Eléments de philosophie biologique, op. cit
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transporter dans des colloïdes morts extraits de Tanimal, la propriété nouvelle acquise par la réaction étudiée. C'est même là ce qui réalise, jusqu'à, ce jour, la seule méthode vraiment naturelle pour analyser le phénomène vital en ses éléments constitutifs.
Pour la commodité du langage, et à cause de la difficulté des études d'ensemble sur des corps aussi complexes que les êtres vivants, on convient le plus souvent d'utiliser une méthode d'analyse tout à fait artificielle. On divise le corps en organes, on divise le fonctionnement total en fonctions partielles, mais les organes ainsi définis et les fonctions correspondantes ne forment jamais des touts complets. On donne le nom de physiologie spéciale à l'étude, volontairement limitée, de l'un de ces organes ou de l'une de ces fonctions ; on arrive même, ce qui est tout à fait peu scientifique, à donner une définition anatomique des organes ; l'organe ne peut être défini que physiologiquement, par la fonction qu'il exécute. Il vaut mieux d'ailleurs, quand cela est possible, ne jamais séparer un organe du reste du corps, ou du moins, ne jamais oublier qu'il n'existe qu'en tant que partie conventionnellement délimitée dans un mécanisme d'ensemble.
Si la physiologie possède aujourd'hui une méthode propre, on a néanmoins pu faire de la physiologie par des méthodes copiées sur celles de la physique et de la chimie; c'est-à-dire que, par des méthodes applicables à un tout autre ordre de phénomènes, on a pu découvrir des
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résultats qui intéressent vraiment l'étude de la vie. On a étudié les corps vivants au point de vue chimique et au point de vue énergétique.
Tout organisme, animal ou végétal, est formé d'éléments chimiques, que Ton peut reconnaître et peser. Il est utile d'apprendre, par des études purement chimiques, que tout être vivant se compose de carbone, d'azote, d'hydrogène, d'oxygène, etc. Cela dpnne une première indication, bien vague à la vérité, sur la nécessité du choix des substances au moyen desquelles, à partir de l'œuf ou de la spore, un être d'une espèce doiinée peut se construire en entier.
On donne le nom d'aliments à ces substances nécessaires à la construction de l'organisme, pendant la période de croissance, et à sa conservation à l'état de santé, pendant sa période adulte. C'est par suite de tâtonnements nombreux que l'on est arrivé à déterminer, pour chaque espèce, la ration alimentaire la mieux appropriée aux divers moments de la vie. La découverte de Lavoisier, sur la nécessité de l'oxygène, a été la première dans cet ordre d'idées. Les individus de chaque espèce ont d'ailleurs, grâce à l'expérience recueillie par leurs ancêtres, un instinct assez sûr qui les guide dans le choix des aliments, 'parmi ceux qui se trouvent à leur disposition depuis un grand nombre de générations. Le plus souvent les physiologistes ont eu avantage à s'en tenir à l'observation de ces instincts héréditaires; mais ils ont pu aussi, dans certains cas, découvrir l'utilité d'aliments nouveaux empruntés à l'industrie moderne.
Le plus admirable travail fait dans ce sens, par un pur chimiste, est sans contredit celui de Raulin sur Yaspergillus niger. Il est arrivé à £ 243 3
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constituer un mélange en proportions définies de substances chimiquement connues, qui réalise pour cette moisissure un milieu de culture très supérieur à tous les milieux naturels. Mais il faut avouer que de tels résultats sont rares dans la science.
Cette méthode des pesées chimiques, quoiqu'indispensable dans beaucoup de cas, n'est pas extrêmement favorable à l'étude directe des phénomènes vitaux proprement dits. J'ai pu cependant, en m'appuyant uniquement sur des données de cet ordre, établir en 1896 une équation chimique du phénomène élémentaire de la vie1 ; et même, en réfléchissant aux divers cas d'activité chimique possibles dans un être vivant, je Suis arrivé à deviner la loi d'assimilation fonctionnelle, dont la démonstration directe n'a été donnée que plus tard quand on a découvert la méthode naturelle de la physiologie.
L'étude récente des colloïdes a étendu le domaine de cette analyse chimique ; car, somme toute, dans beaucoup de cas, les méthodes appliquées à l'étude des colloïdes sont analogues à celles de la chimie, parce que les colloïdes ont en commun avec les corps chimiques, la propriété de transportabilité. Mais la connaissance des colloïdes nous a également mis en garde contre l'habitude de donner trop d'importance à l'analyse chimique proprement dite. Deux colloïdes formés des mêmes éléments chimiques dans les mêmes proportions peuvent, et* raison de leur état physique, en raison de leur rythme particulier2,
I. V. Théorie nouvelle de la vie. Paris, F. Alcan, 4e éd st. V. De V homme à la science. Flammarion, 1907.
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être, pour une espèce donnée, le premier un aliment, le second un poison mortel. Les progrès de la physiologie sont liés désormais aux progrès de la chimie physique et à ceux de l'étude des colloïdes en particulier. Les études de chimie physique faites dans le domaine des microbes et des levures ont déjà donné des résultats extrêmement considérables.
Si l'animal est formé d'éléments chimiques, s'il est, par suite, susceptible d'une étude chimique comme nous venons de le dire, il est également un mécanisme; et son fonctionnement donne des résultats extérieurs à lui, résultats que Ton résume d'un mot en disant qu'il & travaillé. La production de travail ne se fait jamais avec rien; il faut dépenser du combustible pour faire marcher une locomotive; il faut aussi dépenser des aliments pour faire travailler un cheval ou un bœuf. Le principe de la conservation de l'énergie veut que l'on retrouve intégralement dans les résultats d'une expérience toutes les quantités d'énergie qui ont été mises en jeu. Ce qui a été fourni sous forme chimique ou calorifique peut se retrouver sous forme mécanique ou sous toute autre forme, mais nous connaissons des principes d'équivalence qui, grâce à des coefficients connus d'avance, nous permettent d'écrire l'équation énergétique d'un phénomène quelconque, lorsque nous en connaissons tous les éléments initiaux et terminaux. On s'est donc préoccupé d'étudier, au point de vue énergétique, les divers fonctionnements des animaux et des plantes;
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mais on s'est heurté à des difficultés sans nombre et de grandes erreurs ont été commises.
Si Ton savait exactement en quelles substances s'est transformé un aliment donné en traversant un organisme, on pourrait, en consultant les données de la thermochimie, connaître la valeur énergétique de cet aliment pour l'individu étudié. On en retrouve bien une partie dans les substances excrémentitielles qui ont été recueillies; mais qui sait si des substances de réserve, préexistantau sein destissus vivantsdel'animal, ne sont pas entrées en réaction, elles aussi, et n'ont pas collaboré à la production de ces substances excrémentitielles ? Qui sait si, au contraire, de nouvelles* substances de réserve, cachées au sein des tissus, ne sont pas provenues d'une partie des aliments utilisés? Qui mesurera surtout la transformation opérée dans les tissus vivants euxmêmes pendant le fonctionnement étudié ? Cette transformation a pu consister, suivant les cas, en une formation de tissus nouveaux mesurable à la rigueur par la balance, ou en une simple modification de l'état colloïde de certains éléments, modification qui, tout en ayant une valeur énergétique, n'est pas plus sensible à la balance que la tension du ressort d'une montre! Tout cela crée des difficultés presque insurmontables, au moins pour la physiologie des grands animaux. C'est ainsi que les physiologistes n'ont pas pu se mettre d'accord au sujet de la valeur alimentaire de l'alcool dans l'espèce humaine! Et d'ailleurs, un aliment peut avoir une valeur chimique, une valeur constructive, déterminant par exemple un développement embryologique très rapide, et avoir une valeur énergétique tout
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autre comme aliment permettant d'exécuter un travail. Tout cela est encore bien obscur. Il faudra faire à ce sujet des expériences extrêmement prolongées.
La chimie et la physique biologiques sont encore dans l'enfance; elles ne devront d'ailleurs jamais oublier, pour que leurs résultats soient acceptables en physiologie, cette loi fatale qui domine tous les phénomènes vitaux et qui est comme le leit motiv de la biologie. Tout être qui vit change par cela même qu'il vit; tout être qui fonctionne subit un changement qui résulte de son fonctionnement et est dirigé par lui. On ne peut pas faire faire deux fois de suite la même chose à un même animal, car ce ri est plus le même mécanisme1.
Puisque la physiologie est l'étude des phénomènes de la vie, elle comprend sans conteste la psychologie qui est même, pour beaucoup de gens, la science des phénomènes les plus importants de la vie ; mais la psychologie a une méthode à part qui en fait une science à part. Le psychologue étudie ses propres sentiments et ses propres associations d'idées; il les étudie d'une manière qu'il est seul à pouvoir employer, d'une manière subjective. La psychologie proprement dite est donc une science dont l'objet est l'observateur lui-même, observé au moyen de son sens
i. Les dimensions restreintes de cet article ne me permettent pas de parler des questions d'hérédité et de sexualité; mais je fais remarquer que la question des caractères acquis est traitée dès qu'on s'est occupé de l'assimilation fonctionnelle.
