‹ De la méthode dans les sciences (volume 2)Chapitre 49 sur 61 · I. LÉVY-BRUHL · texte numérisé non relu

I. LÉVY-BRUHL

Cette hypothèse, que l'on hésite à mettre en discussion, n'a pourtant rien d'absurde en soi. On la Repousse d'instinct, car la conscience semble attester que tous, savants et ignorants, nous trouvons dans les impératifs du devoir une direction suffisante. Et, en outre, par une sorte d'optimisme spontané, nous ne concevons pas que quelque chose puisse à la fois nous être indispensable et nous faire défaut. Cependant il arrive — et force nous est de le reconnaître — que nous soyons hors d'état, pour longtemps peut-être, de donner une solution rationnelle à des problèmes fort importants pour nous. Témoin les maladies, si nombreuses encore, où le médecin, sachant son impuissance, s'abstient d'intervenir, excepté pour soulager les souffrances du patient qu'il ne peut pas guérir. L'hommemédecine des sauvages, et même le médecin d'il y a quelques siècles, ne doutaient jamais de l'efficacité de leurs remèdes. Le progrès du savoir a rendu les nôtres plus réservés et plus circonspects. Ne peut-il en être de même en matière morale et sociale ? Avant la recherche scientifique des lois, toute question pratique se rapportant à la morale paraît avoir une solution immédiate, définitive, et le plus souvent obligatoire. Avec le progrès de la science, une période commence où les plus éclairés ne feront pas difficulté d'avouer que la solution rationnelle d'un grand nombre de problèmes leur échappe. Tel est déjà l'état d'esprit de plus d'un savant en présence de beaucoup de problèmes sociaux proprement dits.

Mais comment suspendre ainsi son jugement, lorsqu'il s'agit, non plus de problèmes généraux,

MORALE

dont on admet bien que la solution dépend du savoir, mais de résolutions que la vie nous oblige de prendre sur l'heure, nous mettant en demeure, par exemple, de répondre par oui ou par non à une question urgente? On conçoit le silence de la science ; on ne conçoit pas le silence, même provisoire, de la morale.

Cette difficulté n'est pas aussi inextricable qu'elle le semble d'abord, et qu'elle le serait en effet, s'il fallait accepter les termes où elle est posée. Elle provient, pour une grande part, d'une confusion d'idées. Le mot « morale » est pris par l'usage courant en des sens très distincts. Tantôt il désigne la réalité morale existante, c'est-à-dire l'ensemble des devoirs, droits, sentiments, croyances, qui constituent à un moment donné le contenu de la conscience morale commune ; tantôt on appelle de ce nom la pratique morale, en tant qu'art rationnel fondé sur la science et intervenant dans les phénomènes moraux ou sociaux pour les modifier. Or, l'aveu de notre ignorance peut bien, dans un très grand nombre de cas, suspendre cette intervention; mais que nous l'ignorions ou non, la réalité sociale a son existence propre, objective, et demeure ce qu'elle est. Notre science et notre ignorance ne sont, à son égard, que des ce dénominations extrinsèques », exactement comme à l'égard de la « nature physique », ^ont les lois, quand elles sont ignorées de nous, ne se font pas moins sentir que lorsqu'elles nous sont connues.

Bref, la morale, — si l'on entend par là l'en-

i. Voyez plus haut, ch. iv, § II, p. 100.

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