L. LÉVY-BRUHL
ception d'une « nature sociale », analogue à 1 « nature physique », l'autorité des règles mora les subsiste en fait, si en droit elle disparaît Nous avouerons que notre conscience indivi duelle continue à se conformer à la conscienc morâle commune de notre temps, et que 1 pression sociale produit les mêmes effets qu'au paravant. Mais nous saurons que nous y som mes soumis, bon gré mal gré, presque comme la loi physique de la pesanteur. Qu'y a-t-il d commun entre le fait de subir une nécessité na turelle qu'on ne peut éviter, et le dévouemen d'une activité, maîtresse de soi, à un idéal d justice et de bonté ? La morale perd jusqu'à son nom, si elle n'a pas sa réalité propre, si elle se confond avec la « nature ».
Que le devoir se présente à la conscience avec un caractère sacré, qu'il lui imprime un respect religieux, c'est un fait que personne ne conteste. Mais inférer de là qu'en effet le devoir ne peut provenir que d'une origine supra-naturelle, et que la moralité nous introduit dans un monde supérieur à la nature, c'est simplement transformer le fait lui-même en explication. Il se peut que ces caractères du devoir et, en général, de la conscience morale soient l'effet d'un ensemble de conditions qui se trouvent réunies, à peu près semblables, dans toutes les sociétés humaines un peu civilisées. C'est l'hypothèse que la science sociologique juge la plus conforme aux faits. Il faut croire qu'elle n'a rien de particulièrement choquant, puisque bien avant qu'il fût question de sociologie, et dès l'antiquité, elle était soutenue par les philosophies empiristes et utilitaires,
MORALE
Quant à opposer à la réalité donnée un autre état social, conçu ou imaginé par nous, où la justice régnerait seule, et que l'on nomme « idéal », c'est en effet de cette façon que nous croyons le mieux sentir combien la moralité nous élève au-dessus de la pure nature.
Mais, en fait, cet idéal n'est autre chose que la projection — plus ou moins transfigurée — de la réalité sociale de l'époque qui l'imagine, dans un passé lointain, ou dans un avenir non moins lointain. Pour les anciens, c'était l'âge d'or; pour les modernes, c'est la cité de Dieu, ou le règne de la justice. Chaque civilisation, chaque période définie de chaque civilisation a son idéal moral, qui la caractérise aussi bien que son art, sa langue, son droit, ses institutions et son idéal religieux. Bref, cet idéal fait partie précisément de cette réalité sociale à laquelle on l'oppose : mais les éléments imaginatifs qui y entrent pour une grande part permettent de l'en distinguer, et de le séparer du présent, pour se le représenter soit dans le passé, soit dans l'avenir.
Dans ce dernier cas, c'est la forme que prend l'idée de progrès social pour des esprits qui n'en ont pas encore une conception positive et scientifique. Supportant avec impatience les maux et les iniquités de leur condition présente, ils se font une image, imprécise mais consolante, de la réalité qui sera plus tard : d'un monde où les hommes seraient justes et bons, où les égoïsmes se subordonneraient docilement au bien général, où les institutions produiraient ce bien sans contrainte ni souffrance pour personne. Mais, en remontant assez haut dans le passé de l'huma-i