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intime. Cependant on fait de la psychologie des autres hommes, on fait même de la psychologie animale et comparée; mais il y a toujours, dans ce genre d'études, une part d'hypothèse invérifiable, puisque, en fait, le psychologue observe seulement les mouvements des animaux, et leur prête ensuite, par comparaison, des états d'âme analogues aux siens.
Quand on étudie la psychologie d'un être autre que soi-même, on étudie en réalité quelque chose d'objectif : on fait de la physiologie que l'on raconte en langage psychologique.
Peut-être arrivera-t-on bientôt à la raconter en langage physiologique ! Il suffira pour cela de connaître tous les mouvements et tous les changements d'état colloïde qui se font dans les cerveaux, dans les systèmes nerveux des animaux. Alors on ne sera plus obligé de faire une hypothèse pour raconter les phénomènes cérébraux des individus autres que soi-même.
Bien plus, appliquant à soi-même la méthode d'analyse objective que Ton aura d'abord employée pour les autres, on arrivera à raconter en langage physiologique ou objectif, tout ce qui se passe en soi; et comme on le connaîtra, d'autre part, en langage psychologique, on pourra établir un parallèle entre les deux modes de connaissance, un dictionnaire permettant de traduire la physiologie en langage psychologique et la psychologie en langage ^physiologique. Mais la psychologie n'en restera pas moins une science distincte, ayant une méthode distincte.
F. Le Dantec,
Chargé de cours à la Sorbonne
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Si l'humanité dure assez longtemps, un moment viendra sans doute où les savants trouveront l'explication mécanique de tous les phénomènes. Il n'y aura plus que deux ordres de sciences. La science des nombres et ses applications à la mécanique. La science dçs nombres sera la langue scientifique. La mécanique comprendra quatre grandes classes : la mécanique des astres ; la mécanique des grains colloïdaux et des molécules, qui correspondra à peu près à notre physique; la mécanique des atomes qui représentera notre chimie et la mécanique de corpuscules encore plus petits qui expliquera ce que l'on considère actuellement comme des corps simples.
Il sera alors tout à fait évident qu'il n'y a qu'une méthode scientifique.
On distingue actuellement des sciences rationelles, des sciences d'observation et des sciences expérimentales. Cette distinction correspond à la manière dont on enseigne les mathématiques et aux méthodes de travail de l'astronomie, de la physique, de la chimie, de la biologie. Elle a l'inconvénient d'admettre implicitement qu'il existe dans le cerveau de l'homme certains prin- & 249
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cipes préexistants à toute expérience, de sort que, dans cette simple division, il y a un acte d foi inconscient.
L'observation est la base de toutes les sciences Il n'y a pas d'autre manière de connaître 1 nature que de l'observer. Les relations des nom bres entre eux ont elles-mêmes été constatée par l'observation et l'expérience.
La première fois que des hommes ont voulu partager un certain nombre de fruits, ils ont commencé par en prendre chacun un, puis deux puis trois, jusqu'à ce que le tas fût épuisé.
Ils ont procédé par la méthode, expérimentale.
La géométrie aussi est une science d'observation. On l'enseigne et on peut la développer par une série de raisonnements déductifs, mais ce n'est pas ainsi qu'elle s'est constituée quand les premiers pâtres devenus sédentaires ont senti la nécessité de mesurer exactement la surface du sol fertile. Ayant taillé dans quelque peau de bête un morceau qui leur a servi de mesure, ils l'ont appliqué sur la surface à mesurer pour voir combien de fois il y était contenu. Ils ont procédé par la méthode expérimentale.
Les bases de la géométrie sont des notions d'une extraordinaire simplicité. En les appelant des postulats ou des axiomes, on les a enveloppés de mystères. Certains les considèrent comme des principes déposés dans la raison humaine par un être omniscient. D'autres, à l'esprit plus purement^ mathématique, n'ayant confiance que dans la logique, ont cherché à en donner des démonstrations. Aucun effort n'arrivera jamais à faire admettre par un esprit non prévenu qu'il y ait le moindre mystère dans cette notion si
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simple que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre. C'est un fait d'expérience.
Si les mathématiques et la géométrie peuvent être enseignées par une série de déductions, c'est que les notions expérimentales sur lesquelles elles reposent sont très simples et très sûres. De notions aussi solides, on peut, tirer des conséquences certaines. La constatation répétée de l'exactitude des conséquences adonné confiance dans le raisonnement. Le premier géomètre qui a remarqué les rapports simples des côtés et des angles d'un triangle a commencé, je suppose, par vérifier au moyen de mensurations répétées que sa déduction était juste, c'est-à-dire qu'il a soumis son raisonnement au contrôle de l'expérience. Par la conformité constante des conclusions du raisonnement et des résultats de l'expérience, la logique s'est constituée. Ses lentes acquisitions se sont héréditairement transmises et elles sont incorporées au patrimoine héréditaire de l'humanité depuis si longtemps que l'on perd facilement de vue leur origine.
La logique, et j'entends par là le raisonnement déductif, car je ne crois pas qu'il y ait d'autre manière de raisonner, est ainsi devenue un instrument puissant. Mais elle ne peut conduire à la vérité qu'à la condition de l'avoir pour point de départ. Certains esprits habitués au raisonnement mathématique semblent croire que la logique crée la vérité, et, appliquant leur méthode à des questions biologiques, ils arrivent aux plus grossières erreurs.
La logique n'enfante pas la vérité; elle la dégage seulement et à la condition d'avoir un point de départ sûr.
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Si les sciences étaient arrivées à la phase que je disais au début de cet article, la phase mécanique, toutes seraient enseignées par voie déductive. Bien que je sois fort incompétent sur ces questions, il me semble que dès maintenant l'enseignement de certaines parties de la physique, l'acoustique par exemple, pourrait se faire de cette façon. La méthode déductive n'est pas spéciale aux sciences dites exactes. Elle est commune à toutes les sciences et elle jouera dans chacune d'elles un rôle de plus en plus grand à mesure qu'elles approcheront davantage de la perfection.
Actuellement, en médecine les conclusions du raisonnement le plus logiquement construit peuvent être parfaitement fausses, parce que le point de départ d'un raisonnement biologique n'a jamais un caractère de certitude. Les vérités biologiques ne sont que des vérités approximatives.
Ce que valent les raisonnements en pathologie, rien ne le montre mieux que les fantaisies des géomètres modernes. En s'appuyant sur les postulats d'Euclide, qui sont des vérités adéquates aux faits, le raisonnement aboutit à des conclusions qui sont toujours conformes à la réalité. Si, comme l'ont fait Lewatchewsky et Riemann, on abandonne ces vérités d'expérience, et qu'on prenne pour point de départ une fantaisie contraire à l'expérience, la même méthode logique appliquée avec la même rigueur conduit à des conclusions qui ne sont plus d'accord avec les faits. En choisissant le point de départ, on peut démontrer tout ce que Ton veut si l'on est assez habile pour conduire le raisonnement jusqu'au bout. La logique mène indifféremment à
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la vérité ôu à Terreur suivant qu'elle a pour point de départ la vérité ou Terreur.
En médecine nous ne sommes malheureusement pas libres de choisir un point de départ certain, puisque nous n'en connaissons pas.
Aussi, ce qui est le plus important au point de vue de la méthode, c'est l'état d'esprit du médecin.
Il doit savoir que rien dans la nature n'est livré ni au hasard, ni à la fantaisie, que tous les phénomènes sont les uns vis-à-vis des autres dans des relations constantes.
Il doit se bien garder de l'idée que les lois en pathologie sont vagues et en quelque sorte flottantes. Ce qui est vague et flottant, c'est la connaissance que nous en avons. En dépit du proverbe, l'exception ne confirme jamais la règle. Toute exception prouve au contraire que la règle est insuffisante et devra tôt ou tard être remplacée par une autre.
Le médecin doit bien comprendre le but de la science. C'est tout simplement de constater les relations constantes entre les phénomènes, et d'en déterminer la valeur numérique. Aussi on se demande ce que certains écrivains, dénués de toute culture scientifique, ont bien pu vouloir dire en proclamant la banqueroute de la Science. Il faut qu'ils s'en soient fait une idée bien singulière.
Au sujet de la médecine, un certain scepticisme frondeur est dé mode, et semble justifié par les modifications fréquentes des doctrines et des opinions.
C'est parfois un grand mérite de changer d'opinion. Les scholastiques pour n'avoir pas su le
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faire ont enlisé le progrès pendant des siècles. Mais il ne faut changer que pour progresser.
