPHOLOGIE
seulement un effort de mémoire considérable. Il ne suffit pas de lire et de retenir ce qu'ont écrit les prédécesseurs. En cela comme en beaucoup d'autres choses, l'expérience d'autrui compte pour peu. Il est indispensable que, par un effort personnel, le morphologiste ait lui-même appris à voir, qu'il ait acquis une connaissance spéciale très affinée des objets de ses observations, qu'il sache interpréter et dégager des contingences perturbatrices les multiples expériences que lui présente la nature, expériences souvent bien plus précises que celles péniblement réalisées dans les laboratoires.
1 C'est seulement après ce long apprentissage, rendu plus long et plus difficile encore par la mauvaise préparation dont nous avons parlé, c'est seulement après de longues années de tâtonnements que le morphologiste peut tenter avec quelque espoir de réussite l'application des méthodes qui lui permettront peut-être d'arriver à quelque découverte sensationnelle.
Aussi n'est-ce jamais avant un âge déjà avancé (rarement avant la cinquantaine) que les naturalistes les plus éminents ont produit leurs œuvres capitales. Qu'on se rappelle les exemples de Lamarck, de Darwin, etc., et qu'on songe à* l'énorme quantité de faits concrets lentement découverts ou péniblement contrôlés sur lesquels ces puissants esprits ont construit leurs théories générales.
Les méthodes usitées en morphologie ne sont d'ailleurs nullement différentes de celles employées dans les autres sciences naturelles et plus spécialement dans les sciences biologiques.
Le morphologiste devra d'abord s'exercer, 9» 203 3
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comme nous l'avons dit, à la connaissance des formes extérieures des êtres vivants. Après avoir acquis dès sa première enfance les notions générales que donne le contact de la nature, il suivra le goût qui l'entraîne vers tel ou tel groupe d'êtres vivants en particulier. Il faut que le morphologiste soit collectionneur ! Collectionneur de plantes, d'insectes, de coquilles, d'oiseaux, de mammifères, peu importe ! Mais l'étude systématique de séries de formes d'un ensemble déterminé est absolument nécessaire pour donner le sens de l'espèce et permettre de comprendre les grands problèmes que soulève cette question fondamentale de la biologie, qu'on l'aborde soit du côté statique comme il convient au débutf soit du côté dynamique lorsqu'on est suffisamment armé pour le faire.
Et ici encore, que de critiques ne pourrait-on adresser à nos modernes pédagogues, et que de trésors intellectuels on laisse se gaspiller en pure perte ! Il y a dans tout adolescent un homme de sport et un collectionneur en germe. A cette double tendance la pratique des sciences naturelles donne la plus complète et la meilleure des satisfactions. Les exercices physiques que nécessitent la recherche des matériaux d'étude, les navigations, les courses en campagne, les excursions dans les bois, dans les montagnes, sur les grèves maritimes constituent les éléments d'une excellente culture somatique.
L'examen des objets recueillis vivants, dans leur pleine activité éthologique, leur préparation, leur détermination par . comparaison avec les formes déjà classées en collections est la plus saine des distractions en même temps qu'elle
MORPHOLOGIE
donne à l'esprit des qualités d'ordre, de jugement, d'esthétique visuelle susceptibles d'applications nombreuses dans les domaines les plus divers de Tart et de la science.
Un snobisme regrettable a disjoint aujourd'hui cet ensemble éducateur si admirablement fécond. D'une part la bicyclette, l'automobilisme ou quelque autre sport pour le sport, pratiqué d'une façon peu intelligente, d'autre part la collection de timbres-poste ou de cartes postales illustrées ont la vaine prétention de donner satisfaction à toutes les aspirations de nos jeunes étudiants !
Le résultat le plus immédiat de cette fâcheuse disjonction est la disparition chaque jour plus accentuée de ces chercheurs si intéressants que les Anglais désignent du nom expressif de Fieldnaturalists, qu'on pourrait traduire par naturalistes en plein air. Parmi eux cependant se recrutaient d'utiles auxiliaires de la biologie, ceux auxquels on décernait souvent en France non sans quelque injuste mépris le titre d'amateurs : francs-tireurs de la science qui ont fourni plus d'une fois d'importantes découvertes : qui toujours ont enrichi la moisson de faits particuliers servant de base aux plus hautes spéculations.
