TU, B1B0T
est double : critique des procédés, critique des
témoignages.
Nous avons insisté sur les enquêtes et les tests parce qu'ils sont d'institution récente, et ne sont pas encore étudiés dans la plupart des traités. Pour en finir avec la méthode d'observation objective, il reste à parler de celle que j'ai appelée indirecte, parce qu'elle a pour matière, non l'homme vivant et en personne, mais les produits de l'esprit humain fixés dans les diverses formes de son histoire.
La psychologie occupe une position privilégiée, lorsqu'elle se met à sa vraie place, au cœur de la réalité. Elle a sa racine dans la nature, son épanouissement dans la société. D'autre part, elle s'appuie sur les sciences biologiques d'où elle tire son suc et sa force, puisqu'elles sont la condition nécessaire de la vie psychologique ; puisque la conscience dans ses manifestations multiples dépend de tout l'organisme et en particulier du système nerveux. D'une part, elle est la base des sciences fiites morales qui ne sont que les manifestations de l'esprit dans l'espace et le temps. Son rapport avec ces sciences est à peu près le même que celui de la mécanique avec les sciences physiques et naturelles, c'est-à-dire qu'il comporte le plus haut degré de généralité. Elle arrive dans le développement social à la pleine conscience d'elle-même et à la satisfaction de ses tendances multiples. Actuellement on est généralement d'accord pour admettre que le développement de l'esprit individuel dépend des condi«*
PSYCHOLOGIE
tions sociales, que l'étude de ces conditions aide la psychologie et est aidée par elle.
Enumérons les principales créations de l'activité humaine qui peuvent compléter la psychologie et lui permettre de dépasser les limites étroites de Findividu.
Les langues, disait MaxMuller, contiennent une psychologie pétrifiée. Les trois grandes classes d'idiomes — monosyllabiques, agglutinantes, à flexions — correspondent à des formes différentes de mentalité, quoique ces caractères différentiels soient loin d'être fixés avec précision, et cela n'est pas vrai seulement des races ; les variétés de langues d'origine aryenne ou sémitique reflètent le mode habituel de penser et de sentir des divers peuples : précis ou vague, net ou fluide, rationnel ou émotionnel.
L'histoire au sens ordinaire du mot, celle des dynasties, des révolutions, des guerres — surtout dans les mémoires et biographies — nous montre les idées, les passions, les appétits prodigieusement agrandis par la scène du monde. Elle nous les présente en grossissement. Taine a pu écrire : expliquer une révolution, c'est faire une page de psychologie.
Comment pénétrer dans l'intimité profonde et les variétés si nombreuses du sentiment religieux, sans l'histoire des religions ? Sans elle, on reste confiné dans l'abstraction stérile et vide : on n'a qu'une psychologie arbitraire, tronquée et misérable.
Même remarque pour le sentiment moral. C'est l'histoire des mœurs, des législations, des institutions politiques et sociales qui en fait comprendre l'évolution, et ces variations, au cours des
TH. R1BOT
siècles, sur lesquelles les moralistes de toutes les écoles ont tant disserté.
Comment comprendre la nature et la puissance de l'imagination créatrice sans l'histoire des arts. La littérature en particulier n'est-elle pas un instrument d'analyse ? et il ne manque pas de romanciers qui, à juste titre, se sont intitulés psychologues.
Enfin les sciences elles-mêmes sont indispensables pour comprendre l'évolution des idées générales, ce qu'on a appelé l'histoire des concepts. Assurément ce n'est pas l'analyse subjective et individuelle qui toute seule nous instruira sur ce point.
Sans insister davantage, on voit que la psychologie trouve partout à glaner et même à moissonner. Sans doute, il faut reconnaître qu'ici sa méthode est beaucoup plus précaire et que l'interprétation est plus souvent probable que certaine. Il ne faut pas oublier qu'elle n'observe plus directement les hommes, qu'elle ne les atteint qu'à travers leurs œuvres qui ne sont que des signes dont la transparence n'est pas toujours suffisante.
Tous ces matériaux permettent l'emploi de la méthode comparative qui n'a été introduire en psychologie que récemment, à l'imitation des sciences naturelles. Tant qu'on est resté enfermé presque exclusivement dans l'observation intérieure, cette méthode n'a pu être soupçonnée. A la fin du xvme siècle, un analyste aussi pénétrant que Hume qui, en sa double qualité d'historien et de psychologue aurait dû avoir un goût décidé pour l'étude de l'homme réel, concret, écrivait cependant cette phrase : «Pour connaître les Grecs
PSYCHOLOGIE
et les Romains, étudiez les Français et les Anglais d'aujourd'hui : les hommes décrits par Polybe et Tacite ressemblent aux gens qui nous entourent.» De nos jours, nous pensons différemment, nous croyons que cette étude abstraite, réduite à quelques traits généraux fait connaître l'homme et non pas les hommes ; nous croyons que tous les membres de l'humanité n'ont pas été jetés dans le même moule et nous sommes curieux des plus petites différences.
La méthode comparative a pour but de les établir. Par exemple, en face de la psychologie des peuples civilisés, elle place celle des primitifs reconstituée d'après leurs croyances, leurs mœurs, leurs institutions, leurs langages, le développement inégal de leurs facultés où l'impulsion prédomine. Elle est donc un procédé propre de la psychologie individuelle ou collective, complémentaire de la psychologie générale.