Dans le bagage de la science, il y a quelques vérités que Ton pourrait appeler totales. Ce sont des vérités mathématiques, elles expriment des relations entre des nombres et des figures ; c'està-dire des rapports d'ordre statique qui existent dans l'espace et sont indépendants du temps.
Les phénomènes qui se passent dans le temps, qui ont une durée, sont bien plus difficiles à connaître. A mesure que l'on s'élève des abstractions de la mécanique rationnelle vers les réalités de la physique, de la chimie, de la biologie, la complexité va croissant et la vérité est enveloppée de voiles de plus en plus épais. La première vision qu'en a le chercheur çst incertaine. Il établit expérimentalement une loi qui cadre avec les faits qu'il a spécialement en vue. Mais cette loi n'est pas l'expression de la vérité totale, c'est une approximation. Elle peut rendre de grands services, mais un jour vient où l'on s'aperçoit qu'elle ne cadre pas avec certains faits nouveaux. Il y a des exceptions à la règle ; il faut la remplacer et faire un effort pour approcher la vérité de plus près. Si un savant a le bonheur de trouver une nouvelle loi qui comprenne plus de faits que l'ancienne, on l'adopte avec joie parce qu'elle représente un progrès. Mais il faut être sans mépris pour, l'ancienne, car elle contenait une part de vérité et sans orgueil au sujet de la nouvelle, qui, elle aussi, rentrera un jour dans le néant des erreurs et cédera la place aune autre. La vérité d'hier est l'erreur d'aujourd'hui. La vérité d'aujourd'hui est l'erreur de demain. Erreur partielle ; vérité incomplète. La £ 254 3
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complexité des phénomènes pathologiques est telle qu'il faudra bien longtemps pour arriver sur un point quelconque à la vérité totale.
Si le médecin sait bien que les lois biologiques actuellement connues ne sont que des lois approchées, il n'accordera pas trop de confiance aux hypothèses, aux théories, aux systèmes que le besoin intellectuel de tout expliquer enfante sans base expérimentale.
Vis-à-vis de ces systèmes, son état d'esprit doit être le doute. Le cloute philosophique est très loin du scepticisme qui nie et qui est stérile. C'est un état d'esprit très savant. Il n'est point du tout naturel aux hommes qui d'ordinaire n'ont de certitude que sur ce qu'ils ignorent. L'extrême ignorance a pour corollaire la plus naïve crédulité.
Il faut être savant pour savoir que l'on sait peu de chose, pour bien distinguer ce que l'on sait de ce que l'on ne sait pas, pour faire le départ entre ce qui est établi sur des bases expérimentales solides et ce qui est simple hypothèse.
Dans la voie du progrès, sur les confins des notions acquises, se trouve une zone neutre d'hypothèses probables où s'agite l'esprit de tous les chercheurs d'une époque. Il s'y forme, sous des influences bien difficiles à analyser, des courants d'opinion, courants plein de remous. C'est la zone des gestations pour les découvertes futures, zone féconde en vérités, mais aussi en erreurs.
Il faut faire des hypothèses. L'absence d'hypothèse, c'est l'aveu d'impuissance ou ce qui est pis l'aveu d'indifférence. Sans la curiosité, tout
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progrès est impossible. Une hypothèse même mauvaise peut conduire indirectement à la vérité par les recherches qu'elle suscite. Mais en face d'une hypothèse, le médecin doit garder l'esprit libre.
L'affranchissement complet de l'esprit est difficile à réaliser. Il est malaisé de se débarrasser des idées préconçues. Personne n'a d'opinion sur les questions de géométrie. On les sait ou on ne les sait pas. %Sur la santé ou la maladie, tout le monde en a.
Le sens intime, ce redoutable ennemi de la science, dicte sur les questions les plus complexes une opinion à tous ceux qui ne sont pas assez savants pour se défier de lui. Il est même difficile de parler d'un phénomène biologique sans faire une profession de foi qu'on ne voudrait pas faire. Les langues se sont formées à une époque ou les explications fétichistes ou théologiques satisfaisaient les hommes. Aussi sont-elles pleines de mots qui désignent des entités auxquelles nous ne croyons plus. Nous disons « la vie » comme si nous étions vitalistes.
Il n'y a pas grand inconvénient à désigner de noms abstraits les qualités de la matière brute. Personne ne s'imagine par exemple que la cou- ; leur puisse exister indépendamment de la matière et de la lumière. En biologie, le langage figuré est dangereux parce qu'on en est facilement dupe. L'habitude de prononcer le mot « vie » entretient dans beaucoup d'esprits l'idée que c'est une force indépendante de la matière qui donne à certaines substances la qualité d'être vivantes; tant est grande la tendance à prendre les abstrac-f tions et les symboles pour des réalités.
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Comme il est très dangereux de se payer de mots, il faut se métier du langage.
Le médecin doit sans cesse s'exercer à observer. L'observation est la seule méthode d'investigation. L'expérimentation a une grande importance, mais au point de vue de la méthode, on a exagéré, sinon son importance, du moins son rôle. Elle rend d'immenses services en produisant les phénomènes dansdes conditions de simplicité qui en rendent l'étude plus facile et plus fructueuse. Mais que le phénomène soit produit artificiellement par l'expérimentateur ou d'une manière accidentelle, c'est toujours par l'observation qu'on le constate. L'expérience sert surtout à faciliter l'observation.
Rien ne paraît plus simple que d'observer, rien n'est plus difficile.
Les sens de l'homme sont d'assez bons appareils enregistreurs ; mais parmi les documents qu'ils lui livrent, le cerveau ne tient compte que de ceux qu'il connaît déjà. La vue est le sens scientifique par excellence ; c'est par lui que nous effectuons toutes les mesures. Nous apprécions bien par le toucher des différences de température, par le sens de l'effort des différences de poids, mais si nous voulons les mesurer, nous prenons un thermomètre, une balance, un dynamomètre et nous lisons les résultats sur l'échelle graduée.
Sans la vue, la science humaine n'existerait pas, ou bien elle serait très différente de ce qu'elle est, et cependant l'œil est très mauvais observateur.
Pour voir il faut regarder. Or la grande majorité des hommes ne regardent que ce qu'ils connaissent et cela même ils le regardent mal.
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Ainsi l'œil ne peut voir que suivant les îoïs de l'optique qui sont celles de la perspective. S'ils étaient bons observateurs, les enfants devraient dessiner spontanément en perspective. Or ceux qui mettent deux yèux dans une tête de profil ne sont pas rares, et il n'y en a pas qui dessinent d'emblée une maison en perspective. L'enfant représente les choses comme il les sait et non comme il les voit.
De même l'observateur novice voit les choses comme il les sait et non comme elles sont, de sorte que des faits même très apparents peuvent rester longtemps inaperçus. Cela est si vrai que toutes les fois que l'on décrit une maladie ignorée, on en trouve tout de suite un nombre de cas relativement considérable.
Quand on dit que l'observateur doit être un enregistreur impersonnel, cela veut dire qu'il doit noter ce qu'il observe avec l'impartialité et la précision d'un instrument, mais cela ne veut pas dire du tout qu'il doit être passif. L'observation est un travail qui nécessite une grande activité de l'esprit et des sens.
Parfois un fait frappe tout à coup un observateur, parce que son esprit est plus éveillé, ses sens sont plus vigilants. C'est le cas de l'astronome qui, en promenant sa lunette, découvre un astre.
Le plus souvent, le chercheur qui a constaté certaines perturbations fait des hypothèses sur leur cause et cherche dans la direction où ses hypothèses le conduisent. C'est ainsi que Le Verrier découvre une planète.
C'est le cas le plus ordinaire en médecine. Pour expliquer une perturbation, le médecin
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construit une hypothèse et pour vérifier cette hypothèse, il observe le malade ou bien if institue une expérience dont il observe les résultats.
Bien des gens s'étonnent qu'on puisse découvrir encore des maladies, et se demandent, chaque fois qu'on en décrit une, si elle est nouvelle. Je ne crois pas qu'il y ait de maladies nouvelles, et je ne suis même pas sûr que celles qui frappent le plus vivement l'attention du public aient augmenté de fréquence. L'étonnement vient de ce qu'on ne se rend pas un compte très exact de ce qu'il faut entendre par une maladie.
Ce qui caractérise cliniquement une maladie, c'est non pas un symptôme, mais un ensemble de symptômes qui évoluent d'une certaine façon. Il faut donc d'abord remarquer qu'un certain nombre de symptômes sont habituellement groupés de manière à former un ensemble, un syndrome. Ce serait très facile si les symptômes étaient toujours assemblés de la même façon, mais il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi. Tantôt l'un devient prédominant et masque les autres. Tantôt, dans les formes frustes, ils sont tous estompés. Tantôt dans les formes anormales un symptôme habituellement secondaire devient prédominant. Il faut saisir ce qu'il y a de constant sous cette diversité.
