‹ De la méthode dans les sciences (volume 2)Chapitre 29 sur 61 · I. Lamarck. Philosophie \ooïogique · texte numérisé non relu

I. Lamarck. Philosophie \ooïogique

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long suivant les sas, les changements morphologiques sont insignifiants, quoique leur « fonctionnement » soit plus actif que jamais. Il est donc tout naturel d'étudier le fonctionnement d'une part, la structure du mécanisme d'autre part. Claude Bernard a été plus loin. Entraîné par sa comparaison instinctive des animaux et des machines industrielles, il a affirmé a priori, ce qui est toujours une erreur de méthode dans les sciences de la nature, que le fonctionnement use les organes de l'homme comme les bielles des locomotives. Alors, le fonctionnement fini, une activité nouvelle entre en jeu, activité mystérieuse et intelligente, qui répare les désordres causés par l'usure due au fonctionnement, et rend au mécanisme son intégrité.

Dans une physiologie ainsi conçue, on se borne à étudier les modifications imposées par l'organisme aux ingrédients étrangers dont il se sert, aliments introduits par la voie digestive ou la voie respiratoire, réserves accumulées dans les tissus par des activités antérieures ; on suit les transformations de ces ingrédients étrangers jusqu'à leur incorporation aux parties vivantes de l'organisme, et jusqu'à cette incorporation exclusivement ; ou bien, au contraire, on étudie les déchets de l'activité vitale, déchets que constituent les substances excrémentitielles ou les substances de réserve, mais que Ton étudie après leur séparation d'avec la substance vivante ; en d'autres termes on s'occupe de ce qui entre dans la machine et de ce qui en sort ; ou bien, quand il s'agit des réflexes par exemple, on s'essaie à décrire les phénomènes apparents du fonctionnement individuel, mais sans se préoccuper

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des conséquences que peut avoir ce fonctionnement pour le mécanisme lui-même, des modifications qui en résultent et qui font que le mécanisme vivant, indépendamment des substances étrangères, réserves ou autres, qui l'encombrent, est différent après avoir fonctionné de ce qu'il était précédemment. En résumé, quoique la physiologie fût définie la science des phénomènes de la vie, elle s'est bornée longtemps à l'étude de ce qui est accessoire à la vie, ou au moins à l'observation du fonctionnement actuel d'un mécanisme vivant, sans se préoccuper de ce qui est le plus caractéristique dans la biologie, savoir les liens qui unissent l'organisme, considéré après un fonctionnement, au même organisme considéré avant ce fonctionnement. C'était là une conséquence fatale de la manière de voir du père de la physiologie, qui séparait a priori le fonctionnement et l'évolution individuelle.

Malgré l'autorité de Claude Bernard, d'audacieux savants, guidés par des idées préconçues ou mis sur la voie par un hasard heureux, ont inauguré toute une série de recherches dans lesquelles, sans négliger l'étude des ingrédients et de leurs transformations, ils se sont surtout at- „ tachés à mettre en évidence, par tous les moyens possibles, les transformations qui résultent, chez un organisme donné, d'un fonctionnement exécuté dans des conditions données.

Car ces transformations existent, même chez les adultes ! On savait bien depuis longtemps qu'un homme adulte grossit les muscles de ses bras en se livrant au métier de forgeron ; on savait qu'à force de répéter la même chose, on l'apprend, et on arrive à l'exécuter sans effort; £ 227 3

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tout cela était bien connu, et Lamarck, le père de la Biologie, en avait prévu l'importance pour l'étude de la vie. L'immunité avait été découverte par Jenner et généralisée par Pasteur ; là encore une merveilleuse découverte était sortie du fait que, au lieu de se borner comme les médecins à décrire les manifestations actuelles des maladies, des hommes de génie s'étaient préoccupés des transformations, morphologiquement si peu apparentes, qui sont, chez les malades guéris, la conséquence même de la maladie passée.