A la méthode comparative on doit rattacher la méthode génétique qui au fond n'en est qu'une variété, une forme qui par sa simplicité fait mieux comprendre la nature et la valeur de ce procédé d'investigation. Elle a pour but de découvrir et de retracer les phases successives du développement dere5prit humain dans l'individu ou dans l'histoire. Par elle nous comprenons comment il existe dans l'homme des instincts, des sentiments et même des concepts d'une solidité inébranlable qui sont comme le squelette et l'ossature de notre constitution mentale, étant le résultat organisé d'expériences sans nombre, fixées et transmises par l'hérédité dans l'espèce et au delà d'elle dans les espèces. Elle nous montre que sur cette solide assise reposent d'autres £ 293 3
TH. HIBOT
manifestations de la vie psychique, moins stables, semi-organisées. Enfin elle nous montre au-dessus des manifestations plus complexes, plus instables, plus rares, celles que la dissolution détruit les premières parce qu'elles sont les dernières formées. Cette introduction de ridée de genèse en psychologie, cette substitution de l'hypothèse d'un développement lent à travers les espèces et dans l'individu — ce qu'on peut appeler d'un seul mot la méthode embryologique — a contribué à Téclosion de beaucoup d'ouvrages. Ceux qui depuis une trentaine d'années ont été consacrés à la psychologie de l'enfant peuvent être donnés comme exemple de la méthode génétique. On pourrait aisément en indiquer d'autres.
U expérimentation en psychologie comme dans toute science est une observation faite dans des conditions déterminées d'avance et qui a pour but de simplifier le problème, en éliminant tout ce qui lui est étranger. Elle se présente sous trois formes principales.
i° Etude directe des phénomènes physiologiques et par suite, indirectement des états de conscience concomitants.
20 Etude directe des phénomènes psychiques.
3° Etude des troubles morbides considérés comme un procédé de décomposition et d'analyse.
A ces trois formes correspondent les dénominations de psychologie physiologique, psychophysique, psychologie pathologique.
PSYCHOLOGIE
I. — Pendant de longs siècles, la psychologie est restée assez indifférente aux ressources qu'elle pouvait tirer de l'étude des fonctions corporelles. Il n'y a pas trop lieu de s'en étonner, car la constitution de la physiologie comme science ne date guère que du commencement du xixfl siècle et il n'y aurait eu aucun profit pour le psychologue à s'appuyer sur un ensemble de doctrines incohérentes et mal . urées. Toute entreprise antérieure eût été prématurée, car Tordre de développement des sciences n'est pas arbitraire : la science supérieure se réclame toujours de celle qui lui sert de point d'appui. La psychologie a besoin de la neurologie, comme la physiologie de la digestion a besoin de la chimie. Aussi n'estil pas étonnant que des physiologistes aient fait de la psychologie sans le savoir et sans le vouloir. Leurs découvertes n'ont été qu'une physiologie prolongée ; ils furent conduits par leurs expériences à l'investigation de phénomènes plus délicats.
Ce n'est pas ici le lieu de dresser l'inventaire de ce que la psychologie doit à l'anatomie, à l'histologie du système nerveux et aux expériences pratiquées sur l'encéphale. J'indiquerai seulement l'étude précise et détaillée des réflexes, des sensations organiques, des perceptions, de la motricité, des conditions matérielles de la mémoire, des sentiments, émotions et passions, de la parole et autres modes d'expression.
Il est clair que cette forme de la méthode expérimentale repose sur la connexion intime qui existe entre le psychique et le physique, entre un état de conscience et sa manifestation externe. Par ce procédé on peut découvrir des ^ 295 <a
TH. RI BOT
symptômes subtils du processus mental qui échappe à l'observation pure. Ainsi les variations dans la circulation du sang, dans la respiration, dans la puissance musculaire et les sécrétions qui accompagnent les diverses phases d'une émotion peuvent être exactement mesurées par des instruments.
II. — La méthode psychophysique aspire plus lîaut, car elle tend à des déterminations quantitatives. Une science devient exacte dans la proportion dont elle use de quantités mesurables. Durant ces cinquante dernières années, de grands efforts ont été faits pour mesurer la durée et l'intensité des phénomènes psychiques. Ainsi s'est formé un corps de doctrines qui a eu pour principaux fondateurs Weber et Fechner et qu'on désigne sous le nom de psychophysique. Remarquons en passant que souvent — bien à tort — on la confond avec la psychologie physiologique. Elle n'en est qu'une partie. Au sens exact, on donne le nom de psychophysique à ces recherches expérimentales qui sont faites par les procédés rigoureux du physicien plutôt qu'à l'aide des moyens ordinaires de la physiologie. Elles ont toujours pour but des résultats ou des rapports numériques. Avec raison, on a reproché à ses fondateurs un excès de confiance et une tendance marquée pour la spéculation théorique plutôt que pour l'expérimentation proprement dite.