Ce travail qui a nécessité plusieurs siècles d'observation n'est pas achevé. De temps en temps un observateur plus sagace découvre un syndrome resté inaperçu et une maladie non pas nouvelle, mais nouvellement découverte prend place dans le cadre nosologique.
Quand on a constaté le groupement d'un cer- D 259 €
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tain nombre de symptômes et étudié leur évolu don, le type morbide est dégagé. Cette première phase des connaissances médicales est purement clinique. L'empirique s'y tient, le chercheur scientifique doit aller plus loin.
La seconde étape pour individualiser un type morbide consiste à découvrir les lésions dont dépendent les symptômes. C'est la méthode anatomo-clinique qui conduit à ce résultat. Elle consiste essentiellement à étudier les altérations anatomiques et à établir leurs relations avec les perturbations physiologiques.
Le problème semble très simple et il l'est parfois, mais en général il est d'une extrême difficulté. On n'a même pas pu l'aborder tant que les habitudes ou les préjugés religieux ont empêché de faire des autopsies. Pour les maladies qui ne sont pas ou qui sont rarement mortelles, l'étude anatomo-pathologique est presque impossible sans l'expérimentation. Enfin quand une n^ladie entraîne la mort, les lésions sont devenues si complexes et si étendues qu'il est très difficile de reconnaître l'altération primitive.
A ce point de vue, la chirurgie a rendu de grands services en permettant de faire l'anatomie pathologique sur le vivant. La pathologie et même la physiologie lui doivent d'énormes progrès.
C'est à la suite de l'extirpation du corps thyroïde qu'on a observé les accidents de myxœdème qui ont révélé le rôle si important et jusque-là complètement ignoré de la glande thyroïde.
La pathologie des organes génitaux internes de la femme, trompes et ovaires, a été faite par la chirurgie.
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Jadis, quand les malades mouraient d'appendicite, on trouvait à l'autopsie tantôt d'énormes abcès, tantôt des péritonites généralisées qui avaient si profondément altéré l'abdomen que les altérations de l'appendice disparaissaient au milieu des autres.
Certains organes de petites dimensions et très profondément situés n'attiraient pas l'attention des anatomo-pathologistes. On commence seulement à étudier les lésions des capsules surrénales, celles de l'hypophyse et à soupçonner les graves manifestations qu'elles déterminent.
Souvent c'est par l'expérimentation qu'on établit la relation entre telle lésion et telle manifestation symptomatique.
Quand par une de ces méthodes on a rattaché un syndrome à une lésion, le type morbide est établi. On peut baptiser la maladie. Elle est cependant bien loin d'être connue.
Jusqu'à ces dernières années, on n'avait guère été plus loin. On connaissait avec une suffisante précision ung^and nombre de lésions et un grand nombre de symptômes. Mais on ignorait complètement la pathogénie.
Au point de vue médical, le grand travail de la fin du xixe siècle a été l'étude de la pathogénie et c'est la révolution pastorienne qui Ta fait entrer dans la voie scientifique.
Pasteur, en montrant le rôle des microbes, en étudiant leur atténuation, a parcouru tout le cycle de la pensée médicale de la pathogénie à la thérapeutique.
Aujourd'hui ilest admis que toutes les maladies dites infectieuses sont dues à la pénétration de microbes dans l'organisme. La démonstration
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est complète pour toutes les maladies dont le microbe est connu. Mais il en est beaucoup, les plus fréquentes, les plus banales, la rougeole, la scarlatine par exemple dont l'agent pathogène a échappé à toutes les recherches. Les médecins, cependant, sont sûrs de leur existence et leur certitude est basée sur le raisonnement suivant: La maladie A e^t causée par un microbe. Les maladies B. C. D. appartiennent à la même classe nosologique que la maladie A. Donc les maladies B. C. D. sont causées par des microbes.
La conclusion est certaine à la condition que les faits énoncés dans les deux premières parties du raisonnement le soient. Or il y a un point faible, c'est la seconde partie. Il est hasardeux d'affirmer que deuxmaladies sont de même ordre. Ce mode de raisonnement si fréquemment employé en médecine et qui a pour base l'analogie entre deux phénomènes est donc dangereux.
Il est légitime cependant dans certains cas, parce que les innombrables observations des siècles passés ont conduit peu à peu à dégager, dans l'énorme complexité des maladies, un certain nombre de familles, c'est-à-dire à faire une classification nosologique.
Avec la connaissance des microbes, la médecine est entrée dans une yoie nouvelle.
La médecine expérimentale, telle que la comprenait Cl. Bernard, consistait à déterminer des lésions mécaniques, le plus souvent destructives, pour étudier les perturbations qui en résultaient. Elle correspondait, en somme, à la phase où en était la médecine à l'époque où il a écrit son admirable introduction à la médecine expérimen-
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taie, c'est-à-dire à la phase anatomo-pathologique.
Avec l'expérimentation microbienne, ce ne sont plus des lésions grossières plus ou moins analogues à celles de la maladie que Ton reproduit chez les animaux, c'est la maladie ellemême. Ainsi s'ouvre un nouveau chapitre : c'est une nouvelle étape qui conduit enfin, après des siècles d'efforts, au véritable problème médical, c'est-à-dire la réaction de l'organisme vivant en face de l'attaque, car c'est cette réaction qui constitue la maladie.
On a d'abord étudié le cas le plus simple, la réaction locale au niveau du point où Ton inocule certains microbes, c'est-à-dire l'inflammation. M. Metchnikoff a montré le rôle important des globules blancs, qui sortent des vaisseaux par diapédèse, et se comportant comme des amibes englobant les microbes. C'est la phagocytose. El! aboutit parfois à la destruction complète des envahisseurs; mais souvent les lutteurs amiboïdes succombent en grand nombre et les cadavres des globules blancs forment par leur accumulation un abcès.
L'englobement des microbes par les leucocytes a une importance pratique incontestable. Mais bien plus intéressante que ce fait local est la réaction générale.
Un organisme vivant est un système sans cesse modifié qui maintient son équilibre en rénovant à chaque instant sa substance.
Dans un tel système^ les perturbations sont incessantes. Les modifications de la température, de la composition de l'air, l'ingestion des aliments amènent des oscillations qui ne diffèrent de la maladie que par le degré.
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Après les oscillations sérieuses, l'organisme qui a résisté revient à l'équilibre. Mais cet équilibre n'est pas l'équilibre ancien, c'est un équilibre nouveau.
D'ordinaire, l'organisme modifié est devenu plus résistant vis-à-vis de l'ennemi dont il a triomphé. Il est partiellement ou complètement immunisé pour un certain temps.
Cette modification échappe à toute analyse chimique; elle est révélée seulement par la manière dont l'organisme se comporte vis-à-vis du microbe. Ainsi est née une nouvelle méthode de recherches qui consiste^ se servir d'êtres vivants comme réactifs d'autres êtres vivants.
L'immunité, qui est le résultat d'une réaction vitale, n'est cependant liée à aucune des conditions qui caractérisent la substance vivante. Les propriétés immunisantes persistent dans le sérum recueilli en flacon, de telle sorte que Ton peut conserver l'immunité en bouteille.
La réaction de l'organisme ne se produit pas toujours dans le sens de l'immunité. Parfois elle se fait de telle sorte que l'individu reste plus sensible à une seconde attaque. Il est sensibilisé au lieu d'être immunisé. Cet état, que Richet a appelé Yanaphylaxie, joue sans doute un grand rôle dans les maladies chroniques.
Celles-ci, quand elles sont d'origine microbienne, sont caractérisées par un accommodement imparfait entre l'agent pathogène et l'organisme envahi. Il s'établit une sorte d'équilibre.
Dans certaines maladies, la syphilis par exemple, l'immunité et l'anaphylaxie semble se produire simultanément. L'immunité s'établit, puisque l'organisme infecté est à l'abri d'une
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seconde contagion; mais, en même temps, il se produit un certain degré cTanaphylaxie, puisque, lorsque la maladie est abandonnée à elle-même, le spirochète produit des lésions de plus en plus graves.
Dans la tuberculose, l'immunité et l'anaphylaxie se produisent dans des proportions variables suivant les cas. Dans le cancer, dont la nature est complètement inconnue, l'anaphylaxie est la règle, de telle sorte que les tumeurs secondaires se développent avec une extrême facilité sur l'organisme cancérisé.
L'étude de la résistance de l'organisme à l'invasion microbienne a indirectement ramené aux notions anciennes sur l'étiologie.
