LES SCIENCES SOCIALES PARTICULIÈRES
Mais si, en un sens, la sociologie est une science une, elle ne laisse pas de comprendre une pluralité de questions et, par conséquent, de sciences particulières. Voyons donc quelles sont ces sciences dont elle est le corpus.
Déjà Comte avait senti la nécessité de la diviser : il y distinguait deux parties, la statique et la dynamique sociales. La statique étudie les sociétés en les considérant comme fixées à un moment de leur devenir et elle recherche les lois de leur équilibre. A chaque instant du temps, les individus et les groupes qui les forment sont unis entre eux par des liens d'un certain genre
i. On trouvera quelques exemples dans nos Règles de la méthode sociologique, p. 117.
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qui assurent la cohésion sociale, et les divers états d'une même civilisation soutiennent les uns avec les autres des connexions définies : à tel état de la science, par exemple, correspond tel état de la religion, de la morale, de l'art, de l'industrie, etc. La statique essaye de déterminer en quoi consistent ces liens de solidarité et ces connexions. La dynamique, au contraire, considère les sociétés dans leur évolution, et s'applique à découvrir la loi de leur développement. Mais l'objet de la statique, telle que l'entendait Comte, est très peu déterminé, comme il ressort de la définition qui vient d'en être donnée : aussi ne tient-elle que quelques pages dans le Cours de philosophie. Toute la place est prise par la dynamique. Or le problème que traite la dynamique est unique : suivant Comte, une seule et même loi domine la suite de l'évolution; c'est la fameuse loi des trois états1. Rechercher cette loi, voilà quel serait le seul objet de la dynamique sociale. Ainsi entendue, la sociologie se réduirait donc à une seule question, si bien que, du jour où cette question unique serait résolue — et Comte croyait en avoir trouvé la solution définitive — la science serait faite. Or il est dans la nature même des sciences positives de n'être jamais achevées. Les réalités dont elles traitent sont beaucoup trop complexes pour pouvoir être jamais épuisées. Si la sociologie est une science positive, on peut être assuré qu'elle ne tient pas dans un seul problème, mais comprend, au contraire, des parties
i. C'est la loi en vertu de laquelle l'humanité aurait successivement passé et devait nécessairement passer par trois âges : l'âge théologique, puis l'âge métaphysique, et enfin l'âge de la science positive.
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différentes, des sciences distinctes qui correspondent aux divers aspects de la vie sociale.
Il y a, en réalité, autant de branches de la sociologie, autant de sciences sociales particulières qu'il y a d'espèces différentes de faits sociaux. Une classification méthodique des faits sociaux serait prématurée et, en tout cas, elle ne saurait être tentée ici. Mais il est possible d'indiquer quelles en sont les catégories principales.
Tout d'abord, il y a lieu d'étudier la société dans son aspect extérieur. Considérée sous cet angle, elle apparaît comme formée par une masse de population, d'une certaine densité, disposée sur le sol d'une certaine façon, dispersée dans les campagnes ou concentrée dans les villes, etc. ; elle occupe un territoire plus ou moins étendu, situé de telle ou telle manière par rapport aux mers çt aux territoires des peuples voisins, sillonné plus ou moins de cours d'eau, de voies de ; communication de toutes sortes qui mettent en rapports, ou plus lâches ou plus intimes, les habi- tants. Ce territoire, ses dimensions, sa configuration, la composition de la population qui se meut sur sa surface, sont naturellement des facteurs importants de la vie sociale; c'en est le substrat et, de même que, chez l'individu, la vie psychique varie suivant la composition anatomique du cerveau qui la support^, de même les phénomènes collectifs varient suivant la constitution du substrat social. Il y a donc place pour une science sociale qui en fasse l'anatomie; et puisque cette science a pour objet la forme extérieure et matérielle de la société, nous proposons de l'appeler morphologie sociale. La morphologie sociale ne doit pas, d'ailleurs, se borner à une
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analyse descriptive; elle doit aussi expliquer Elle doit chercher d'où vient que la population se masse sur certains points plutôt que sur d autres, ce qui fait qu'elle est principalement urbaine ou principalement rurale, quelles sont les causes qui déterminent ou enrayent le développement des grandes villes, etc. On voit que cette science spéciale a elle-même une multitude indéfinie de problèmes à traiter
Mais à côté du substrat de la vie collective il y a cette vie elle-même. Nous retrouvons ici une distinction analogue à celle que l'on observe dans les autres sciences de la nature. A côté de la chimie qui étudie la manière dont les minéraux sont constitués, il y a la physique qui a pour matière les phénomènes de toute sorte dont les corps ainsi constitués sont le théâtre. En biologie, tandis que l'anatomie (appelée aussi morphologie) analyse la structure des êtres vivants le mode de composition de leurs tissus, de leurs organes, la physiologie étudie les fonctions de ces tissus, de ces organes. De même, à côté de la morphologie sociale il y a place pour une physiologie sociale qui étudie les manifestations vitales des sociétés.