Quoi qu'il en soit, de ces tentatives est sortie une nouveauté : la fondation par Wundt, à Leipzig, d'un laboratoire muni de ses instruments spéciaux et spécialement consacré à des recherches quantitatives (1879). Il a servi de
PSYCHOLOGIE
modèle à une centaine d'autres actuellement épars sur la surface du globe. Les travaux poursuivis dans ces laboratoires ont été très nombreux et de valeurs inégales. Voici les principaux sujets étudiés par cette méthode : temps nécessaire pour une perception de la vue, de l'ouïe, du toucher, etc. ; 'durée minima de l'acte psychique le plus simple (discerner entre deux sensations) la mémoire et notamment la reproduction des durées (en général, on tend dans le souvenir à abréger celles qui sont longues et à allonger celles qui sont courtes) ; l'attention, ses oscillations et intermittences; l'association des idées étudiée minutieusement suivant une classification préalable (d'après la contiguïté, la ressemblance, la causalité, la complexité, etc.); temps nécessaire pour réagir à un stimulus sensoriel, de la vue, de l'ouïe, du toucher (en général et sauf des variations individuelles, la durée n'est pas la même suivant que le sujet fixe son attention sur la sensation initiale ou sur l'état musculaire qu'il doit produire pour indiquer qu'il a senti); durée de l'acte de juger variant suivant la matière du jugement et suivant la constitution individuelle, etc.
Comme on le voit, la méthode expérimentale offre de grands avantages et on ne peut nier qu'elle a suscité des travaux nombreux, quoique d'une importance inégale. Indépendamment des résultats acquis, èlle est une excellente discipline pour l'esprit : elle force à la rigueur, elle habitue à la patience et fait obstacle aux généralisations hâtives et arbitraires; mais elle a des inconvénients et des lacunes que ses partisans exclusifs, enclins à voir en elle la méthode exclu- £ 297 «
TH. RI BOT
sive de la psychologie, semblent avoir quelquefois oubliés.
Ainsi les expériences sur la durée des états de conscience qui sont désignées sous le nom de psychométrie ne peuvent donner que des moyennes. Le minimum de temps nécessaire pour percevoir une lumière ou un son (on l'évalue en millièmes de seconde = <r) n'est pas le même pour chaque individu. La différence de l'un à l'autre augmente encore s'il s'agit d'une opération complexe, comme l'association d'une espèce à son genre (baleine-mammifère) et autres cas analogues. Sans doute ces expériences ont appris beaucoup de choses, notamment que la pensée n'a pas la rapidité extrême qu'on lui attribuait indûment; mais si les moyennes qu'on en extrait sont des déterminations quantitatives (ce qu'on ne peut nier), elles le sont dans un sens très relatif.
On peut faire la même remarque au sujet de la seule formule générale que la psycho-physique ait proposée, c'est-à-dire la fameuse loi de Weber-Fechner : « La sensation croît comme le logarithme de l'excitation. » Vivement critiquée et souvent modifiée, on ne l'accepte plus sous cette forme absolue. Ce qui en reste, c'est que la sensation augmente plus lentement que l'excitation qui la cause ; qu'un éclairage double, triple, quadruple sera senti comme moindre que le double, le triple, le quadruple. L^a détermination quantitative n'est qu'une approximation.
On peut aussi reprocher à beaucoup d'expériences d'être plus ou mcins artificielles. Les conditions d'étude au laboratoire sont souvent fort différentes de celles de la vie ordinaire où le phénomène psychique se produit naturelle-
PSYCHOLOGIE
ment. Les résultats de l'expérimentation ne peuvent avoir de valeur pour l'ensemble de la vie consciente que dans la mesure où les conditions du phénomène provoqué sont les mêmes que dans la réalité. Or, tel n'est pas toujours ce qui se passe. Pour examiner comment la succession des idées se produit à l'ordinaire, on place quelquefois le sujet dans des conditions très éloignées du cours normal de la pensée. On énonce successivement des mots correspondant à divers objets et il faut répondre immédiatement par Tidée qu'ils suggèrent. Mais on élimine dans cette expérience un facteur capital — l'intérêt qui est si important dans le dynamisme de la mémoire. Il y a beaucoup de fausses expériences de ce genre, notamment en ce qui concerne les sentiments, émotions et passions. Il est très difficile de les prendre sur le vif, de les mesurer sans les éteindre ; et que penser d'émotions, joies, peines provoquées artificiellement ?
Pour que l'expérimentation soit vraiment psychologique, il est nécessaire qu'elle soit contrôlée par l'introspection; car sans elle les résultats sont au profit de la physique ou de la physiologie, non de la psychologie proprement dite : ce qui est arrivé fréquemment. Il faut reconnaître que dans ces dernières années les psycho-physiciens ont volontiers reconnu cette erreur et se sont appliqués à l'éviter.
L'un d'eux a résumé les conditions générales de l'expérimentation comme il suit :
Une expérience est un essai ou une observation faite avec le plus grand soin, de telle manière qu'il est possible à tout autre de la répéter exactement. Elle aide l'observateur à éliminer a 299 «8
TH. RI BOT
toutes les influences perturbatrices tant qu'il observe et aussi à atteindre le résultat désiré sous sa forme pure. Quand nous savons exactement comment nous avons procédé, d'autres peuvent parcourir la même voie et juger si nos conclusions sont vraies ou fausses, si nos instruments étaient appropriés. L'expérimentation assure ainsi la sûreté de l'observation et la connexion de chaque résultat avec ses conditions propres, en sorte que les observateurs de toutes ' les parties du monde peuvent travailler de concert sur le même problème psychologique.