Même limitée à l'étude des formes extérieures, la morphologie comporte en effet des généralisations d'un ordre très élevé. Un Linné, un Tournefort, un Lamarck, un B. de Jussieu ont pu déduire du simple examen externe les premiers linéaments de la classification naturelle des animaux et des végétaux. Mais il faut se garder de croire qu'il soit impossible de rien attendre de plus de l'application de cette méthode plus délicate qu'on ne le croirait a priori.
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Chaque jour les progrès de la scien^ ont rendu plus utiles et plus indispensables les descriptions et les figures minutieuses, non seulement pour rétablissement d'une systématique plus précise, mais pour la solution des questions si vivement débattues aujourd'hui de l'origine des espèces par fluctuations et par mutations.
Une branche nouvelle de la morphologie, la biométrique, si en honneur surtout en Angleterre depuis quelques années, exige l'examen très minutieux et la mensuration détaillée de milliers d'individus d'une forme déterminée, et cette besogne, en apparence bien plus fastidieuse et bien plus futile que la comparaison de types spécifiques voisins, passionne à juste titre de nombreux travailleurs. Ceux-là seuls toutefois en. tireront tout le parti désirable qui sauront apprécier d'avance la valeur dominatrice de tel ou tel élément dans la corrélation des organes.
Une autre branche de la science, la promorphologie de E. Haeckel qui est aux êtres organisés ce que la cristallographie est aux corps inorganiques, constitue aussi un champ plein de promesses. Elle est à peine abordée aujourd'hui bien qu'elle n'exige, elle aussi, d'autres connaissances préalables que celles de la morphologie externe et les éléments de la géométrie. Mais elle ne prendra toute sa valeur que lorsqu'elle sera combinée avec les données de l'éthologie, et celles-ci également ne peuvent être obtenues que par l'observation prolongée de la nature in vivo.
Si les formes extérieure^ des êtres vivants portent l'empreinte des milieux auxquels elles sont adaptées et sont dans une certaine mesure la
MORVUOLOGIE
traduction des actions cosmiques auxquelles elles sont soumises, elles sont déterminées d'autre part non moins efficacement par les réactions éthologiques que l'ambiance provoque dans l'organisme.
Le morphologiste sera donc rapidement conduit à faire appel à l'anatomie interne envisagée sous toutes ses formes (organologie, histologie, cytologie). On sait les obstacles que de vieilles superstitions ont longtemps opposés aux progrès de l'anatomie humaine. L'histoire de Vésale est connue de tous. On sait aussi l'influence que les études anatomiques ont eu sur l'admirable épanouissement artistique d'un Léonard de Vinci, d'un Michel Ange, d'un Raphaël, d'un Albrecht Dtirer.
L'anatomie comparée n'a pas eu une influence moins favorable sur le développement de la morphologie zoologique et de la morphologie botanique, et il est ridicule de prétendre qu'elle ait aujourd'hui épuisé sa fonction.
Elle a pris d'ailleurs une signification nouvelle et une valeur philosophique de premier ordre depuis l'avènement des théories transformistes de Lamarck et de Darwin qui, au point de vue statique jusque-là prédominant, ont ajouté le point de vue dynamique et les innombrables problèmes qu'il soulève.
, Savoir par quelle série de transformations successives l'être vivant sorti d'un œuf arrive à une forme adulte déterminée était déjà sans doute une question intéressante pour les morphologistes prédarwiniens.
Il y eut certainement des embryogénistes avant Lamarck, mais combien les recherches ontogé- ?> 207 $
A. GIAHD
niques sont devenues plus passionnantes depuis que nous connaissons les rapports de causalité entre les divers stades évolutifs et les formes ancestrales correspondantes !
. Le morphologiste a été ainsi amené à un examen plus attentif des fossiles, et la paléontologie jusque-là simple objet de curiosité est devenue elle aussi une science indispensable à celui qui veut retracer l'histoire, au sens propre du mot, des êtres organisés.
Les parties solides qui seules nous attestent l'existence des animaux et des plantes des âges anciens sont, ainsi qu'on le dit justement, les médailles de la création. Elles portent inscrites en caractères indélébiles les marques irrécusables de la vie qu'ont menée leurs antiques posses seurs.
