L. LÉVY-BRUHL
semble des devoirs qui s'imposent à la conscience — ne dépend nullement, pour exister, de principes spéculatifs qui la fonderaient, ni de la science que nous pouvons avoir de cet ensemble. Elle existe vi propria, à titre de réalité sociale, et elle s'impose au sujet individuel avec la même objectivité que le reste du réel. Les philosophes se sont imaginé parfois que c'étaient eux qui fondaient la morale : pure illusion, inoffensive d'ailleurs, et dont il leur a fallu revenir. Hegel, au commencement de sa Doctrine du Droit, raille les théoriciens de l'État qui se donnent pour tâche de construire l'État tel qu'il doit être. Il leur explique que l'État existe, que c'est une réalité donnée , et qu'ils auront déjà fort à faire pour le comprendre tel qu'il est. 11 leur propose l'exemple du physicien, qui n'a jamais eu l'idée de rechercher quelles devraient être les lois de la nature, mais qui se demande tout uniment quelles elles sont. Cette réflexion ne s'applique pas moins bien à la morale. On ne « fait » pas la morale d'un peuple ou d'une civilisation, pour cette raison qu'elle est déjà toute faite. Elle n'a pas attendu, pour exister, que des philosophes l'eussent construite ou déduite. Mais, de même que les lois, une fois découvertes, nous procurent le moyen d'intervenir rationnellement, et à coup sûr, dans les séries de phénomènes physiques, en vue de certaines fins que nous désirons atteindre; de même, la connaissance des lois sociologiques nous conduirait à un art moral rationnel, qui nous permettrait d'améliorer, jusqu'à un certain point, la réalité sociale où nous vivons.
La célèbre formule cartésienne, qui assimile