III. — La méthode pathologique tient à la fois de l'observation pure et l'expérimentation. C'est un puissant moyen d'investigation et qui a été riche en résultats. La maladie, en effet, est une expérimentation de l'ordre le plus subtil, instituée par la nature elle-même, dans des circonstances bien déterminées et avec des procédés dont l'art humain ne dispose pas : elle atteint l'inaccessible. D'ailleurs, si la maladie ne se chargeait pas de désorganiser pour nous le mécanisme de l'esprit et de nous faire mieux comprendre ainsi son fonctionnement normal, qui donc oserait risquer des expériences que la morale la plus vulgaire réprouve? Se trouverait-il un homme pour les subir et un autre pour les tenter? La physiologie et la pathologie — celles de l'esprit aussi bien que celles du corps — ne s'opposent donc pas l'une à l'autre comme deux contraires, mais comme deux parties d'un même tout.
Cette méthode trouve des ressources copieuses dans l'étude des maladies du cerveau, des névroses (hystérie, neurasthénie, épilepsie), des
PSYCHOLOGIE
formes variées de la folie et de certains phénomènes anormaux ou rares (somnambulisme naturel et provoqué, changement et dissolution de la personnalité).
Au reste, toutes les manifestations de l'activité mentale peuvent être étudiées sous une forme pathologique. Les perceptions conduisent aux hallucinations ; la mémoire a ses disparitions (amnésie), ses excitations (hypermnésie), ses illusions (paramnésie). La puissance volontaire peut être anéantie (aboulie), paralysée par les tendances impulsives. Tout le monde connaît les anomalies de l'association des idées chez les fous. La pathologie des opérations logiques et de l'imagination créatrice a été négligée. La dernière serait très difficile, le sain et le morbide étant quelquefois indiscernables dans le monde de la fantaisie : cependant je ne la crois pas impossible.
L'étude des troubles du langage et des signes d'expression est un des meilleurs exemples à produire pour montrer combien est fructueuse la méthode pathologique. La faculté de la parole volontaire, de la répétition des mots entendus, de la lecture à haute voix, de l'écriture volontaire ou sous la dictée, de la compréhension des mots parlés, des mots écrits, la faculté de copier: toutes ces facultés peuvent être abolies ensemble ou par groupes de trois, quatre, cinq, les autres restant intactes. Sommes-nous donc fondés à dire que la maladie est un merveilleux instrument d'analyse? Il y a plus; elle instruit sur l'état normal; car ces variétés d'aphasie ont contribué à mettre en relief la prédominance marquée^ chez l'un, des images de la vue (type
TH. RI BOT
visuel), chez d'autres des images sonores ou motrices (type auditif, type moteur).
Je n'ai encore rien dit des rapports de la méthode pathologique avec les sentiments. Tous peuvent revêtir la forme morbide; mais il est un groupe qui, en raison de son importance morale et sociale, a donné naissance à une science nouvelle : l'anthropologie criminelle. A la vérité, elle appartient pour une bonne moitié à l'anatomie et à la physiologie du corps; pour le reste, elle relève de la psychologie ou de la morale. Elle étudie les délinquants, les gens placés sur la frontière de la folie ; elle montre que le langage populaire ne se trompe pas en disant de certains individus « qu'ils n'ont rien d'humain ». Il peut exister dans l'organisation du sentiment des lacunes comparables à la privation d'un membre ou d'une fonction dans l'organisation physique : ce sont des êtres que la nature ou les circonstances ont déshumanisés. La psychologie des foules qui étudie le rôle des sentiments et des impulsions dans les groupes et collectivités est comme un rameau détaché de ce tronc. De date récente, elle s'est affirmée dans quelques œuvres de valeur.
Il ne conviendrait pas de quitter la méthode pathologique sans rappeler ce qui est dû au procédé si longtemps décrié de l'hypnotisme. On n'a pas craint de l'appeler « une vivisection morale », véritable expérimentation qui permet de voir et de faire fonctionner sous nos yeux le mécanisme intellectuel, comme le physiologiste voit et fait fonctionner sous ses yeux la machine organique. Les paralysies produites et guéries par suggestion, les amnésies artificielles, les hallucinations
PSYCHOLOGIE
positives et négatives, les suggestions d'actes à longue échéance : tous ces faits et bien d'autres ont posé de vieux problèmes sous une nouvelle forme.
Mais le point impprtant à noter, c'est que ce procédé est le plus efficace pour pénétrer dans une région de la psychologie dont nous n'avons pas encore fait mention : l'activité inconsciente ou subconsciente. Il est clair que la méthode d'observation intérieure est ici d'usage nul ou ne peut servir qu'à tromper. C'est avec l'emploi toujours grandissant de la méthode objective que la psychologie confinée longtemps dans la conscience claire, a étendu son domaine et s'est habituée à admettre que ce qui tombe sous ses prises n'est qu'une faible partie de notre vie mentale.
Quelque opinion qu'on adopte sur la nature du subconscient, qu'on le considère comme simplement physiologique ou comme un degré très affaibli de la conscience qui peut même devenir infinitésimal, cela importe peu à la question de méthode.
