L. LEVY-BRUHL
que lorsqu'il s'agit du monde extérieur. Les progrès de l'acoustique ont-ils rien enlevé à la puissance émotionnelle des sons, et quand Helmholtz a eu découvert la théorie physique du timbre, les richesses de l'orchestration d'un Beethoven ou d'un Wagner ont-elles cessé de faire les délices de nos oreilles ? Nous ne sommes pas moins sensibles à la délicatesse et à l'éclat des couleurs, depuis que l'optique sait les décomposer. Pareillement, quand la science des faits moraux nous en aura donné une représentation objective, quand elle les aura incorporés à la « nature », la vie intérieure de la conscience morale n'aura rien perdu de son intensité, ni de son irréductible originalité.
Une différence cependant subsiste. La nature physique s'impose pour ainsi dire du dehors à l'homme, toujours semblable à elle-même, et indifférente à sa présence. Les phénomènes se produisent conformément aux lois à l'intérieur de la terre, qui nous est inaccessible, comme à sa surface. Mais les mœurs, les langues, les religions, les arts, en un mot les institutions sont l'œuvre de l'homme, le produit et le témoignage de son activité, transmis de génération en génération, bref, la matière même de son histoire. Ils sont autres là où cette histoire est autre. Gomment concilier cette diversité selon les temps et les lieux avec le caractère essentiel de la nature, qui consiste en une constante et parfaite uniformité?
Cette difficulté ne fait qu'exprimer sous une forme nouvelle l'objection que nous avons examinée plus haut. Elle revient à douter a priori que des phénomènes donnés, dans une appréhension primitive, comme infiniment divers, et