Mais la physiologie sociale est elle-même très complexe et comprend une pluralité de sciences particulières ; car les phénomènes sociaux d ordre physiologique, sont eux-mêmes trèl variés.
Il y a d'abord les croyances, les pratiques et
i. Ce que les Allemands appellent YAnthropogeogra phie nest pas sans rapports avec ce que nous nommons morphologie soc.ale (v. les travaux de Ratzel en Alï magne et de M. Vidal de la Blache en France).
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les institutions religieuses. La religion, en effet, est une chose sociale puisqu'elle a toujours été la chose d'un groupe, à savoir d'une Église, et que même, dans la très grande généralité des cas, l'Église et la société politique se confondent. Jusqu'à des temps tout récents on était le fidèle de telles divinités par cela seul qu'on était le citoyen de tel État. En tout cas, les dogmes, les mythes ont toujours consisté en des systèmes de croyances communes à toute une collectivité et obligatoires pour tous les membres de cette collectivité. Il en est de même des rites. L'étude de la religion ressortit donc à la sociologie : elle constitue l'objet de la sociologie religieuse.
Les idées morales et les moeurs forment une autre catégorie, distincte de la précédente. On verra dans un autre chapitre comment les règles de la morale sont des phénomènes sociaux; ils sont l'objet de la sociologie morale.
Le caractère social des institutions juridiques n'a pas besoin d'être démontré. Elles sont étudiées par la sociologie juridique. Celle-ci est, d'ailleurs, en rapports étroits avec la sociologie morale; car les idées morales sont l'âme du droit. Ce qui fait l'autorité d'un code, c'est l'idéal moral qu'il incarne et qu'il traduit en formules définies.
Il y a enfin les institutions économiques : institutions relatives à la production des richesses (servage, fermage, régime corporatif, entreprise patronale, régime coopératif, production en fabrique, en manufacture, en chambre, etc.), institutions relatives à l'échange (organisation commerciale, marchés, bourses, etc.), institutions relatives à la distribution (rente, intérêts, salaire, etc.).
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Elles forment la matière de la sociologie économique.
Telles sont les principales branches de la sociologie. Il s'en faut pourtant que ce soient les seules. Le langage, qui, par certains côtés, dépend de conditions organiques, est pourtant un phénomène social; car lui aussi est toujours l'œuvre d'un groupe dont il porte la marque. Même le langage est, en général, un des éléments caractéristiques de la physionomie des sociétés, et ce n'est pas sans raison que la parenté des langues est souvent employée comme un moyen d'établir la parenté des peuples. Il y a donc matière pour une étude sociologique du langage qui est, d'ailleurs, commencée 4, On en peut dire autant de l'esthétique; car quoique chaque artiste (poète, orateur, sculpteur, peintre, et*,) mette sa marque propre sur les œuvres qu'il crée, toutes celles qui sont élaborées dans un même milieu social et à une même époque expriment, sous des formes diverses, un même idéal qui est lui-même étroitement en rapport avec le tempérament des groupes sociaux auxquels ces œuvres s'adressent.