Il y a des espèces microbiennes inoffensives pour les organismes supérieurs. Il en est qui sont dangereuses pour certains animaux et pas pour d'autres. Les microbes d'une espèce dangereuse n'ont pas toujours la même virulence; les animaux d'une même espèce n'ont pas tous la même résistance* Virulence et résistance sont deux facteurs qui varient notablement chacun pour soi et l'un par rapport à l'autre. Nous portons presque constamment dans la bouche le pharynx, l'intestin des microbes pathogènes : ils y restent parfaitement inoffensifs, jusqu'à ce qu'une cause locale ou générale diminue la résistance de l'organisme ou exalte leur virulence. C'est ainsi que toutes les circonstances si soigneusement notées par les anciens auteurs, la fatigue, le surmenage, l'humidité, le coup de froid, si elles sont incapables d'engendrer les maladies, jouent cependant un grand rôle dans leur production.
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L'étiologie a fait un progrès d'un tout autre ordre et d'une énorme importance pratique. On a déterminé l'habitat ordinaire de certains microbes pathogènes et les voies par lesquelles ils pénètrent dans l'organisme. Le rôle de l'eau a été établi dans la genèse de la fièvre typhoïde. On étudie celui du lait dans la contagion de la tuberculose. On a démontré que l'hématozoaire qui donne la fièvre paludéenne est apporté par des moustiques d'une certaine espèce, que le trypanosome qui engendre la maladie du sommeil est inoculé par une mouche, que le bacille de la peste est transporté du rat à l'homme par les puces. Ce sont là d'admirables découvertes qui conduisent à une prophylaxie efficace.
Nous avons passé en revue les étapes successives par lesquelles on arrive à connaître une maladie, étape symptomatique, étape anatomopathologique, étape pathogénique, étape étiologique.
Quand une maladie est ainsi connue et qu'il s'agit de la décrire pour l'enseigner, au lieu de suivre la marche analytique qui en a permis l'étude, on prend la marche inverse. La méthode déductive a tant de charmes pour l'esprit qu'on l'adopte dès qu'elle est possible. On part de l'étiologie et de la pathogénie, on en déduit l'anatomie pathologique, et, de l'anatomie pathologique, on déduit les symptômes. C'est ainsi que sont construits tous les chapitres des ouvrages de pathologie.
Mais le médecin qui se trouve en présence d'un malade est obligé de reprendre la méthode analytique, et de repasser par toutes les étapes qu'a franchies la science dans son évolution. Il
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recueille les symptômes, assigne à chacun d'eux sa valeur relative. Quand il a bien dégagé le complexus symptomatique, en s'appuyant sur les acquisitions du pa^sé qu'il doit connaître, il conclut que ce complexus symptomatique est dû à telle lésion et que cette lésion est déterminée par telle cause, microbienne ou autre. Il a fait un diagnostic.
On demande souvent si la médecine est une science ou un art? Il n'y a pas de réponse à cette question, parce qu'elle est mal posée.
La pathologie est une science. Elle constate des symptômes, des lésions et des agents perturbateurs de l'équilibre organique. Elle établit des relations entre les agents pathogènes et les symptômes par l'intermédiaire des lésions. C'est là une œuvre scientifique. Que cette oeuvre soit incomplète, ce n'est pas douteux, mais on ne peut nier qu'elle ait le caractère scientifique. Et même sur quelques points, les relations sont déterminées avec assez de précision pour qu'on commence à leur donner une valeur numérique. On a introduit les chiffres dans la mesure de l'agglutination, de l'immunité, des opsonines. Sans exagérer la valeur actuelle de ces chiffres, il faut bien faire remarquer qu'ils constituent un énorme progrès au point de^vue philosophique. Car la détermination des rapports numériques entre les phénomènes est la forme la plus élevée de la science.
Si la pathologie est incontestablement une science, le diagnostic est encore un art.
Il est très difficile de s'entendre sur la valeur de ces mots, science et art, qui ont d'ailleurs des sens multiples.
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Au point de vue qui nous occupe, ce qui caractérise la science c'est son impersonnalité; ce qui caractérise l'art c'est l'importance du rôle personnel.
Dans le diagnostic, le rôle personnel du médecin est énorme.
La relation de tel symptôme avec telle lésion est une notion scientifique, le médecin doit la savoir. Mais il lui faut dépister ce symptôme. A ce point de vue, toute nouvelle méthode d'exploration fait faire d'énormes progrès. La découverte de la percussion et de l'auscultation a transformé la médecine des maladies du cœur et du poumon.
Dans l'immense majorité des cas, ce n'est pas un symptôme unique qu'il s'agit de découvrir. Les troubles de la corrélation, de la coordination produisent un ensemble symptomatique de la plus extrême complexité. Très souvent, le malade trompe involontairement le médecin. Il attire son attention sur un symptôme particulièrement pénible, qu'il juge pour cela prédominant et qui n'a aucune importance pour le diagnostic. Alors intervient ce qu'on appelle le flair ou le sens médical. Ce n'est pas une qualité spéciale qui échappe à toute analyse. Elle est faite de trois éléments : une grande sagacité dans l'observation; une tournure d'esprit scientifique qu'on appelle généralement le bon sens et qui permet d'attacher à chaque symptôme la valeur relative qu'il a réellement. Reléguer au second plan ceux qui sont sans importance, mettre en vedette les signes capitaux, en d'autres termes établir la subordination des symptômes, c'est là le travail difficile.
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Ces deux qualités nécessaires, la sagacité, le bon sens scientifique ne servent de rien sans une troisième. Il faut que le médecin ait une mémoire vaste et sûre. Il faut qu'il soit très instruit et qu'il puisse évoquer instantanément tout ce qu'il sait et tout ce qu'il a vu.
La pratique de la médecine présente des qualitésr très spéciales. L'avocat ou l'ingénieur consulté sur un cas difficile peut se retirer dans sa bibliothèque, se documenter et réfléchir. Le médecin, et encore plus le chirurgien, doit être toujours prêt, il doit avoir dans son cerveau toute sa bibliothèque, science et jurisprudence, je veux dire expérience, car il faut à chaque instant qu'il prenne un parti immédiat et que ce parti soit le meilleur.
Le médecin, dès qu'il a vu le malade et posé quelques questions, construit une hypothèse. Sans hypothèse, l'étude des symptômes flotte au hasard, elle est mal conduite. Cette première hypothèse, il est tout prêt à l'abandonner si elle ne cadre pas avec les faits. Dans les cas embarrassants, on passe par plusieurs hypothèses successives avant d'arriver à la bonne.
Le rôle personnel du médecin, le côté artistique du diagnostic se réduira de plus en plus à mesure que Ton connaîtra mieux les modifications internes produites par la maladie et que l'on perfectionnera les moyens d'investigation.
De simples manipulations donneront des réponses précises à des questions où la plus subtile analyse n'apportait qu'une solution incertaine.
Il était récemment encore à peu près impossible de reconnaître la valeur fonctionnelle relaté 269 g
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tive des deux reins. Le cathétérisme des uretères ou la séparation des urines nous permet de la déterminer avec précision.
Les rayons de Roentgen nous montrent une fracture,, un corps étranger, un kyste hydatique.
La recherche des microbes dans les crachats permet d'affirmer la nature d'une affection pulmonaire. La réaction de Widal, l'agglutination, révèle à quelle espèce microbienne est due une infection. ^
La recherche des microbes dans les crachats, celle de l'agglutination peuvent être faites et sont faites, le plus souvent, par des garçons de laboratoire. La réponse à la question posée découle directement de l'exécution correcte de quelques manipulations. Elle ne dépend pas de celui qui exécute les manoeuvres. Le diagnostic est devenu impersonnel et il a pris le caractère scientifique.
Mais le diagnostic ne consiste pas seulement à mettre une étiquette sur un malade; il consiste encore à déterminer toutes les conditions du cas particulier, de manière à en tirer un pronostic. On entrevoit qu'il sera possible un jour de mesurer l'intensité d'une infection, le degré de résistance de chaque malade. Mais actuellement le pronostic ne peut être établi que par l'analyse minutieuse de tous les symptômes et l'étude de tous les organes du malade.
.D'une manière générale, c'est par la méthode statistique qu'on établit la gravité d'une maladie.
On a dit beaucoup de mal de la statistique; on lui a adressé beaucoup de reproches, dont quelques-uns ne sont pas justifiés. « Jamais la statistique, dit Cl. Bernard, qui en était grand
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ennemi, n'a rien appris ni ne peut rien apprendre sur la nature des phénomènes. » C'est une de ces vérités qui ne déplaisaient pas à M. de La Palice. On n'a pas le droit de reprocher à une méthode de rester stérile sur les questions pour quoi elle n'est point faite.
La statistique rend de précieux services quand on ne lui demande que ce qu'elle peut donner.
Quand on veut savoir la fréquence d'une maladie dans un pays, il n'y a d'autre moyen que d'en compter les cas et d'en faire le pourcentage par rapport à la population; on arrive ainsi à un résultat certain et précis.