Il a fallu, cependant, des recherches systématiques, poursuivies avec l'appareil ordinaire des travaux de la physiologie, pour que les physiologistes de profession comprissent la grandeur du nouveau champ d'investigation, et s'aperçussent que ce champ leur appartenait. Si les transformations résultant des maladies n'avaient été constatables que chez les êtres vivants euxmêmes, cela aurait beaucoup moins frappé ; mais les malades guéris peuvent fournir, dans certains cas, des produits transportables in vitro et qui peuvent manifester in vitro la transformation dont leur producteur a été le siège. Oh ! alors c'est devenu très important, car les physiologistes, quoiqu'étudiant « les phénomènes de la vie » ne sont jamais si satisfaits que lorsqu'ils font, dans des verres à expérience, des observations ressemblant à celles de la chimie des corps bruts.

La sérothérapie et l'expérience fondamentale de Bordet1 ont ouvert à la physiologie sa voie

i. Bordet a injecté du lait de vache dans le péritoine d'un lapin ; l'absorption effectuée, le lapin a acquis une propriété spécifique vis-à-vis du lait de vache, et du lait de vache seulement. V. Eléments de philosophie biologique.

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véritable, qui est celle de l'étude de la vie ellemême et non des phénomènes accessoires à la vie. Evidemment, il était indispensable d'étudier les transformations des aliments ingérés par l'organisme, mais il était indispensable aussi d'étudier les transformations de l'organisme ayant digéré et assimilé les aliments. L'animal est plus intéressant que ce qu'il consomme, du moins pour le physiologiste.

Grâce à la nouvelle méthode d'investigation, la physiologie de l'adulte, avec ses transformations incessantes et susceptibles d'être mises en évidence par des procédés rigoureux, n'est plus, malgré ses minimes modifications morphologiques, qu'une sorte d'embryologie continuée.

Enfin, grâce aux observations sur l'immunité, grâce à la sérothérapie, à l'expérience de Bordet, et à tout ce qui en est résulté, la physiologie a aujourd'hui une méthode qui lui est propre ; elle se contentait autrefois des méthodes de la physique et de la chimie. Voici, par exemple, un nouveau passage emprunté à l'article précédemment cité du professeur Dastre :

« On sait que les sciences sont caractérisées par leur objet et par leur méthode. L'objet de la physiologie est l'explication des phénomènes de la vie, c'est-à-dire leur réduction aux lois générales des phénomènes naturels, physiques, chimiques, considérés comme plus simples. De là la définition, un peu étroite, donnée quelquefois île la physiologie : la physique et la chimie des corps vivants. Sa méthode est la méthode expérimentale. »

Il me semble dangereux d'affirmer a priori que l'objet de la physiologie est la réduction des

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phénomènes de la vie aux phénomènes de la physique et de la chimie1. C'est après coup, après avoir étudié, en toute impartialité, les phéno mènes vitaux, qu'on peut apercevoir la possibilité de les réduire à des phénomènes physique et chimiques. Je suis convaincu, pour ma part qu'une telle réduction est possible ; mais je ne crois pas que ce soit là l'avis de la plupart de mes contemporains. Presque tous soutiennent au contraire, et cela a été de tout temps l'opi nion régnante, que la vie n'est pas entièrement analysable en phénomènes physiques et chimi ques.

Que la méthode delà physiologie soit la méthode expérimentale, cela ne caractérise pas cette science, puisque la méthode expérimentale est commune à toutes les sciences de la nature. La physiologie ne serait donc définie que par son objet, qui est l'étude de la vie, si des expérimentateurs récents n'avaient imaginé une méthode qui lui est propre et qui ne peut pas s'appliquer à l'étude des substances brutes.