Entrevues par les hommes de génie, Bernard Palissy et le danois Nicholas Stensen, la signification et la valeur scientifique des fossiles furent comprises d'abord par les anatomistes Vicq d'Azyr, Pallas, Comper, Cuvier, et le développement des idées transformistes amena un progrès corrélatif dans ce domaine de la morphologie rétrospective.
Mais comme le remarquair-il y a quelques années un éminent paléontologiste, « ce qu'il y a de désappointant dans les résultats obtenus par l'étude des fossiles, c'est le manque absolu de renseignements sur l'origine des grandes subdivisions ou phylums des animaux et des végétaux. » (Woodword, 1898.)
Gela tient à ce que même les couches fossilifères les plus anciennes ne contiennent que des êtres déjà hautement évolués. Toute une série anté- & 208 €
MORPHOLOGIE
rieure de terrains métamorphisls ne nous laissent aucun espoir de rencontrer des organismes moins différenciés. Et d'ailleurs, même si les conditions de conservation avaient été meilleures, la simplicité de ces êtres, l'absence probable de toute partie squelettique ou leur faible consistance ? auraient certainement empêché )a fossilisation de ces êtres primordiaux.
C'est grâce à l'embryogénie comparative que nous arriverons à combler en partie cette lacune à tout jamais irréparable de la paléontologie et à nous figurer approximativement ce qu'ont dû être des formes dont les grastraeades actuels, les trochosphères et autres larves pélagiques peuvent seuls nous donner quelque idée.
Nous devons donc, ainsi que le demande justement Ritter1, cesser de cultiver exclusivement l'anatomie, l'embryogénie, la paléontologie, mais utiliser à la fois les données de ces trois sciences, si nous voulons obtenir de nouveaux et sérieux progrès en morphologie.
On ne saurait trop insister sur ce point à une époque où l'amoncellement des faits chaque année plus abondants contraint les travailleurs à une spécialisation précoce, spécialisation nécessaire et avantageuse à beaucoup d'égards, mais dont la conséquence la plus fâcheuse est que chaque spécialiste arrive trop vite à considérer comme seuls dignes d'intérêt les objets dont il s'occupe et la manière dont il s'en occupe.
« Quelle est la méthode la plus correcte, écri-
i. W.-E. Ritter. The place of comparative anatômy in gênerai Biology. (Congress of arts and science, Univ. Exp. Saint-Louis, V, 1906, p. 330.)
A. G1ARD
vait récemment Montgomery1? Cela a été et cela sera sans doute longtemps encore l'occasion de bien des débats contradictoires. Les anatomistes comparatifs soutiennent une thèse, les embryogénistes une autre, et cela probablement parce que les premiers sont moins familiers avec les faits d'embryogénie et les seconds moins instruits des détails de la structure des animaux adultes. » Rien n'est plus juste, et la remarque s'applique à toutes les disciplines dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle de nos jours la biologie. Chacune d'elles s'applique au même objet l'être vivant ; le point de vue auquel on l'examine caractérise seul les divers compartiments scientifiques. Loin de demeurer étanches, ceux-ci doivent communiquer largement entre eux et permettre un continuel échange de résultats obtenus séparément pour les faire converger vers un but commun.
La physiologie elle-même ne peut être raisonnablement opposée à la morphologie comme on l'a fait trop souvent en France sous l'influence en ce point regrettable de l'illustre Claude Bernard. Que pour faciliter l'enseignement on distingue la science des formes et qu'on mette en regard la science des fonctions, cela peut être de quelque utilité. Mais à la condition de ne pas masquer les rapports intimes qui unissent ces deux ordres de connaissances. Tout organe implique une fonction et tout caractère morphologique correspond à un caractère physiologique. La trans-
i. Montgomery (Thomas-H.). On phylogenetic classification. [Proceed. of the Acad. of nat. se. Philadelphia, avril 1902, p. 225.)
MORPHOLOGIE
mission héréditaire des caractères physiologiques entraîne l'apparition dans la progéniture de particularités morphologiques d'importance variable et dont l'existence nous est parfois révélée uniquement par les phénomènes dynamiques et physico-chimiques qu'ils traduisent.
Inversement, l'étude attentive de légères variations morphologiques a permis grâce à la merveilleuse activité d'un Galton, d'un Pearson, d'un Bateson, etc., de créer une science nouvelle, la Biométrique, dont les indications sont souvent de grande valeur pour le physiologiste.
