L. LEVY-BRVHL
nité, nous retrouverions des imaginations du même genre au sujet du monde physique. Partout l'homme s'est plu à opposer à la nature réelle, d'où proviennent pour lui tant de souffrances, de douleurs et de terreurs, l'idée d'une nature bienveillante et douce, où il serait garanti contre la faim, la soif, la maladie, les in tempéries :
vestem vapor, herba cubile
Praebebat...
Il reste toujours quelque chose de ce rêve dans les descriptions de l'âge d'or, comme dans celles des paradis. Elles peignent la race humaine non seulement plus innocente mais aussi plus exempte de souffrance, et affranchie de la dou leur comme du péché.
Aujourd'hui, Ton a cessé d'imaginer une nature physique autre que celle qui est donnée on a entrepris la tâche, plus modeste et plu hardie à la fois, de conquérir la nature réelle au moyen de la science et des applications qu'ell permet. De même, quand la notion de la « nature morale » sera devenue familière à tous les esprits, quand on ne s'en représentera plus les phénomènes sans concevoir en même temps les lois statiques et dynamiques qui les régissent, on cessera d'opposer à cette nature un « idéal » dont les traits les plus précis sont empruntés d'elle. L'effort de l'esprit humain se portera vers la connaissance des lois, condition nécessaire, sinon toujours suffisante, de notre intervention raisonnée dans les séries de phénomènes naturels. A la conception imaginative d'un « idéal > aura succédé la conquête méthodique du réel.
MORALE
Nous sommes ainsi ramenés à l'idée d'un art rationnel, fondé sur la science de la réalité sociale. Admettre que cette réalité a ses lois, analogues à celles de la nature physique, n'équivaut nullement à la regarder comme soumise à une sorte de fatum, et à désespérer d y apporter aucune amélioration. Au contraire, c'est l'existence même des lois qui, en rendant la science possible, rend possible aussi le progrès social réfléchi. Sur ce point encore, la comparaison de la « nature sociale » avec la « nature physique » est instructive. Ni l'une ni l'autre, semble-t-il, n'a été faite et disposée en vue du bien-être de l'homme par une toute-puissance favorable. Mais Tune est peu à peu asservie par lui, et si les progrès futurs des sciences répondent à ceux des trois derniers siècles, de grandes espérances sont permises. Pareillement, quand les sciences sociales auront fait des progrès comparables à ceux des scien.ces physiques, on peut penser que leurs applications seront aussi très précieuses.
A ce moment — malheureusement encore très éloigné de nous, puisque les sciences dont il est question en sont elles-mêmes à leurs premiers pas, et que nous ne nous faisons même pas une idée précise de ce que pourront être ces applications, — l'autorité de telle ou telle pratique, de telle ou telle institution, de tel ou tel droit se trouvera compromise, si cette pratique, cette institution, ce droit, sont incompatibles avec les conséquences de faits bien établis. Nous voyons déjà quelques exemples de ce progrès dans l'abandon de pratiques considérées autrefois comme excellentes, ou même comme indispensables, et qui sont contraires en fait, —
h. LÉVY-BRUHL
l'économie politique Ta démontré, — à lk fin même où elles tendaient (défense d'exporter le blé et les métaux précieux ; prolongation du travail dans les manufactures jusqu'à seize et dixhuit heures par jour; secret de la procédure criminelle, etc.).
A mesure que la science avancera, les occa- . siens deviendront plus fréquentes de substituer aux pratiques traditionnelles des modes d'action plus rationnels, ou simplement de renoncer à des interventions dirigées par des idées fausses, et qui produisent les résultats les plus funestes. De combien de méfaits la médecine et la chirurgie ne se sont-elles pas chargées innocemment, dans leur période préscientifique, qui n'est terminée que d'hier! De même, j que d'efforts perdus, que d'activité dépensée à I contre-sens, que de souffrances et de désespoirs J causés aujourd'hui par nos arts sociaux, qui en sont encore à cette période, par notre politique, par notre économie sociale, par notre péda- I gogie, par notre morale ! Loin donc de nous alarmer, la constatation du fait que notre morale tend à perdre son caractère absolu et mystique, pour être conçue comme relative et soumise à la critique, devrait nous réjouir comme un grand et heureux événement. C'est le premier pas dans la voie de la science : voie longue et ardue, mais I seule libératrice.