Cela n'empêche pas que beaucoup de questions appartenant au domaine de la physiologie soient abordables par les méthodes ordinaires de la physique et de la chimie; c'était même toujours le cas, avant ces dernières années, pour presque toutes les questions abordées par les physiologistes, puisque les physiologistes étu-

i. Et en effet, la plupart des physiologistes ne font cette réduction que pour une partie des phénomènes vitaux ; ils se servent même, ensuite, de ce premier résultat pour établir plus aisément l'existence d'un fossé infranchissable entre la physico-chimie et une autre partie des manifestations vitales.

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diaient surtout les ingrédients avant leur incorporation à l'être vivant ou les substances excrémentitielles après leur élimination. Ils faisaient la chimie de substances relatives à la vie de l'individu, sans étudier la vie même de l'individu.

Aujourd'hui, la physiologie a une méthode propre, c'est-à-dire une méthode qui s'applique à elle et à elle seule. Cela ne prouve pas néanmoins qu'il y ait dans la vie des phénomènes non réductibles à la physique et à la chimie. Supposons qu'on ait trouvé un réactif spécifique de la fonction alcool primaire, réactif qui décèlerait tous les alcools primaires et eux seuls, où qu'ils fussent ; cette découverte aurait créé une science à part, la science de la fonction alcool primaire, qui aurait son objet et sa méthode propres; cela n'empêcherait pas d'ailleurs qu'il fût très possible d'étudier, et nous savons le faire aujourd'hui, les alcools primaires comme les autres corps de la chimie ; mais le réactif spécifique serait plus commode et d'un emploi plus rapide.

De même pour la vie.

La méthode propre de l'étude de la vie se tirerait avec quelque réflexion de la définition même qu'une simple observation superficielle permet de donâer de la vie :

La vie est un phénomène qui continue.

Nou^ établissons en effet une antithèse entre ce qui est vivant et ce qui est mort, et nous appelons naturellement phénomène vital, celui qui a pour résultat la conservation de la vie. C'était, somme toute, la définition de Bichat : « La vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort ; » et il suffit de réfléchir un peu pour voir qu'il n'y avait là qu'une définition de mot, pou-

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vant sans danger se faire a priori. On voit en même temps combien est regrettable le paradoxe <( la vie c'est la mort », auquel l'autorité de Claude Bernard a donné une si néfaste célébrité.

Un phénomène vital étant essentiellement un phénomène qui permet à la vie de continuer, ou qui, du moins, ne l'en empêche pas, une condition expresse de toute expérience faite sur un être vivant, sera que cette expérience ne tue pas l'individu sujet de l'expérience. Evidemment, il n'est pas sans intérêt de savoir que telle substance, employée à telle dose et de telle manière, a causé la mort d'un animal de telle espèce; c'est un renseignement utile ; mais il ne nous fait pas faire un pas dans l'étude de la vie ; ce n'est pas un résultat physiologique d'importance générale. On mettra donc en présence, d'une manière bien déterminée, un réactif connu 1 et un être vivant. On observera la réaction et on la décrira autant que possible ; si l'être reste vivant, et sans négliger pour cela l'étude chimique que faisaient les anciens physiologistes des transformations du réactif employé, on s'attachera principalement à mettre en évidence, d'une manière convenable, les modifications què sont résultées pour le vivant, de la réaction à laquelle il a été soumis.

C'est ici que se présente une méthode dont la généralité est merveilleuse et la précision extraordinaire. Alors que, observé par un chercheur

i . Ce réactif n'est pas forcément chimique : il peut être mécanique ou physique ; ce peut être par exemple une radiation ou même un ensemble complexe de phénomènes ambiants. La seule condition est que ce réactif soit connu.

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non prévenu, l'être vivant, qui a été l'objet d'une réaction, ne semble pas avoir subi de modification sensible, alors que l'emploi des réactifs les plus habituels de la chimie ne donne aucun résultat, il y a un moyen de mettre en évidence, presqu'à coup sûr, la transformation de l'animal sujet; ce moyen consiste à prendre, pour réactif de V animal transformé, le corps même qui a déterminé la transformation. Les exemples illustrant cette méthode sont aujourd'hui très nombreux.