Si l'on veut savoir la gravité moyenne d'une maladie, on compte le nombre des morts sur un très grand nombre de malades. Le pourcentage ainsi obtenu a d'autant plus de valeur que le nombre des cas est plus grand, mais ce n'est jamais qu'une valeur très relative, parce que la gravité n'est pas un caractère constant d'une maladie. Elle diffère beaucoup d'un cas à l'autre, de sorte que les faits accouplés dans la statistique ne sont pas comparables. On compte sur leur grand nombre pour établir une sorte d'équilibre, mais ce nombre, si grand qu'il soit, est insignifiant par rapport à ce que les mathématiciens appellent les grands nombres. La loi des grands nombres n'est pas applicable.
Les renseignements fournis par la statistique, bien que fort peu précis, ont cependant une valeur, et si une compagnie entreprenait d'assurer les malades atteints de fièvre typhoïde, elle pourrait, grâce à la statistique, établir des barrêmes qui lui permettraient de réaliser des bénéfices.
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Mais si un médecin, se basant sur les statistiques, disait d'un malade qu'il a tant de chances de mourir, il prononcerait une phrase à peu près vide de sens.
C'est de l'étude particulière de chaque malade qu'il faut tirer la prévision de l'avenir. Savoir, c'est prévoir. Si l'on connaissait bien le déterminisme d'un cas, on pourrait avec certitude en prédire l'évolution. Il faut donc s'efforcer de le bien connaître pour réduire autant que possible l'imprévu, dont la part restera bien longtemps encore trop considérable.
La thérapeutique est le but de la médecine. C'est pour les guérir qu'on étudie les maladies et il faut les bien connaître pour les bien soigner. La phase thérapeutique devait donc être la dernière de l'évolution médicale. Je parle de la thérapeutique scientifique, car c'est bien évidemment par la thérapeutique empirique que la médecine a commencé.
L'idéal social de la médecine, c'est de supprimer les maladies encore plus que de les guérir. On y réussit par deux procédés tout à fait différents. L'un agit sur l'agent pathogène, l'autre sur l'individu exposé.
Le premier nécessite la connaissance exacte des conditions étiologiques ; agent pathogène, son habitat, ses moyens de pénétration. Cette branche de la médecine, la prophylaxie, ne se borne plus à de vagues règles hygiéniques. Elle a fait d'immenses progrès. On peut supprimer la fièvre paludéenne, la fièvre jaune, et on l'a supprimée dans certains pays en empêchant les larves des insectes vecteurs des agents pathogènes de se développer. On arrête une épidémie
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de peste en détruisant les rats. On fera peut-être disparaître la maladie du sommeil en tuant les crocodiles, puisqu'il semble que la mouche qui transporte le trypanosome pathogène a besoin de sang de crocodile pour vivre. On sait l'importance de l'eau dans la genèse de la fièvre typhoïde, celle du lait dans la tuberculose.
L'autre procédé consiste à rendre réfractaire les individus exposés à la contagion. Ce résultat peut être obtenu soit par la vaccination, soit par la sérothérapie.
La vaccination consiste à déterminer artificiellement une maladie atténuée pour conquérir l'immunité. L'individu inoculé fabrique l'immunité pour lui-même.
Dans la sérothérapie, on fait préparer l'immunité par un autre, un animal. On recueille son sérum et on l'injecte à l'individu que l'on veut préserver.
Les sérums ne sont pas seulement prophylactiques. Certains agissent sur l'individu déjà malade et sont capables de le guérir; ils sont thérapeutiques. C'est la seule thérapeutique vraiment pathogénique dont nous disposions. C'est la thérapeutique idéale, celle qui s'adresse à la cause même de la maladie, microbe ou toxine,
Il est une autre variété de sérum dont on n'a point encore tiré d'application pratique, mais qui permet d'en espérer, c'est les sérums cytolitiques. Quand on injecte, à plusieurs reprises, à un animal des tissus brbyés d'un autre animal, le: sérum du premier devient toxique pour les tissus du second. Si, par exemple, on injecte à un lapin des fragments pulpés de foie de cobaye, le sérum de ce lapin injecté à un autre
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cobaye amène une destruction du foie. Il n'est pas impossible qu'on arrive un jour à préparer des sérums cytolitiques capables de guérir certaines tumeurs.
A côté de la sérothérapie, il faut mentionner l'opothérapie. Toutes les glandes, outre la sécrétion qui s'écoule par leur conduit excréteur, produisent d'autres substances qui sont versées directement dans le sang. C'est ce qu'on appelle la sécrétion interne. Cette sécrétion interne est la seule pour les organes glandulaires qui n'ont pas de conduits excréteurs. Les substances qui K la constituent, au moins certaines d'entre elles, gardent leur action, comme celles qui produisent l'immunité, après la mort, et elles agissent lorsqu'on les administre soit par la voie digestive soit en injections sous-cutanées, de là une méthode thérapeutique qui permet de suppléer à un organe altéré par la maladie, enlevé par lé chirurgien ou congénitalement insuffisant. L'opothérapie thyroïdienne donne des résultats merveilleux dans les insuffisances du corps thyroïde.
La vieille thérapeutique symptomatique, celle qui n'a d'autre but que d'atténuer les symptômes, élévation de température, douleur, dyspnée, etc., a fait elle-même d'importants progrès. Des drogues innombrables jadis employées, on a isolé les principes actifs, on a étudié leur mode d'action, et la thérapeutique est ainsi devenue plus précise. On a fabriqué une innombrable quantité de médicaments nouveaux. Quelques-uns ont été fabriqués non pas au hasard, mais' d'une manière systématique. On a constaté, en effet, que l'action de certains médicaments est due non pas à leur composition centésimale, mais à
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certains groupements chimiques ou à l'architecture de la molécule.
Ainsi le radical oxyméthylanthraquinonique a des propriétés purgatives. Si on substitue dans le radical un groupement éthyl au groupement méthyl, ce qui ne change pas la structure de la molécule, les propriétés purgatives persistent et sont même augmentées.
La radical sulfonal a des propriétés soporifiques. Si on modifie l'architecture de la molécule, le pouvoir soporifique disparaît ; au contraire si on remplace un groupement méthyle par un groupement éthyle, ce qui ne détruit pas l'architecture moléculaire, le pouvoir soporifique persiste ou même s'accroît,
C'est en se basant sur des considérations de ce genre que Fourneau partant de la cocaïne, alcaloïde naturel, a fabriqué artificiellement la N stovaïne qui jouit de propriétés analogues tout en étant moins toxique.
Ces faits intéressants cond:iûont peut-être à éclaircir la constitution chimique de diverses cellules.
Malgré ces découvertes importantes dans l'ordre thérapeutique et je n'ai cité que les principales, on répète encore avec une fréquence un peu fatigante que la médecine est restée stationnaire tandis que la chirurgie a fait d'énormes progrès. Il n'est rien de plus injuste.
Sans doute la chirurgie, grâce à l'asepsie qui lui permet d'aborder impunément tous les viscères rend d'immenses services. Mais ses progrès sont surtout pratiques et au point de vue scientifique ceux de la médecine sont au moins égaux.
Bien que je sois chirurgien, je pense et j'espère
PIERRE DELBET
que Tère chirurgicale n'aura qu'un temps. Un jour viendra où Ton guérira par quelques sérums les organes que nous enlevons partiellement ou complètement, et il ne subsistera de la chirurgie que la partie réparatrice, celle qui remédie aux difformités, aux malformations et aux traumatisées,
Pierre Delbet,
y Professeur à la Faculté de Médecine de Pari*
PSYCHOLOGIE
La psychologie a pour objet l'étude scientifique des faits de conscience. Elle se propose, par la description et par l'analyse, de déterminer leur nature : d'abord en montrant les caractères qui distinguent chaque groupe de phénomènes et les variétés de chaque groupe ; ainsi le groupe des états de conscience désignés sous le nom de « sensations » devra être d'abord décrit et différencié du groupe des « sentiments » ; puis chaque espèce de sensation devra à son tour être étudiée séparément. De plus, le psychologue doit rechercher comment des états simples naissent les états complexes et suivant quels procédés ce développement s'opère ; déterminer les rapports des processus psychologiques entre eux, avec les fonctions physiologiques detForganisme, enfin avec les phénomènes physiques et sociaux qui forment le milieu dans lequel l'individu sent, pense et agit.
Comme toute autre science, pour atteindre son but et ramener, dans la mesure possible, à des lois la variété confuse des faits, la psychologie doit employer, des procédés divers dont l'ensemble constitue sa méthode. Pour la clarté de nôtre exposition et sans prétendre à une ri- & 277 3
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gueur que le sujet ne comporte pas, nous étudierons ces procédés d# recherche sous les titres suivants.
i° La méthode subjective ou d'observation intérieure qui est directe, immédiate et exclusivement propre à la psychologie.
2° La méthode objective ou d'observation extérieure. La matière à étudier est donnée au psychologue en dehors de lui tout comme pour le physicien, le chimiste, le naturaliste. Ici toutefois, il semble légitime de distinguer deux manières de procéder.
