L. LÉVY-BRUHL
nature s'agrandit et s'enrichit chaque fois qu'une portion de la réalité qui nous est donnée dans l'expérience se « désubjective » pour s'objectiver Cette conception n'est donc pas toujours sembla ble à elle-même, ni de contenu constant. Au contraire, elle n'a guère cessé de varier depuis l'épo que très reculée où elle est née. Car elle a dû naître. Il a existé un temps où aucune séquence presque de phénomènes n'apparaissait comme infailliblement régulière : les esprits et les dieux pouvaient, par leur action arbitraire, à peu près tout produire et tout empêcher. A çe moment, le domaine de la nature, si tant est que la nature soit conçue, même d'une façon vague, est presque infiniment petit. Il est alors minimum. Peu à peu il s'est formé, il s'est accru, et il comprend aujourd'hui la plus grande partie de ce qui nous est donné dans l'espace. Mais de quel droit, au nom de quel principe, fixerions-nous dès à présent le maximum qu'il ne dépassera pas ? Pourquoi exclurions-nous a priori de la nature ainsi conçue telle portion du réel, les phénomènes sociaux par exemple ? Parce que nous n'éprouvons pas aujourd'hui le besoin de les y faire entrer, parce qu'un sentiment spontané s'y oppose ? Pauvres raisons : car, sans critiquer le rôle que Ton fait jouer ici au sentiment, nous voyons, par l'histoire des sciences, que l'esprit humain se trouve toujours satisfait de la conception intellectuelle du monde, quelle qu'elle soit, qui lui est transmise. Il suit la ligne de moindre effort, et il tend à conserver tel quel l'héritage intellectuel qu'il a reçu. Loin de désirer ou de réclamer un enrichissement pour la conception traditionnelle de la nature, il n'accepte presque jamais sans
TSIOHALK
résistance celui qu'on lui offre, et seulement après un temps plus ou moins long.
Rien ne s'oppose donc, a priori, h ce que le processus d'objectivation se poursuive, à ce que de nouvelles portions de la réalité donnée entrent dans la représentation intellectuelle de la nature, et soient désormais conçues comme régies par des lois constantes. C'est une conquête de ce genre que la sociologie scientifique réalise. La résistance qu'elle rencontre est un fait normal, et qui pouvait être prévu. La distinction rigide entre le monde de la « nature physique » et le monde moral n'est qu'un aspect de cette résistance.
De même que nous avons de presque toute la réalité donnée dans L'espace deux représentations parfaitement distinctes, l'une sensible et subjective, l'autre conceptuelle et objective ; de même que le monde des sons et des couleurs est aussi l'objet de la science ^hysique ; de même enfin que nous sommes accoutumés à nous représenter objectivement comme des ondes de l'éther ce que nous éprouvons subjectivement comme chaleur et comme lumière, sans que l'une de ces représentations exclue l'autre ni même s'y oppose ; de même, nous pouvons posséder en même temps deux représentations de la réalité morale, l'une subjective, l'autre objective. Nous pouvons d'une part, subir l'action de la réalité sociale où nous sommes plongés, la sentir se réaliser dans notre propre conscience, et de l'autre, saisir dans cette réalité objectivement conçue les relations constantes qui en sont les lois. La coexistence en nous de ces deux représentations nous deviendra familière. Elle ne soulèvera pas plus de difficultés