Si l'on a inoculé des bactéridies charbonneuses à un mouton, et si le mouton a guéri, on constate que le mouton, semblable en apparence à ce qu'il était précédemment, a varié par rapport aux bactéridies charbonneuses; il est doué vis-à-vis d'elles d'une immunité plus ou moins durable. Soumis à une nouvelle inoculation, il ne sera pas malade ou du moins ne sera pas aussi malade que la première fois, et des observateurs superficiels pourraient voir là une exception au déterminisme physiologique, puisque le même mouton, traité une seconde fois par les mêmes bactéridies, ne réagit plus de la même manière. Mais ce n'est plus le même mouton. % Autre exemple: Si l'on injecte du lait de vache dans le péritoine d'un mammifère, manière peu habituelle de nourrir un animal, le mammifère digère et assimile ce lait, pourvu qu'on ne lui en ait pas injecté trop. Et il paraît semblable à luimême après l'opération. Mais une différence se manifeste cependant par rapport au lait de vache, car le sérum de cet animal donne, dans un verre, un précipité avec le lait de vache, et avec le lait de vache seulement.

Dans cette dernière expérience, la réaction £ 233 3

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prouvant la transformation consécutive à l'injection de lait de vache se passe dans un verre, et prend ainsi plus de ressemblance avec les expériences de l'ancienne physiologie. Elle nous donne d'ailleurs, par là même, une notion nouvelle qui est à mon avis l'une des bases de la future physiologie générale.

L'animal auquel on a injecté du lait de vache a subi une modification relativement au lait de vache, mais en outre, nous savons transporter in vitro une partie détachée de ranimai, une partie fluide et morte, le sérum qui contient le reflet de la transformation subie. En d'autres termee, une propriété, acquise par un être vivant à la suite d'une réaction dont il est sorti vivant, peut être transportée, partiellement au moins, dans un verre à expérience, où l'on saura étudier cette propriété comme appartenant à une substance morte.

On voit immédiatement l'intérêt capital d'une telle remarque ; elle permet d'envisager comme possible l'analyse effective de l'activité d'un être vivant en ses diverses propriétés, et de transporter dans un verre, au moyen de substances mortes extraites de l'animal, une partie au moins des propriétés dont la superposition réalise la vie de l'animal lui-même. En attendant que ce rêve se réalise, l'animal vivant nous fournit lui-même le réactif de la modification qu'il a subie, dans les cas où cette modification a entraîné dans son état des troubles morbides, puisque, dans beaucoup de cas, il acquiert par suite de ces troubles mêmes une immunité particulière relative à l'agent qui l'a rendue malade.

Il n'y a d'ailleurs qu'une différence de degré

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entre les troubles appelés maladies et les modifications apportées à l'animal par l'introduction dans son intérieur d'une substance alimentaire. Si Ton essaie de donner une définition précise de la maladie, on s'aperçoit rapidement que c'est impossible. Une maladie étant une période de trouble, de transformation d'un état précédent en un état suivant, il n'y aura pas de ligne de démarcation entre ce qu'on appelle phénomène physiologique et ce qu'on appelle phénomène pathologique ; pathologie et physiologie deviendront synonymes, puisque, en réalité, l'organisme vivant varie sans cesse depuis sa naissance jusqu'à sa mort. En disant que la méthode proprement dite de l'étude de la physiologie est la méthode pathologique, on voudra dire seulement que le côté par lequel est abordable l'étude proprement dite de l'individu vivant est le côté changement, le côté transformation, le côté évolution ; et cela est tout à fait d'accord avec la définition nécessaire de la vie : La vie est un phénomène qui continue ; un phénomène vital est un phénomène qui a pour résultat la conservation de la vie.