L'une est directe ; elle s'applique aux autres hommes et même aux êtres vivants doués de fonctions psychiques.
L'autre est indirecte ; elle interroge et interprète les produits de l'activité mentale de l'homme fixée dans des œuvres individuelles ou dans des organisations sociales, collectives.
3° L'expérimentation qui fait rentrer la psychologie dans le cycle des sciences naturelles. Elle se produit aussi sous deux formes selon qu'elle s'applique aux phénomènes normaux (c'est l'expérimentation proprement dite) ou qu'elle utilise les maladies comme moyen de recherches (c'est la méthode pathologique).
Il y a en outre quelques méthodes spéciales ou procédés auxiliaires qui sont indiqués en leur lieu.
La méthode d'observation intérieure ou introspection (regarder en dedans), malgré son caractère subjectif et par conséquent strictement individuel, est la méthode fondamentale de la S» 278 3
PSYCHOLOGIE
psychologie, la condition nécessaire de toutes les autres et à peu près la seule qui ait été employée pendant des siècles. Tout d'abord, il est important de distinguer entre la simple conscience que chacun a de ce qui se passe en lui et l'observation intérieure proprement dite. A tous les moments de sa vie, l'homme normal connaît ses sensations, ses sentiments, ses actes ; mais cette connaissance, d'une réceptivité presque passive, n'a rien de commun avec une méthode. L'amoureux qui se contente de jouir ou de souffrir de sa passion (ce qui est le cas ordinaire) ne fait pas de psychologie; mais s'il réfléchit sur les causes de son amour, sur ses fluctuations croissantes et décroissantes, sur ses chances de durée ou de fragilité, s'il le compare à d'autres, alors il ébauche une psychologie de sa passion. La méthode psychologique commence donc avec la réflexion sur soi-même et l'analyse. L'aptitude à l'introspection n'est pas départie à tout le monde ; quelques-uns l'ont à un haut degré ; ceux-là sont nés psychologues. Il est facile de constater l'accroissement de ce pouvoir d'observation sous l'influence de la répétition, de la discipline, du dressage, et l'individu en a conscience ; il constate en lui une expérience plus riche, parce que, dans un état complexe, il peut découvrir beaucoup d'éléments plus simples qu'il ne soupçonnait pas ; à peu près comme une oreille exercée peut, dans un son musical, percevoir les harmoniques. Au reste, l'expérience journalière nous montre des gens qui sans aucune prétention à la pratique d'une méthode, sont capables d'analyser ce qu'ils ont senti, imaginé, calculé dans certaines circonstances de leur vie.
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La psychologie présente donc cette particularité qu'elle observe directement les phénomènes qui sont sa matière, tandis que les sciences physiques et naturelles ayant pour objet le monde extérieur, l'observent au moyen des sens ou des instruments qui en sont l'extension. A cet égard, elle a une supériorité sur les sciences du monde extérieur, c'est que les faits qu'elle étudie étant connus par l'observation interne sont comparativement libres d'inférence et, comme tels moins sujets à l'erreur.
Toutefois, cet avantage, si grand qu'il soit, est beaucoup diminué par certains désavantages, parce que la méthode d'introspection donne naissance à des difficultés spéciales. En effet, l'observation scientifique exacte demande un esprit froid et impartial ; or quand nous devons observer nos propres états de conscience, il est malaisé de conserver cette attitude d'impartialité. Aussi la méthode d'introspection a été vivement critiquée, même niée par quelques auteurs dont le plus connu est Auguste Comte. Quoique ces objections aient été souvent exposées, discutées et réduites à leur juste valeur, il est indispensable de résumer ici les principales.
On ne peut être à la fois spectateur et acteur, « l'œil ne peut se voirlui-même ». Or, c'est ce que la méthode d'observation intérieure paraît exiger. L'esprit en réfléchissant sur son propre travail doit nécessairement se scinder en deux. Ainsi, si j'observe ce qui se passe dans le travail de l'attention, je dois d'abord faire attention à quelque chose et ensuite au processus même de l'attention. Mais si l'effort pour observer est soutenu et vigoureux, il contribuera à détruire
PSYCHOLOGIE
l'objet qu'il examine ou à l'altérer. En sorte que l'introspection fixée sur une opération mentale qui par elle-même est plus ou moins absorbante ne peut saisir qu'une série d'états clairs mais passagers. — On a répondu à cette difficulté qu'on peut observer non d'après le présent, mais d'après le passé immédiat, d'après la mémoire. Il est évident qu'il y a des états de conscience qui de leur nature, échappent à l'observation intérieure. Un accès de peur, de colère et toute émotion violente, une décision prise et exécutée rapidement, sont hors des prises de l'introspection. Mais ces cas eux-mêmes, les plus défavorables, peuvent être analysés après. Pourtant il faut reconnaître par avance qu'on les connaît surtout d'après une autre méthode : l'observation des autres. Malgré tout ce qu'il y a d'exact et de légitime dans l'objection présentée, on ne peut nier que l'introspection pratiquée par des gens bien doués et bien entraînés a fait ses preuves comme méthode d'analyse.
On a fait encore remarquer que, dans le cas du psychologue, l'objet observé ne ressemble pas à celui du physicien, du chimiste, du biologiste, parce que les états de conscience ne sont pas des objets stables et fixes : ordonnés dans le temps seulement, ils n'ont pas la netteté de contour des phénomènes du monde extérieur qui s'ordonnent dans l'espace, et c'est un fait d'expérience courante que différentes séries d'idées et de sentiments peuvent se mouvoir au même moment à travers notre conscience. — Il faut remarquer cependant que l'opposition que l'on établit entre les deux cas n'est que relative et
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que ces fluctuations dans les objets existent aussi pour l'observation extérieure. Sans parler des cas extrêmes comme celui de l'amibe qui s'étend ou se contracte sous le microscope, du spectre lumineux projeté sur l'écran, il est certain que l'objet extérieur en tant que connu par les sens dépend de la fixité ou des oscillations de l'attention, de la mémoire, de l'imagination, bref de l'état psychique actuel de l'observateur. Il y a un facteur personnel qui ne peut jamais être éliminé : l'astronomie, qui est pourtant une science exacte, l'a découvert depuis longtemps.
L'objection la plus grave est celle qui se fonde sur le caractère purement individuel de l'introspection. Chacun ne peut analyser que sa propre conscience. Les états psychiques n'étant observables que pour celui qui les éprouve, il est impossible qu'un autre vérifie l'observation ou l'analyse du psychologue, à l'encontre de ce qui se fait dans les sciences objectives. De là aussi résulte que l'observation intérieure ne pouvant pas dépasser les limites de la conscience individuelle est hors d'état d'atteindre le caractère de généralité que la science ^ige. — La difficulté est inéluctable, et si l'on prétendait, comme quelques psychologues des siècles précédents, s'en tenir rigoureusement à l'introspection, la psychologie cesserait d'être une science pour devenir simplement l'histoire interne d'un individu.
Ces critiques, notamment la dernière et d'autres que j'oublie, montrent clairement la nécessité des procédés objectifs : la méthode est un instrument de science et la science vise à l'objectivité. L'introspection analyse et fixe les éléments. £ 282 g
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Sans elle rien ne commence; avec elle seule rien ne s'achève. Même quand la psychologie à l'état d'enfance semblait se confiner dans l'étude du moi et ignorer d'autres procédés, l'observateur, par la force des choses sortait de lui-même pour se comparer à ses semblables et chercher en eux un soutien.
La méthode objective ou d'observation extérieure que nous avons nommée directe, s'applique aux manifestations de la vie de l'esprit chez les autres. Nul ne peut entrer dans la conscience d'autrui; mais il peut interpréter des signes ex- ' ternes par analogie avec sa propre expérience. Ces signes consistent toujours en quelque acte ou attitude du corps. Les gens les plus simples reconnaissent chez leurs semblables la peur, la colère, la fermeté, l'indécision, en un mot leurs états affectifs ou leurs dispositions actives. La parole traduit plus spécialement les états intellectuels. Il faut remarquer que cette interprétation des signes est souvent un peu précaire. On a souvent noté qu'un danger spécial est de lire notre propre manière de penser et de sentir dans l'esprit que nous observons. Même quand il s'agit d'esprits semblables au nôtre par leur constitution et leur mode d'expression nous avons conscience d'un élément d'incertitude. Nous ne pouvons affirmer que la même expression de la figure ou les mêmes gestes expriment les mêmes sentiments chez tous les hommes. Cette interprétation devient plus périlleuse quand on descend de l'adulte à l'enfant et surtout aux ani-
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maux inférieurs. Elle repose sur l'analogie : à mesure que les différences augmentent entre l'esprit de l'observateur et celle de l'objet observé, l'analogie devient partielle et plus riche en différences qu'en ressemblances.