Or, l'hypnotisme est un procédé excellent pour explorer ce monde souterrain qui, connu ou inconnu, fait partie de nous-même, qui conserve notre passé et qui est un réservoir de tendances virtuelles, d'énergie potentielle n'ayant pas réussi à faire irruption dans la conscience. Il a permis de les atteindre directement, non par induction ou par hypothèse srur leurs influences latentes. Il peut, chez certaines personnes, ressusciter quelque épisode de leur vie totalement oublié, ou révéler quelques traits de caractère totalement insoupçonnés de l'hypnotisé luimême.
TH. R1B0T
La précédente énumératioir des méthodes en psychologie ne doit pas faire illusion par le nombre. Malgré de profondes différences, au fond, elles sont toujours une analyse et leur but est unique. La psychologie qui a pour objet les états de conscience et rien qu'eux, ne peut être une science nettement déterminée et à limites fixes. On a pu dire que « toute chose dans le ciel et sur la terre, en tant qu'elle est connue^ est une matière psychologique ». Elle inclut les faits les plus vulgaires de la vie animale et humaine comme les manifestations les plus hautes de l'art, de la science, de la religion ou les plus complexes des sociétés très civilisées. Ses problèmes peuvent donc être attaqués de beaucoup de manières et par des voies bien diverses. Tout psychologue n'est pas également apte à manier toute méthode : l'essentiel est qu'il suive sa vocation et qu'il choisisse bien; et il est regrettable que quelques-uns paraissent imbus de ce préjugé qu'un seul procédé — le leur — est bon et que les autres sont sans portée scientifique.
Si c'était le lieu de faire l'histoire des méthodes partielles dont l'ensemble constitue la méthode psychologique dans sa totalité, il serait facile de montrer qu'elle est formée d'une superposition d'apports successifs, analogues à des stratifications géologiques et qu'elles se sont produites dans les temps modernes sous l'influence de la discipline prépondérante. D'abord c'est la physique de Newton : elle guide Hartley, le fondateur de Tassociationisme ; il le déclare
PSYCHOLOGIE
explicitement. Puis, l'influence de la biologie s'affirme au dernier siècle. Puis de plus en plus soucieuse de l'exactitude, la méthode devient l'expérimentation des laboratoires et même, avec les psychophysiciens, elle aspire à la détermination quantitative. Enfin, sous l'influence du darwinisme, la méthode génétique ou d'évolution pénètre dans la psychologie comme dans les sciences de la nature et dans l'histoire. Probablement, l'avenir fera d'autres tentatives ; car, malgré tant de moyens d'investigation, il reste beaucoup de problèmes obscurs et une grande place à l'inconnu.
Th. Ribot,
de l'Institut, Professeur honoraire au Collège de France
^ V*h € MÉTHODB. — »o
SOCIOLOGIE ET SCIENCES SOCIALES
L — Historique
Quand il s'agit d'une science nouvelle comme la sociologie, qui, née d'hier, est seulement en train de se constituer, le meilleur moyen d'en faire comprendre la nature, l'objet et la méthode, est d'en retracer sommairement la genèse.
Le mot de sociologie a été créé par Auguste Comte pour désigner la science des sociétés1. Si le mot était nouveau, c'est que la chose même était nouvelle ; un néologisme était nécessaire. Sans doute, en un sens très large, on peut dire que la spéculation sur les choses politiques et sociales a commencé avant le xixe siècle : la République de Platon, la Politique d'Aristote, les innombrables traités dont ces deux ouvrages ont été comme le modèle, ceux de Campanella, de Hobbes, de Rousseau et de tant d'autres traitaient déjà de ces. questions. Mais ces diverses
i. Le mot, formé d'un mot latin et d'un mot grec accouplés, a un caractère hybride qu^ les puristes lui ont souvent reproché. Mais, en dépit de cette formation vicieuse, il a aujourd'hui conquis droit de cité dans toutes les langues européennes.
E. DURKHE1M
études différaient par un trait essentiel de celles que désigne le mot de sociologie. Elles avaient, en effet, pour objet, non pas de décrire et d'expliquer les sociétés telles qu elles sont ou telles qu'elles ont été, mais de chercher ce que les sociétés doivent être, comment elles doivent s'organiser pour être aussi parfaites que possible. Tout autre est le but du sociologue qui étudie les sociétés simplement pour les connaître et les comprendre, comme le physicien, le chimiste, le biologiste font pour les phénomènes physiques, chimiques et biologiques. Sa tâche est uniquement de bien déterminer les faits dont il entreprend l'étude, de découvrir les lois selon lesquelles ils se produisent, en laissant à d'autres le soin de trouver, s'il y a lieu, les applications possibles des proposions qu'il établit.
C'est dire que la sociologie ne pouvait apparaître avant qu'on n'eût acquis le sentiment que les sociétés, comme le reste du monde, sont soumises à des lois qui dérivent nécessairement de leur nature et qui l'expriment. Or cette conception a été très lente à se former. Pendant des siècles, les hommes ont cru que même les minéraux n'étaient pas régis par des lois définies, mais pouvaient prendre toutes les formes et toutes les propriétés possibles pourvu qu'une volonté suffisamment puissante s'y appliquât. On croyait que certaines formules ou certains gestes avaient la vertu de transformer un corps brut en un être vivant, un homme en un animal ou une plante, et inversement. Cette illusion, pour laquelle nous avons une sorte de penchant instinctif, devait naturellement persister beaucoup plus longtemps dans le domaine des faits sociaux.