L'étude de la variabilité de certains caractères dans un lot homogène d'un grand nombre d'individus nous révèle dans quel sens nous pouvons espérer développer cette variabilité pour la création de races nouvelles. Au simple examen d'un polygone de variation un morphologiste expérimenté verra si une race est équilibrée ou, si l'équilibre est rompu, quelles sont les causes de cette rupture. On a pu reconnaître ainsi que les conditions de nutrition dans le sol règlent le nombre des fleurs ligulées d'une marguerite, que la profondeur des eaux amène une diminution de la taille des pagures mâles, que la présence de parasites entonisciens modifie les dimensions relatives de la carapace des crabes infestés, etc.
Tout le chapitre si intéressant des régénérations et des autorégulations qui les accompagnent est encore une preuve excellente de la nécessité d'envisager à la fois le côté physiologique et le côté morphologique des problèmes, et c'est ainsi que Morgan, Przibram, Kammerer et Barfurth ont pu jeter une vive lumière sur ces passionnantes questions.
A. GIARD
L'expression de morphologie expérimentale que Davenport a le premier employée comme titre d'un livre admirable et que Lacaze-Duthiers aurait certainement accueillie avec enthousiasme n'est-elle pas la traduction de cette nécessité reconnue par tous les biologistes de supprimer toute barrière entre les deux aspects statique et dynamique de l'étude des êtres vivants? C'est comme nous l'avons souvent répété par une fausse interprétation du mot expérience et en cherchant à monopoliser à leur profit la méthode expérimentale que les physiologistes de la vieille école cherchaient à légitimer leur prétention d'être des créateurs tandis que les morphologistes devaient se contenter d'être des contemplateurs de la nature1.
D'un seul mot on peut dire que la morphologie équivaut dans les sciences naturelles à la méthode graphique dans les sciences physiques. En enregistrant l'action des facteurs externes ou internes qui agissent sur les êtres animés elle nous permet de formuler plus complètement certaines lois physiologiques et nous pose des problèmes dont sans elle nous ne soupçonnerions pas l'existence.
Quel étonnant complexe de connaissances morphologiques très précises et d'habileté expérimentale de premier ordre chez ces naturalistes qui, à la suite de G. Mendel, de H. de Vries, de Correns, de Tchermak, de Bateson ont établi une théorie de l'hybridité aussi féconde en biolo-
ï. Giard (A.). Les tendances actuelles de la morphologie et ses rapports avec les autres sciences. {Bull, scient. France et Belgique, t. XXXIX, 1905, p. 471 et suiv . )
MORPHOLOGIE
gie que l'a été la théorie atomique en chimie ! Grâce au mendélisme en effet le biologiste peut combiner à son gré les particularités élémentaires d'un grand nombre de types morphologiques et façonner en quelque sorte sur commande des formes nouvelles comme le chimiste produit des corps nouveaux à l'aide des corps simples qu'il a su distinguer. Le morphologiste est donc bien lui aussi un créateur.
Mais nulle part la connexion intime de la morphologie et de la physiologie n'apparaît plus nettement que dans les études éthologiques qui comme nous l'avons dit ont dès la plus haute antiquité constitué le champ propre du naturaliste par excellence et doivent être la base de son éducation ontogénique, comme elles ont été historiquement le point de départ de toute la biologie.
Le naturaliste doit après un examen suffisant distinguer un être vivant et le situer à la place qui lui convient dans les innombrables séries des formes réalisées; mais il doit aussi retrouver dans cet être l'ensemble des causes actuelles et passées dont il est l'expression morphologique. Toute l'histoire de l'univers est écrite sur les ailes d'une mouche.
Eclairée et mise en valeur par les doctrines transformistes l'éthologie nous apparaît comme la science des équilibres réalisés à chaque instant entre les êtres vivants et les milieux cosmiques ou biologiques au sein desquels ils évoluent.
Considérée à l'état statique, à un moment donné, toute forme organisée est fonction des autres êtres qui l'entourent et des conditions climatologiques, géologiques et orologiques, etc., de la partie de la terre où elle est placée.