Une fois le sérum transporté dans un verre à expérience, . l'étude qu'on en fait, n'est plus à proprement parler, de la physiologie. On traite ce sérum par des réactifs appropriés, par des substances chimiques, par des liquides organiques empruntés à d'autres animaux, voire même par d'autres animaux ou végétaux vivants; ce n'est plus Pétude de la vie que Ton fait, mais l'étude d'une substance morte extraite d'un corps 235 «s

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vivant. On a ramené à des recherches physicochimiques l'étude d'une variation résultant d'un phénomène vital et représentée, en tout ou en partie, dans le sérum de l'être observé.

A côté de la physiologie proprement dite, il y a donc des sciences accessoires qui lui sont indispensables ; ce sont la physique, la chimie, et j'ajouterai, surtout la chimie-physique ; ces sciences accessoires ont leurs méthodes propres, et leurs méthodes ne changent pas quand on les applique à des substances extraites des corps vivants. On leur donne cependant alors des noms particuliers ; on dit la chimie biologique, la physique biologique, la chimie physique biologique. Mais ces noms particuliers sont relatifs à leur objet et non à leur méthode ; nous n'avons pas à nous en occuper dans cet article sur la méthode en physiologie.

Jusqu'à ces derniers temps, on peut affirmer sans trop de hardiesse que les physiologistes faisaient seulement de la chimie, de la physique et de la chimie physique biologiques. Même les expériences sur le système nerveux, sur les réflexes provoqués par des excitations pouvaient à un certain point de vue être considérées comme de pures expériences de physique biologique ; on ne s'y occupait pas des modifications apportées par chaque réflexe à la structure de l'individu, mais seulement de la distribution d'un influx nerveux à travers un système de neurones considéré dans son état actuel, c'est-à-dire à travers un système physiquement défini, quoique devant sa

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structure à la vie de l'animal qui le portait; dans certaines conditions, les mêmes expériences auraient pu réussir de la même manière chez un animal convenablement tué.

La partie si importante de l'ancienne physiologie, l'étude des aliments et des substances excrémentitielles, l'étude des transformations des aliments dans le tube digestif, tout cela était de la chimie biologique ou plutôt de la chimiephysique biologique.

Car il faut bien s'en rendre compte aujourd'hui, le mot chimie est rarement applicable quand il s'agit de l'être vivant ou de ses produits; les liquides organiques, sérum, lait, urine, etc., ne sont pas des liquides, mais des colloïdes, c'est-à-dire des substances plus ou moins fluides et qui transportent avec elles/outre les propriétés chimiques de leurs éléments constituants, des propriétés physiques extrêmement importantes, tenant aux relations qu'ont entre elles, et avec le liquide où elles baignent, les particules qui réalisent, par définition, l'état colloïdal.

Aujourd'hui, de l'avis de tous les physiologistes, la plus essentielle des sciences annexes de la physiologie est la chimie-physique qui étudie précisémentles colloïdes et leurs transformations. Parmi ces colloïdes, quelques-uns sont particulièrement célèbres à cause de leur prodigieuse activité relativement à d'autres colloïdes ; on les appelle des diastases.

Les diastases sont des corps colloïdes capables d'imposer à d'autres colloïdes une particularité de leur état physique personnel ; telle la présure qui fait cailler le lait. Et ce qui rend plus importantes ces actions physiques des diastases, c'est

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que, bien souvent, la modification physique introduite par elles dans un colloïde a une répercussion chimique sur la structure même des éléments constitutifs de ce colloïde. Telle par exemple la sucrase qui, agissant sur l'état physique d'une solution de saccharose, détermine par là même la transformation chimique appelée interversion. Avant de soupçonner l'existence des états colloïdaux, on avait considéré les diastases déjà connues, comme ayant uniquement et directement une action chimique.

L'étude des diastases et des colloïdes en général est, je le répète, du ressort delà chimie physique, quoique le plus souvent, les colloïdes étudiés soient extraits des animaux et des végétaux ; il ne faudrait pas cependant généraliser, et Ton étudie aujourd'hui de nombreux colloïdes très intéressants et d'origine inorganique. Mais même quand les colloïdes sont organiques, leur étude est une étude de chimie physique et non ane étude de physiologie; les recherches relatives à la coagulation du sang, dans les verres à expérience, sont des expériences de chimie physique et se font par les méthodes de la chimie physique. La coagulation du sang est d'ailleurs un phénomène de mort et non un phénomène de vie.