SOCIOLOGIE ET SCIENCES SOCIALES
En effet, codftne ils sont beaucoup plus complexes, Tordre qu'ils présentent est bien plus difficile à apercevoir et, par suite, on est porté à croire que tout s'y passe d'une manière contingente et plus ou moins désordonnée. A première vue, quel contraste n'y a-t-il pas entre la suite simple, rigoureuse, avec laquelle se déroulent les phénomènes de l'univers physique, et l'aspect chaotique, capricieux, déconcertant des événements qu'enregistre l'histoire ! D'un autre côté, la part même que nous y prenons nous inclinait à penser qu'étant par nous ils dépendaient exclusivement de nous et pouvaient être ce que nous voulions qu'ils fussent. Dans ces conditions, il n'y avait pas lieu de les observer puisqu'ils n'étaient rien par eux-mêmes, mais tenaient tout ce qu'ils avaient de réel de notre seule volonté. De ce point de vue, la seule question qui pouvait se poser était de savoir, non pas ce qu'ils étaient et suivant quelles lois ils procédaient, mais ce que nous pouvions et devions souhaiter qu'ils fussent.
C'est seulement à la fin du xvni6 siècle que l'on commença à entrevoir que le règne social a ses lois propres, comme les autres règnes de la nature. Montesquieu, en déclarant sque « les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses », entendait bien que cette excellente définition de la loi naturelle s'appliquait aux choses sociales comme aux autres ; et son Esprit des Lois a précisément pour objet de montrer comment les institutions juridiques sont fondées dans la nature des hommes et de leurs milieux. Peu après, Condorcet entreprenait de retrouver l'ordre suivant lequel s'étaient faits les S> 309 3
E. DURKHEM
progrès de l'humanité 1 ; ce qui é&ait la meilleure manière de faire voir qu'ils n'avaient rien de fortuit, dé capricieux, mais dépendaient de causes déterminées. En même temps, les économistes enseignaient que les faits de la vie industrielle et commerciale sont gouvernés par des lois qu'ils croyaient même avoir découvertes.
Cependant, et bien que ces différents penseurs aient préparé la voie à la conception sur laquelle repose la sociologie, ils n'avaient encore qu'une notion assez ambiguë et flottante de ce que sont les lois de la vie sociale. Ils ne voulaient pas dire, en effet, que les faits sociaux s'enchaînent les uns aux autres suivant des relations de cause à effet, définies et invariables, que le savant cherche à observer par des procédés analogues à ceux qui sont employés dans les sciences de la nature. Mais ils entendaient seulement que, étant donnée la nature de l'homme, une voie se trouvait par cela même tracée qui seule était naturelle et que l'humanité devait suivre si elle voulait être d'accord avec elle-même et remplir ses destinées ; mais il restait possible qu'elle s'en écartât.
Et en fait on estimait qu'il lui était arrivé sans cesse de s'en écarter par suite de déplorables aberrations qu'on ne prenait pas, d'ailleurs, grand soin d'expliquer. Pour les économistes, par exemple, la véritable organisation économique, la seule dont la science ait à connaître, n'a, pour ainsi dire, jamais existé; elle est plus idéale que réelle; car les hommes, sous l'influence de leurs gouvernants et par suite d'un véritable aveuglement, s'en seraient toujours laissé détourner.
i. Dans le Tableau des progrès de V esprit humain.
SOCIOLOGIE ET SCIENCES SOCIALES
C'est dire qu'on la construisait déductivement beaucoup plus qu'on ne l'observait; et l'on revenait ainsi, quoique d'une manière indirecte, aux conceptions qui étaient à la base des théories politiques de Platon et d'Aristote.
C'est seulement au début du xixe siècle, avec Saint-Simon d'abord 4, et surtout avec Auguste Comte son disciple, qu'une conception nouvelle s'est définitivement fait jour.
Procédant, dans son Cours de philosophie positive, à la revue synthétique de toutes les sciences constituées de son temps, il constata qu'elles reposaient toutes sur cet axiome que les faits dont elles traitent sont liés suivant des rapports nécessaires, c'est-à-dire sur le principe déterministe ; d'où il conclut que ce principe, qui avait été ainsi vérifié dans tous les autres règnes de la nature, depuis le règne des grandeurs mathématiques jusqu'à celui de la vie, devait être également vrai du règne sçcial. Les résistances mêmes qui s'opposent aujourd'hui à cette extension nouvelle de l'idée déterministe ne doivent pas arrêter le philosophe; car elles se sont régulièrement produites chaque fois qu'il a été question d'étendre à un règne nouveau ce postulat fondamental, et elles ont toujours été vaincues. Il fut un temps où l'on se refusait à l'admettre même dans le monde des corps bruts ; il s'y est établi. On Ta nié ensuite des êtres vivants et pensants ; il y est maintenant incontesté.
i. Principaux ouvrages de Saint-Simon concernant la science sociale : Mémoire sur la science de l'homme, 1813; l'Industrie, 1816-1817; l'Organisateur, 1819; Du système industriel, 1821-1822; Catéchisme des industriels, 1822-1824. De la physiologie appliquée aux améliorations sociales.