A. GIARD
Au point de vue dynamique et en vertu de leur multiplication intense et variée, les animaux et les végétaux sont condamnés à une lutte perpétuelle pour la possession des conditions les plus favorables à leur existence. Leur plasticité et leurs adaptations tendent à rendre de plus en plus parfaits les équilibres à chaque instant ébranlés par les changements de l'ambiance.
La mobilité des équilibres biologiques nous est clairement démontrée par les fluctuations des caractères morphologiques dont la sélection peut et doit s'emparer pour leur imposer les directions les plus avantageuses.
C'est le point de vue si admirablement mis en lumière par Ch. Darwin dans son livre sur l'origine des espèces. Et il n'y a rien de contradictoire entre l'action de la sélection, facteur secondaire d'une puissante activité et celle des facteurs primaires et des causes ataviques qui déterminent la variabilité.
Pas plus qu'il n'y a contradiction entre l'action actuelle des facteurs primaires et l'intégration dans les gonades des modifications déterminées dans la série des temps et traduites par une modification indélébile des plasmas ancestraux.
D'autre part nous constatons chaque jour plus nettement que si les états d'équilibre biologique à chaque instant donné sont rigoureusement déterminés par les causes actuelles et l'indestructible passé, le problème peut comporter parfois des solutions multiples souvent inégalement avantageuses et par conséquent soumises au jeu de l'inexorable sélection.
C'est ce que nous prouvent les castrés fréquents de polymorphisme sexuel (dans l'un ou l'autre
MonruoLoaiK
sexe) et plus généralement les mutations si bien étudiées par Hugo de Vries. On n'a pas assez insisté à mon avis sur les ressemblances de toute nature qui existent entre les mutantes spécifiques et les formes sexuelles d'une même espèce, les unes et les autres étroitement déterminées.
C'est en effet une grave erreur de penser (comme cela paraît être l'idée de nombreux naturalistes contemporains) que les mutations peuvent être quelconques et en .nombre indéfini à une époque arbitrairement choisie. De Vries lui-même a fait voir dans le cas classique de YŒnothera lamarkiana que les mutantes existent en petit nombre (une dizaine au plus), inégalement armées pour la lutte pour la vie, et que par conséquent elles correspondent à quelques formes d'équilibre possible avec une plus ou moins grande stabilité. Certaines d'entre elles échapperaient certainement à l'observation et seraient éliminées à l'état jeune si le botaniste ne prenait soin de les placer dans des conditions artificielles qui en permettent l'observation jusqu'à l'âge adulte.
Les faits de pœcilogonie4 ou mutations évolutives dont je me suis efforcé de révéler l'importance montrent aussi que la pluralité des états d'équilibre morphologique n'est pas réalisée seulement chez les formes parfaites, mais qu'elle peut exister aussi aux divers stades de l'embryogénie sans empêcher l'identité finale du résultat de l'évolution. Les belles recherches de Przibram et de Kammerer justifiant les prévisions que m'avaient inspirées l'observation de faits très
i. A. Giard. La pœcilogonie [Bull, scient. Fr. et Be!g.9 t. XXXIX, 1905, p. 153-188).
A. GIARD
nombreux ont prouvé qu'ici encore le morphologiste peut intervenir expérimentalement pour modifier à volonté la série des formes évolutives en changeant les conditions qui règlent les équilibres ontogéniques successifs.
Toutes ces considérations me paraissent justifier amplement ce que j'ai dit de l'étendue de la sphère d'action qui est dévolue au morphologiste et de la nécessité qu'il y a pour lui de se tenir en contact permanent avec les objets de ses études envisagés dans le vaste laboratoire de la nature, en dehors de tout préjugé religieux et de toute conception métaphysique1.
Elles justifient aussi le conseil que j'ai fréquemment donné et sur lequel j'ai encore insisté dans les pages précédentes de ne pas limiter nos procédés de recherches à telle ou telle instrumentation au détriment de toute autre. Cev n'est pas un vain désir de critique qui m'a fait jeter le cri d'alarme et dire les craintes que j'éprouvais en constatant le mépris non déguisé de certains naturalistes pour d'anciennes disciplines considérées par eux comme épuisées2. Aussi ai-je entendu avec grand plaisir les spirituelles objurgations que mon ami le professeur Ritter, de l'Université de Berkeley, prononçait récemment dans une circonstance solennelle :
« Gardons-nous bien, dirait-il, de détourner les débutants de telle ou telle ligne de travail, l'embryogénie eu l'histologie, par exemple, sous
ï. A. Giard. L'évolution dans les sciences b iologiques {Bull, scient, Fr. et Belg., t. XLI, 1907, p. 434 et suiv.)