Mais si l'étude des diastases et des colloïdes en général est du ressort de la chimie physique, l'étude des phénomènes qui se passent, quand on les fait agir sur un être vivant, qui reste vivant, est une étude de physiologie. Encore, pour parler rigoureusement, ne doit-on considérer comme d'ordre physiologique, que les transformations dont l'être vivant est l'objet sous leur influence; les transformations dont les colloïdes ont été

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atteints dans leur passage à travers l'être vivant restent encore du ressort de la chimie physique.

Une remarque déjà faite plus haut donne cependant une importance particulière aux diastases, au moins en tant qu'elles sont produites par les êtres vivants, restant vivants après avoir réagi contre ce colloïde vivant ou non vivant. Ces diastases peuvent être considérées, ainsi que je l'ai montré ailleurs A, comme des colloïdes qui transportent avec eux une partie de l'activité vitale propre à l'être qui le^a produites. Etudier les diastases, quoiqu'elles soient des substances mortes, c'est donc étudier l'un des éléments réels delà vie individuelle ; c'est étudier l'un des facteurs de la vie analysée en ses facteurs actifs. Là une étude qui est purement du ressort de la chimie physique est en même temps rigoureusement physiologique.

Si cette analyse en diastases transportables s'étendait à toutes les propriétés des êtres vivants sans exception, la physiologie disparaîtrait en tant que science propre, et ne serait plus qu'une branche de la chimie physique, c'est-à-dire qu'on pourrait faire en chimie physique l'étude complète de la vie, comme on peut faire en chimie l'étude complète de la fonction alcool primaire. On n'en conserverait pas moins le mot vie, de même qu'on conserve le mot alcool primaire, et le nom de physiologie aurait encore une raison d'être, représentant toutes les expériences dans lesquels on observe, dans leur ensemble, les phénomènes de la continuation de la vie.

Une telle analyse est d'ailleurs encore loin

I. Eléments de philosophie biologique , F. Alcan, 1907. ^ 239 ^

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d'être complète, et ne le sera probablement jamais. Il n'y a pas que des réactions contre des colloïdes dans le fonctionnement des êtres vivants1 ; tout ensemble de facteurs ambiants qui intéresse la vie d'un organisme détermine chez celui-ci une réaction, un fonctionnement dont le résultat est une modification, souvent très complexe, de la structure de l'individu. La vie tout entière peut donc se décomposer en une série de vies successives y dont chacune peut et doit s'appeler le fonctionnement individuel à chaque instant. La physiologie proprement dite est l'étude de ces fonctionnements successifs et, plus particulièrement, du résultat de ces fonctionnements pour l'individu qui, en étant le siège, continue à vivre.

L'ancienne physiologie se préoccupait fort peu de ces transformations, et c'est pour cela que Claude Bernard avait émis a priori l'axiome de la destruction fonctionnelle, la séparation absolue entre le fonctionnement qui use l'organisme et le phénomène mystérieux qui le construit ou le répare. C'est là à mon avis un contre-sens physiologique, et j'ai essayé dans de nombreux ouvrages, d'y substituer la loi ày assimilation fonctionnelle2^ qui veut que tout fonctionnement soit constructif. La découverte de la sérothérapie, le phénomène de Bordet, ont donné depuis, me semble-t-il une démonstration inattaquable de cette loi, et je ne vois pas de raison, puis-

1. Dans un ouvrage récent, Science et Conscience, chap. v, j'ai montré l'avantage que l'on trouve à raconter dans le langage employé pour l'expérience de Bordet, les phénomènes d'imitation déterminés dans les êtres vivants par la résonance des vibrations ambiantes.

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