E. DURKHEIM
On peut donc être assuré que les mêmes préjugés auxquels il vient se heurter, quand il s'agit de l'appliquer au monde social, ne dureront euxmêmes qu'un temps. D'ailleurs, puisque Comte posait comme une vérité d'évidence — vérité, au reste, qui est maintenant incontestée — que la vie mentale de l'individu est soumise à des lois nécessaires, comment les actions et les réactions qui s'échangent entre les consciences individuelles, quand elles sont associées, ne seraientelles pas soumises à la même nécessité?
De ce point de vue, les sociétés cessaient d'apparaître comme une sorte de matière indéfiniment malléable et plastique, que les hommes peuvent, pour ainsi dire, pétrir à volonté ; il fallait désormais y voir des réalités, dont la nature s'impose à nous et qui ne peuvent être modifiées, comme toutes choses naturelles, que conformément aux lois qui les régissent. Les Institutions des peuples ne pouvaient plus être considérées comme le produit de la volonté, plus ou moins bien éclairée, des princes, des hommes d'État, des législateurs, mais comme les résultantes nécessaires de causes déterminées qui les impliquaient physiquement. Etant donnée la manière dont un peuple est composé à un moment de son histoire, l'état de sa civilisation à cette même époque, il en résulte une organisation sociale, caractérisée de telle ou telle façon, tout comme les propriétés d'un corps résultent de sa constitution moléculaire. On se trouve donc en face d'un ordre de choses stable, immuable, et une science pure devient, à la fois, possible et nécessaire pour le décrire et l'expliquer, pour dire quels en sont les caractères et de quelles causes ils dépendent.
SOCIOLOGIE ET SCIENCES SOCIALES
Cette science, purement spéculative, c'est la sociologie. Pour mieux montrer les rapports qu'elle soutient avec les autres sciences positives, Comte l'appelle souvent la physique sociale.
On a dit parfois que cette manière de voir impliquait une sorte de fatalisme. Si le réseàu des faits sociaux est d'une trame aussi solide et aussi résistante, ne s'ensuit-il pas que les hommes sont incapables de le modifier et que, par conséquent, ils ne peuvent agir sur leur propre histoire ? Mais l'exemple de ce qui s'est passé dans les autres règnes de la nature montre combien ce reproche est injustifié. Il fut un temps où, comme nous le rappelions tout à l'heure, l'esprit humain ignorait que l'univers physique eût ses lois. Est-ce à ce moment que l'homme a eu le plus d'empire sur les choses? Sans doute, le sorcier, le magicien croyaient pouvoir, à volonté, transmuter les corps les uns dans les autres; mais le pouvoir qu'ils s'attribuaient ainsi était, nous le savons aujourd'hui, purement imaginaire. Au contraire, depuis que les sciences positives de la nature se sont constituées (et elles se sont constituées, elles aussi, en prenant pour base le postulat déterministe), que de changements n'avonsnous pas introduits dans l'univers ! Il en sera de même dans le règne social. Jusqu'à hier, on croyait que tout y était arbitraire, contingent, que les législateurs ou les rois pouvaient, tout comme les alchimistes d'autrefois, changer à leur guise la face des sociétés, les faire passer d'un type dans un autre. En réalité, ces prétendus miracles étaient illusoires ; et à combien de graves méprises a donné lieu cette illusion encore trop répandue ! Au contraire, c'est la sociologie qui,
E. DURKHEIM
en découvrant les lois de la réalité sociale, nous permettra de diriger avec plus de réflexion que par le passé l'évolution historique ; car nous ne pouvons changer la nature, morale ou physique, qu'en nous conformant à ses lois. Les progrès de l'art politique suivront ceux de la science sociale, comme les découvertes de la physiologie et de l'anatomie ont aidé au perfectionnement de l'art médical, comme la puissance de l'industrie s'est centuplée depuis que la mécanique et les sciences physico-chimiques ont pris leur essor. Les sciences, en même temps qu'elles proclament la nécessité des choses, nous mettent entre les mains les moyens de la dominer1. Comte fait même remarquer avec insistance que, de tous les phénomènes naturels, les phénomènes sociaux sont les plus malléables, les plus accessibles aux variations, aux changements, parce qu'ils sont les plus complexes. La sociologie n'impose donc nullement à l'homme une attitude passivement conservatrice ; au contraire, elle étend le champ de notre action par cela seul qu'elle étend le champ de notre science. Elle nous détourne seulement des entreprises irréfléchies et stériles,
i. On objecte que le déterminisme sociologique est inconciliable avec le libre arbitre. Mais si vraiment l'existence de la liberté impliquait la négation de toute loi déterminée, elle est un obstacle insurmontable, non seulement pour les sciences sociales, mais pour toutes les sciences; car, comme les volitions humaines sont toujours liées à quelques mouvements extérieurs, elle rend le déterminisme tout aussi inintelligible en dehors de nous qu'au dedans. Cependant, nul ne conteste plus, même parmi les partisans du libre .arbitre, la possibilité des sciences physiques et naturelles. Pourquoi en serait-il autrement de la sociologie?
SOCIOLOGIE ET SCIENCES SOCIALES
inspirées par la croyance qu'il nous est possibledé changer, comme nous voulons, Tordre social, sans tenir compte des habitudes, des traditions, de la constitution mentale de l'homme et des sociétés.