2. A. Giard. La direction des recherches biologiques en France. {Bull, scient. Fr. et Belg., t. XXVII, 1896, p. 432 à 458.)
MORPHOLOGIE
prétexte que c'est une branche morte ou qu'il n'y a plus rien à faire de ce côté. Ne jetons pas une goutte de cocaïne sur l'ambition du jeune morphologiste ou du taxonomiste en lui disant : « Qui a souci de telles matières ? » Une semblable attitude peut faire du mal, beaucoup de mal. Elle nuit aux individus : elle nuit à la science...
« Il semble que les biologistes américains soient plus enclins que ceux des autres nations à suivre les variations d'une certaine mode dans leurs goûts scientifiques. Qu'on se rappelle combien la phylogénie faisait fureur il y a une quinzaine d'années : combien paraîtrait étrange et singulier celui qui s'occuperait aujourd'hui de questions de cet ordre. Mieux vaudrait se présenter dans une soirée en tenue de chasse que de s'aventurer à discuter un arbre phylogénique en présence d'un biologiste dernier cri. Et cependant qui pourrait prétendre de sang-froid que les problèmes de cet ordre sont sans importance, ou qu'ils sont tous résolus, ou qu'ils sont insolubles? Qu'est devenue la méthode purement morphologique^ en vogue il y a quelques années et si ignorée maintenant? Et la segmentation de l'œuf? Toutes les questions extrêmement intéressantes qui ont provoqué pendant une courte période de si bons travaux sur les divers modes de clivage ont-elles été résolues? D'où vient qu'aucune voix ne se fait plus entendre de ce côté? Combien de temps faudra-t-il pour que le domaine de la régénération, aujourd'hui si activement exploité, devienne aussi désert que les temples de Paestum? Combien de temps la biométrie restera-t-elle en faveur? Nous voudrions espérer que ce sera pour plusieurs décades; mais instruits par l'histoire
A. GIARD
nous craignons bien qu'elle ne soit rapidement reléguée dans le grenier aux vieux habits.
« Par ces doléances nous n'entendons nullement empêcher qu'on aborde de nouvelles directions de travail et de nouvelles méthodes, ni qu'on le fasse avec un vigoureux enthousiasme ; mais nous voudrions combattre cette étroitesse d'esprit qui fait mépriser les vieux problèmes et les méthodes anciennes, et surtout qui les fait abandonner avant qu'on n'en ait tiré tout ce qu'on en peut attendre. En même temps que le champ de nos recherches, élargissons le champ de notre intelligence. » 1
Oui, élargissons notre intelligence et n'oublions pas que, selon le mot de Pascal, Yhomme ne connaît le tout de rien.
Reprenons la tradition encyclopédique de nos grands philosophes qui furent de grands philosophes parce qu'ils furent surtout de grands hommes de science dans la complète acception du mot : Descartes, Lamarck, d'Alembert, Condorcet, et disons avec un excellent morphologiste qui, des détails minutieux de la conchyliologie, avait su s'élèver aux plus hautes conceptions générales :
« Toutes les branches des connaissances humaines se réunissant à un tronc commun, exercent les unes sur les autres la plus active influence et concourent à se perfectionner mutuellement. Il n'y a point de science que l'on puisse regarder
i. W.-E. Ritter. The place of comparative anatomy in gênerai Biology. (Congress of arts and scienc. Univ. Exp. Saint-Louis, V, 1906, p. 325.) Ritter est sévère pour ses compatriotes : les mêmes critiques ne seraient pas déplacées chez nous.
MORPHOLOGIE
comme essentiellement libre et indépendante des autres ; la physique, la chimie, l'histoire naturelle, la médecine, ne sont que la nature sous ses différents aspects.