Il est vrai que certains de ces faits sont déjà étudiés par des disciplines depuis longtemps constituées; notamment, les faits économiques servent de matière à cet ensemble de recherches, d'analyses, de théories diverses que l'on désigne communément sous le nom d'économie politique. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, l'économie politique est restée jusqu'à présent
i. V. les travaux de M. Meillet et notamment le mémoire paru dans V Année sociologique (t. IX), sous ce titre : Comment les mots changent de sens.
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une étude hybride, intermédiaire entre l'art et la science; elle est beaucoup moins occupée à observer la vie industrielle et commerciale, telle qu'elle est et telle qu'elle a été, pour la connaître et en déterminer les lois, qu'à la reconstruire telle qu'elle doit être. Les économistes n'ont encore que bien faiblement le sentiment que la réalité économique s'impose à l'observateur comme les réalités physiques, qu'elle est soumise à la même nécessité et que, par suite, il faut en faire la science d'une manière toute spéculative, avant d'entreprendre de la réformer. De plus, ils étudient les faits dont ils traitent comme s'ils formaient un tout indépendant, qui se suffit et peut s'expliquer par lui-même. Or en réalité, les fonctions économiques sont des fonctions sociales, solidaires des autres fonctions collectives; et elles deviennent inexplicables quand on les abstrait violemment de ces dernières. Le salaire des ouvriers ne dépend pas seulement des rapports entre l'offre et la demande, mais de certaines conceptions morales; il hausse ou il baisse suivant l'idée que nous nous faisons du bien-être minimum que peut revendiquer un être humain, c'est-à-dire, en définitive, suivant l'idée que nous nous faisons de la personne humaine. On pourrait multiplier les exemples. En devenant une branche de la sociologie, la science économique sera naturellement arrachée à cet isolement en même temps qu'elle se pénétrera davantage de l'idée du déterminisme scientifique. Par conséquent en prenant ainsi place dans le système des sciences sociales, elle ne se bornera pas à chan ger d'étiquette; elle transformera et l'espri
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dont elle est animée et les méthodes qu'elle pratique.
On voit par cette analyse combien il s'en faut que la sociologie soit une sorte de science très simple, qui tienne, comme le pensait Comte, dans un seul problème. Dès aujourd'hui, il est impossible à un sociologue de posséder l'encyclopédie de sa science ; mais il faut que chaque savant s'attache à un ordre spécial de problèmes, s'il ne veut pas se contenter de vues très générales et vagues, qui pouvaient avoir leur utilité tant que la sociologie s'essayait seulement à explorer son domaine et à prendre conscience d'elle-même, mais auxquelles elle ne doit plus s'attarder désormais. Ce n'est pas à dire toutefois qu'il n'y ait pas place pour une science synthétique qui s'efforce de rassembler les conclusions générales qui se dégagent de toutes ces sciences particulières. Si différentes que soient les unes des autres les diverses classes de faits sociaux, ce ne sont pourtant que des espèces d'un même genre; il y a donc lieu de rechercher ce qui fait l'unité du genre, ce qui caractérise le fait social in abstracto et s'il n'y a pas des lois très générales dont les lois diverses établies par les sciences spéciales ne sont que des formes particulières. C'est l'objet de la sociologie générale, de même que la biologie générale a pour objet de dégager les propriétés et les lois les plus générales de la vie. C'est la partie philosophique de la science. Mais comme la valeur de la synthèse dépend de la valeur des analyses dont elle résulte, faire avancer ce travail d'analyse constitue la tâche la plus urgente de la sociologie.
E. DURKHEIM
En résumé, le tableau suivant représente schématiquement les principales divisions de la sociologie :
Etude de la base géographique des peuples dans ses rapports avec l'organisation sociale.
Etude de la population, son volume, sa densité, sa disposition sur le sol.
Sociologie religieuse.
— morale.
Physiologie sociale . \ ~ juridique.
j — économique,
f — linguistique.
\ — esthétique.
Sociologie générale.