Mais, si essentiel que soit ce principe, il ne suffisait pas à fonder la sociologie. Pour qu'il y eût matière à une science nouvelle, appelée de ce nom, encore fallait-il que l'objet dont elle entreprenait l'étude ne se confondît avec aucun de ceux dont traitent les autres sciences. Or, au premier abord, il peut paraître que la sociologie est indistincte de la psychologie ; et la thèse a été effectivement soutenue, notamment par M. Tarde1 . La société, dit-on, n'est rien en dehors des individus qui la composent ; ils sont tout ce qu'elle a de réel. Comment donc la science des sociétés pourrait-elle se distinguer de la science des individus, c'est-à-dire de la psychologie?
A raisonner ainsi, on pourrait soutenir également que la biologie n'est qu'un chapitre de la physique et de la chimie, caria cellule vivante est composée exclusivement d'atomes de carbone, d'azote, etc. dont traitent les sciences physico-chimiques. Maisc'est oublierqu'un tout a très souvent des propriétés très différentes de celles que possèdent les parties qui le constituent. S'il n'y a dans la cellule que des éléments minéraux, ceux-ci, en se combinant d'une certaine manière, dégagent des propriétés qu'ils n'ont pas quand ils ne sont pas combinés ainsi, et qui sont caractéristiques de la vie (propriétés de se nourrir et de se reproduire) ; ils forment donc, par le fait de leur syn-
i. Voir notamment son livre sur V Imitation.
E. DUHKHEM
thèse, une réalité d'un genre tout nouveau qui est la réalité vivante, et qui constitue l'objet de la biologie. De même, les consciences individuelles, en s'associant d'une manière stable, dégagent, par suite des rapports qui s'échangent entre elles, une vie nouvelle, très différente de celle dont elles seraient le théâtre si elles étaient restées isolées les unes des autres; c'est la vie sociale. Les institutions et les croyances religieuses, les institutions politiques, juridiques, morales, économiques, en un mot tout ce qui constitue la civilisation n'existerait pas s'il n'y avait pas de société.
En effet, la civilisation suppose une coopé^ ration non seulement de tous les membres d'une même société, mais encore de toutes les sociétés qui sont en rapports les unes avec les autres. De plus, elle n'est possible que si les résultats obtenus par une génération se transmettent à la génération suivante de manière à pouvoir s'accumuler avec ceux qu'obtiendra cette dernière. Mais pour cela, il faut que les générations successives, à mesure qu'elles parviennent à l'âge adulte, ne se séparent pas les unes des autres, mais restent étroitement en contact, c'està-dire associées d'une manière permanente. Voilà donc tout un vaste ensemble de choses qui ne sont que parce qu'il y a des associations humaines, et qui varient suivant ce que sont ces associations, suivant la manière dont elles sont organisées. Trouvant leur explication immédiate 1
i. Sans doute, la nature des sociétés tient, en partie, à la nature de l'homme en général; mais l'explication directe, immédiate des faits sociaux se trouve dans la nature de la société, car, autrement, la vie sociale n'aurait pas plus varié que les attributs constitutifs de l'humanité.
SOCIOLOGIE ET SCIENCES SOCIALES
dans la nature, non des individus, mais des sociétés, ces choses constituent donc la matière d'une science nouvelle, distincte de la psychologie individuelle, quoiqu'en rapport avec cette dernière : c'est la sociologie.
Ces deux principes, Comte ne se contenta pas de les établir théoriquement ; il entreprit de les mettre en pratique et, pour la première fois, il tenta de faire une sociologie. C'est à quoi sont employés les trois derniers volumes du Cours de philosophie positive. Du détail de son œuvre il ne reste plus grand'chose aujourd'hui. Les connaissances historiques et surtout ethnographiques étaient encore trop rudimentaires de son temps pour offrir aux inductions du sociologue une base suffisamment solide. De plus, comme nous le verrons plus loin* Comte ne se rendait pascpmpte de la multiplicité des problèmes que posait la science nouvelle : il croyait pouvoir la faire d'un coup, comme on fait un système de métaphysique, alors que la sociologie, comme toute science, ne peut se constituer que progressivement, en abordant les questions les unes après les autres. Mais l'idée était infiniment féconde et survécut au fondateur du positivisme.
Elle fut reprise d'abord par Herbert Spencer1. Puis, dans ces trente dernières années, toute une légion de travailleurs se leva, un peu dans tous les pays, mais tout particulièrement en France, qui s'appliquèrent à ces études. La sociologie est sortie maintenant de l'âge héroïque. Les principes sur lesquels elle repose, et qui avaient été proclamés tout d'abord d'une
i. V. ses Principes de sociologie, trad. fr.
E. DURKHE1M
manière toute philosophique et dialectique, ont reçu maintenant la confirmation des faits. Elle suppose que les phénomènes sociaux n'ont rien de contingent ni d'arbitraire. Or les sociologues ont montré qu'en effet certaines institutions morales, juridiques, certaines croyances religieuses se retrouvaient identiques à elles-mêmes partout où les conditions de la vie sociale présentaient la même identité. On a même pu constater que des usages se ressemblaient jusque dans les détails, et cela dans des pays très éloignés les uns des autres et entre lesquels il n'y a jamais eu aucune espèce de communication. Cette remarquable uniformité est la meilleure preuve que le règne social n'échappe pas à la loi du déterminisme universel1.