« Livrez-vous avec zèle à l'observation et à l'expérience et ne vous reposez pas sur de vains mots pour l'interprétation de la nature... La perfectibilité de l'homme est indéfinie... Les progrès des sciences sont illimités et il n'est rien dans la nature dont on ne parvienne un jour à connaître les causes. Ne prononcez point avant d'avoir observé et rejetez vos anciennes opinions quand il sera prouvé qu'elles sont erronées, adoptez les nouvelles quand elles seront plus exactes ; une telle doctrine est propre à accélérer les progrès des connaissances et la perfectibilité de Tesprir humain1. » •
Après avoir critiqué la pédagogie de la première enfance et celle de l'enseignement secondaire, on s'étonnera peut-être que je ne dise rien de l'éducation du naturaliste dans l'enseignement supérieur. Je me suis expliqué ailleurs sur ce sujet et je ne puis que renvoyer le lecteur à ce que j'en ai dit dans l'introduction de mes Controverses transformistes. Pour ma part, dans une carrière déjà longue du professorat, je ne crois pas avoir formé un seul naturaliste. Peutêtre aussi ai-je été pour beaucoup un entraîneur utile en leur faisant comprendre par mon exemple tout ce qu'on peut trouver de joie et de réconfort dans l'étude de la biologie.
Par là, j'ai conscience d'avoir rendu service à
i. Drapernaud. Discours d'ouverture du cours de zoologie de Van X.
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plusieurs de mes camarades de lycée et de l'Ecole normale et à un certain nombre des élèves et des auditeurs de mes cours. Je leur ai fait entrevoir une vie digne d'être vécue.
Je ne saurai trop insister sur ce rôle moralisateur et bienfaisant de la culture des sciences naturelles.
Il y a une trentaine d'années, mon ami bien regretté A. -F. Marion, m'avait invité à une campagne de pêches dans le port de Marseille et au large des îles de Pomegues et Ratonneau. Marion était alors un des très rares zoologistes français avec lesquels je fusse en parfaite communion d'idées. J'aimais à m'entretenir avec lui du développement admirable que les doctrines darwinistes allaient imprimer à la morphologie en particulier, à la science en général. -
Après une journée de pénibles dragages, récompensés par une récolte particulièrement riche, nous nous étions attardés au laboratoire des allées de Meillan, dans la contemplation admirative des formes merveilleusement adaptées de la faune marine. Et, la nuit venue, dans les ruelles pittoresques qui avoisinent le vieux port, nous devisions longuement encore sur les jouissances intellectuelles que nous procurait la science à laquelle nous avions voué toutes nos énergies.
« Ne pensez-vous pas, me disait Marion, qu'au fond nous sommes des égoïstes et que toute la peine que nous prenons n'est par nous supportée que par l'espoir de satisfactions esthétiques aussi vives quç celles que nous avons éprouvées tout à l'heure et que nous éprouvons chaque fois que nous revivons l'œuvre de la nature créatrice ! »
MOnPHOLOGlE
« Peut-être, lui répondis-je, il est certain que pareilles sensations nous rendent indifférents à bien de choses qui font le bonheur du plus grand nombre et même aux plus belles manifestations de Fart humain si inférieures aux spectacles qui nous charment. Ce serait là notre châtiment si nous n'avions le droit de penser que le culte du beau dans la nature nous conduit à la pratique du bien, et que nous collaborons ainsi au grand œuvre de l-heure présente, rétablissement de la religion de l'avenir. »
A. Giard,
de l'Institut, Professeur à la Sorbonne
PHYSIOLOGIE
Si la physiologie est, comme la définissent les physiologistes les plus notoires, la science des phénomènes de la pie1, il est regrettable que le mot Biologie ne lui ait pas été préféré, car il est toujours avantageux que la signification étymologique d'une expression coïncide avec son sehs réel.
Mais il suffit de lire, entre les lignes, les meilleurs traités de physiologie, pour comprendre que, le plus souvent, les physiologistes divisent artificiellement l'étude de la vie en deux parties complémentaires dont ils se réservent une seule, abandonnant l'autre aux anatomistes. Le professeur Dastre2 définit la physiologie : l'étude des organismes considérés * dans leur activité », tandis que l'anatomie est l'étude des organismes considérés « au repos ». Une telle distinction, issue d'une comparaison regrettable entre les animaux et les machines industrielles, est loin de satisfaire l'esprit. Elle revient en effet à ceci, pourvu qu'on veuille parler un langage rigou-
1. Dastre. Article Physiologie, dans le Dictionnaire Larousse.