‹ De la méthode dans les sciences (volume 2)Chapitre 28 sur 61 · Article cité · texte numérisé non relu

Article cité

F. LE DANTEC

reux, que la physiologie étudie les êtres entrain de vivre, tandis que Tanatomie étudie la forme des cadavres frais ou bien conservés. Mais si la physiologie étudiait les organismes « dans leur activité », elle ne pourrait négliger V activité morphogène, qui est sans contredit la plus caractéristique, pour ne pas dire la seule vraiment caractéristique des êtres vivants. L'embryogénie, qui s'occupe des transformations accomplies dans l'individu depuis l'œuf jusqu'à l'état adulte, serait donc une partie de la physiologie, et même la plus importante de toutes ; la description des formes successives de l'être serait à la rigueur abandonnée aux morphologistes considérés comme de purs dessinateurs, mais l'étude des phénomènes par lesquels une des formes dérive de la précédente, étant essentiellement une étude de phénomènes d'activité, serait du domaine de la physiologie; l'évolution des individus et l'évolution des espèces devraient appartenir aux physiologistes, les morphologistes se bornant à photographier, dans tous leurs détails, les apparences successives d'individus sans cesse fariables.

Ce n'est pas ainsi que les choses se passent en réalité. Il y a bien des morphologistes qui se contentent de dessiner des pattes d'insectes ou des coquilles de mollusques, mais d'autres, doués d'un esprit plus philosophique, s'appliquent à l'étude des lois morphogéniques; on fait même aujourd'hui de la morphogénie expérimentale, et cette branche nouvelle de l'activité humaine s'annonce comme devant être prodigieusement féconde. Si la division du travail de recherche est rendue nécessaire par la complexité des choses à

PHYSIOLOGIE

étudier, elle est philosophiquement regrettable, et elle a déterminé la création d'un corps nouveau de chercheurs, qui font la synthèse des résultats obtenus dans les diverses branches des sciences naturelles ; ceux-là méritent le nom de biologistes parce qu'ils s'occupent réellement de tous les phénomènes de la vie ; ils suppriment les barrières artificielles élevées pour la commodité de la recherche entre des activités vitales diverses en apparence, mais inséparables dans l'être vivant lui-même.

L'autorité de Claude Bernard a beaucoup contribué à l'établissement de cette classification artificielle des sciences* de la nature ; il a affirmé à plusieurs reprises que la construction des organismes est indépendante de leur fonctionnement, qu'elle est « autre chose » ; il a même laissé entendre, qu'elle serait dirigée par des causes dont l'étude* n'est pas du ressort de la science. Cette opinion métaphysique a eu énormément de succès, parce qu'elle entretenait le fossé, cher à beaucoupT que la tradition avait creusé entre la vie et la matière brute. En outre elle autorisait pleinement la séparation de la physiologie et de la morphologie ; cette séparation tire d'ailleurs une autre justification de l'habitude, répandue parmi les hommes, de penser de préférence aux animaux adultes, chaque fois qu'il est question de la vie. On appelle en effet adultes les animaux qui sont, comme disent les auteurs, « arrivés au terme de leur développement1 »; c'est-à-dire que, chez ces animaux et pendant un temps plus ou moins

Page 1