Cette méthode repose sur ce postulat implicitement admis : que, sauf exceptions, l'organisation psychologique de tous les hommes est foncièrement la même et, quoiqu'il ne soit qu'une hypothèse, ce postulat est vérifié par l'expérience , et la pratique. Elle opère sur la moyenne des hommes et détermine ainsi une sorte de norme au-dessus et au-dessous de laquelle se placent les individus exceptionnels. Mais ceux-ci même, génies ou débiles, par le développement excessif ou l'atrophie d'une fonction de la vie mentale, constituent un nouvel apport à la psychologie. Nous y reviendrons en traitant de la méthode comparative.
En somme, avec les précautions critiques que toute méthode exige, l'observation extérieure élargit infiniment le cercle de la psychologie ; elle permet de généraliser, ce qui est le caractère indispensable de toute science.
Toutefois la psychologie ne peut être assimilée aux sciences des corps inorganiques comme la physique et la chimie : elle étudie des individus. Il n'existe pas, dans la réalité, un homme en général ou des animaux en général ; il n'y a que des individus distincts, impénétrables l'un pour l'autre. La psychologie générale étudie les fonctions qui sont communes à tous : perception, mémoire, imagination, affectivité, etc. ; mais ces fonctions varient suivant les individus, les races, 3> 284 <3
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les lieux, les époques: il faut donc qu'elle se complète par une psychologie individuelle. On s'y livre avec ardeur depuis quelques années, en étudiant les caractères et des questions analogues.
Faut-il donc admettre que la méthode d'observation extérieure va maintenant consister dans la description complète de chaque individu ? Nullement : ce serait métamorphoser la science en biographies ou en descriptions particulières. Mais la psychologie individuelle peut arriver au général par une autre voie : non en cherchant des lois ou des formules régulatives des phénomènes psychiques, mais en déterminant des types, c'est-à-dire des espèces et des variétés. Pour constituer cette psychologie, on a préconisé et pratiqué deux procédés dont la valeur mérite d'être discutée, ce sont les Tests 1 et les enquêtes ou questionnaires.
I. — La méthode des tests (épreuve) consiste dans la détermination, chez un homme normal, descaractèresphysiques et psychiques qui lui sont propres. Les premiers essais de ce genre ont été publiés aux Etats-Unis en 1897. Ils forment la base de l'anthropométrie dont nous n'avons pas à nous occuper. D'après les promoteurs de ce procédé, les tests ont une grande valeur pour déterminer la nature et la partie des variations individuelles et des différences de classes. Ils sont instructifs surtout quand ils peuvent fournir des résultats statistiques et sont appliqués à des
1. Ce mot anglais, dans le sens où il est pris par les psychologues, ne peut être traduit exactement dans notre langue.
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groupes (élèves de différents âges et de différents sexes, classes laborieuses ou pauvres, gens de loisir).
Nous laissons de côté les tests relatifs au corps pour ne mentionner que ceux qui impliquent à un degré quelconque des facteurs psychologiques.
Recherches sur la capacité sensorielle : exemple pour l'oreille, sa finesse, étendue des sons qu'elle peut percevoir, exactitude à déterminer la hauteur d'un son — sur la capacité motrice (énergie, étendue, rapidité des mouvements, etc.) — sur la capacité perceptive : par exemple pour l'œil, percevoir les plus petites différences de longueur, de surface. Plus psychologiques sont les expériences relatives à la rapidité mentale (réaction à divers stimulus), à la mémoire, à l'association des états de conscience, à l'attention, à l'imagination ou faculté d'invention. Pour ces derniers cas, la valeur du tests paraît assez faible, car elle consiste en faits tellement simples (par exemple compléter une phrase interrompue d'une manière correcte et intelligible) qu'on ne peut préjuger si la conclusion qu'on en tire est légitime pour les opérations complexes. Ces déterminations sont faites en générai d'après l'une des trois méthodes employées par la psychophysique : des cas vrais et faux, des erreurs moyennes, des plus petites différences perceptibles.
La méthode des tests a donné des résultats très appréciables pour la constitution de la psychologie individuelle et même pour des applications pratiques à la pédagogie. Mais ses promoteurs ont une tendance à en surfaire la valeur. Or il convient de remarquer que les statistiques et pourcen-
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tages n'ont qu'une apparence de rigueur scientifique. D'autre part, ce procédé de mesure appliqué aux formes supérieures de la vie psychologique, même à la mémoire et à l'association, a fortiori aux opérations complexes du raisonnement, de la construction imaginative, aux passions, etc., ne sont pas toujours efficaces : ils sont trop simples, trop restreints, souvent superficiels, sans garantie suffisante et ils ne peuvent être toujours acceptés comme adéquats à la réalité.
IL — Sans que je puisse en fournir la preuve, l'enquête appliquée aux faits de psychologie comme procédé intermédiaire entre l'observation et l'expérimentation me paraît d'origine anglaise. Galton l'employait en 1880 (et même plutôt) pour des recherches consacrées à divers sujets d'anthropologie. En raison de sa facilité apparente et de l'opinion qu'elle peut être d'un emploi général, elle s'est répandue un peu partout, elle est cultivée en Amérique avec un zèle toujours croissant; elle a même gagné le Japon.
Dans cette méthode, je distingue deux formes très différentes qu'il faut étudier séparément : l'enquête indirecte ou questionnaire proprement dit, l'enquête directe ou orale.
i° Le procédé du questionnaire est si connu qu'il est inutile de le décrire. On ne peut nier qu'au premier abord il est séduisant. Prendre un sujet, le réduire à quelques questions et s'adresser à un public souvent énorme par la voie des journaux, des revues ou même des feuilles détachées qu'on distribue à profusion, il semble bien que c'est « la variation et l'extension de l'expérience » exigées par les règles de la méthode. De
TH. RI BOT
plus, comme la matière du psychologue est beaucoup plus hétérogène que celle du physicien ou du chimiste, il semble que par ces multiples réponses, on a plus de chances d'en pénétrer la variété, d'écarter le danger difficilement évitable d'une psychologie schématique. Malheureusement les résultats ont rarement répondu à ces belles espérances e; la réflexion en découvre aisément les causes. On échoue par la nature du sujet proposé et par la faute du public auquel il s'adresse.
*Si Ton choisit quelque grande et importante question, elle reste réfractaire à ce que l'on pourrait appeler la « mise en forme ». Elle est trop complexe ou trop délicate pour être découpée en morceaux et posée en termes clairs, ne comportant que des réponses précises.
Mais si les grands sujets sont interdits, le psychologue peut-il se rabattre sur les petits? Ici, il est juste de reconnaître que l'emploi du questionnaire a rendu des services : ainsi c'est par ce procédé qu'on a découvert l'inaptitude totale de diverses personnes pour la vision mentale. Toutefois, le succès est dû à la simplicité des questions ; quoique d'ordre psychologique, elles ne dépassent pas de beaucoup le niveau d'une enquête sur le poids, la couleur des yeux ou des cheveux et autres particularités physiques.
Enfin, il y a aussi les difficultés qui proviennent du public interrogé. Il faudrait être assuré de deux choses : la véracité des répondants, leur compétence. Or, sauf les cas où l'on s'adresse à un public bien connu — par conséquent très restreint — on est dans l'indéterminé et dépourvu de tout moyen de contrôle.
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2° L'interrogation orale et directe m'inspire seule quelque confiance. Cependant, elle n'est pas sans inconvénients.
D'abord, elle est nécessairement restreinte. Ce procédé exige une connaissance suffisante du sujet interrogé, de son milieu social, de sa tournure d'esprit, de son caractère, de sa culture intellectuelle générale et spéciale. L'ignorance de tous ces facteurs nous lancerait dans l'inconnu.
Ensuite, il y a l'interprétation des réponses par le psychologue. Ceci est une équation personnelle inévitable. Tout l'effort doit tendre à la réduire au minimum. L'attitude de l'interrogateur doit être passive, réceptive, et sa vertu principale consiste à ressembler à un instrument enregistreur. Dans certaines enquêtes orales, d'ailleurs bien conduites, il semble que le psychologue intervient trop et incline le sujet vers une direction. Malgré ces inconvénients, l'enquête orale me paraît un mode d'investigation légitime.
En résumé, la méthode du questionnaire s'appuie sur le nombre. Elle est une adaptation du suffrage universel aux problèmes de la psychologie et trop souvent elle ne diffère pas beaucoup de ces interrogations que les journalistes adressent au grand public sur tous les sujets.
L'enquête orale, au lieu du nombre, vise à la qualité. On a dit avec raison que « l'étude méthodique de dix personnes par dix psychologues est incomparablement plus utile que le remplissage d'une centaine de feuilles signées ou non signées ».
Pour conclure, l'enquête n'est qu'une méthode auxiliaire et elle n'est utile que si on accorde à la critique le rôle important qu'elle mérite. Il