L. Lévy-Bruhl
Professeur à la Sorbonne.
HISTOIRE
Nous prendrons le mot histoire dans sa plus large acception. Nous entendrons par ce mot l'ensemble des manifestations de l'activité et de la pensée humaines, considérées dans leur succession, leur développement et leurs rapports de connexitéou de dépendance. On restreint parfois le sens du mot histoire à l'histoire politique, à l'histoire de la formation des États et de leurs rapports mutuels, et on en distingue l'histoire littéraire, l'histoire de l'art, l'histoire de la philosophie, l'histoire religieuse, l'histoire du droit, l'histoire économique, voire même l'histoire des mœurs et de la civilisation. Mais ces diverses histoires ne sont, comme l'histoire politique ellemême, que des parties de l'histoire proprement dite, des points de vue particuliers auxquels on envisage l'activité et la pensée humaines. Le but idéal de l'histoire serait de reconstituer, dans la série des temps, la vie intégrale de l'humanité.
Cette reconstitution sera toujours partielle et imparfaite, car, pour les époques anciennes, un très grand nombre des faits de l'histoire ont disparu sans laisser aucune trace, et pour les temps modernes la multiplicité des documents est trop grande pour qu'il soit possible de les
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connaître tous, et de les utiliser tous. Même s'il était possible de les connaître tous, il resterait encore à déterminer leur valeur et la valeur relative des faits auxquels ils se rapportent, et il est impossible de procéder à cette détermination avec une absolue certitude. Il y a donc, dans toutes nos connaissances historiques, une part inévitable d'incertitude, et l'objet de la méthode historique sera précisément d'enseigner par quels procédés d'investigation et d'interprétation on peut circonscrire cette part d'incertitude et atteindre à la vérité approximative la plus parfaite possible1.
Nous ne nous arrêterons pas à discuter la question de savoir si l'histoire est ou non une science. On lui a quelquefois refusé ce titre, à cause de la r
i. Nous devons, dans les étroites limites qui nous sont imposées, nous borner à indiquer les caractères et les pro- 1 cédés essentiels de la méthode en histoire et les questions principales qu'elle soulève. L'analyse la plus précise et la plus détaillée qui ait été faite des conditions et des difficultés de l'investigation et de la construction historiques se trouve dans Y Introduction aux études historiques , de Ch.-V. Langlois et Ch. Seignobos (Hachette, 1898). Le compendium le plus complet de toutes les parties de la méthode historique et de tous les problèmes qu'elle soulève est l'ouvrage de M. Ernest Bernheim, Lehrbuch der historischen Méthode und der Geschichtsphilosophie (Leipzig, Duncker et Humblot; 3e et 4e éd., 1903). Nous indiquerons encore trois ouvrages où les problèmes de la méthode historique sont abordés avec force et précision : H.Eourdeau, V Histoire et les historiens, 1872; P. Lacombe, De l'histoire considérée comme science, 1894, et surtout A.-D. Xénopol, les Principes fondamentaux de V histoire, 1899, nouv. éd., sous le titre : La Théorie de l'Histoire, 1908. MM. Bréhier et Desdevises du Dézert ont donné un bon résumé des règles essentielles de la critique et de la méthode historiques dans leur brochure : Le Travail historique, 1907.
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part d'incertitude et de subjectivité qui est inséparable de toute construction historique; mais cette part de subjectivité est un caractère qui lui est cômmun avec toutes les sciences dites morales, qui ont pour objet l'homme, les actes ou les pensées de l'homme; et quant à la part d'incertitude, on peut faire observer qu'elle se trouve à un degré plus ou moins grand dans toutes les sciences, à l'exception des mathématiques pures, qu'elle existe déjà dans les mathématiques appliquées et dans l'astronomie, à un degré plus marqué dans les sciences physiques et chimiques, et plus marqué encore dans les sciences naturelles et biologiques. On ajoute, il est vrai, que les sciences de la nature ont cet avantage de pouvoir constamment vérifier par l'observation directe et l'expérience les faits sur lesquels elles se fondent, donner ainsi à nos connaissances une précision de plus en plus grande, soumettre à un examen constamment renouvelé les synthèses proposées par les savants et enfin formuler les synthèses en lois qui classent et expliquent ^tous les phénomènes connus et permettent d'en annoncer la répétition ou d'en expliquer lés anomalies. Cela est vrai et cela implique la conséquence que les méthodes d'observation, d'analyse et de synthèse appliquées dans les sciences de la nature ne peuvent pas être transportées telles quelles dans les sciences morales; mais il ne s'ensuit pas que les procédés d'investigation et d'analyse de l'histoire et les synthèses historiques seront dépourvus de tQut caractère scientifique. Quant aux lois qui semblent être la condition même de la constitution d'une science, il est évident qu'elles ne peuvent avoir le même caractère ni le même
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degré de certitude et d'évidence lorsqu'il s'agit de grouper et de généraliser des phénomènes qui se succèdent dans le temps avec des variations continuelles que lorsqu'il s'agit de grouper et de généraliser des phénomènes qui se répètent toujours identiques à eux-mêmes. Mais l'idée de loi scientifique n'entraîne plus le caractère de certitude absolue qu'on lui a longtemps attribué, et les lois scientifiques nous apparaissent de plus en plus comme des hypothèses provisoires considérées comme vraies aussi longtemps qu'elles paraissent expliquer tous les phénomènes connus d'un même ordre. Et d'ailleurs, dans plusieurs des sciences de la nature, en géologie, en zoologie, en botanique, s'il s'agit d'étudier et d'expliquer les origines et les transformations soit du relief du sol, soit des espèces animales et végétales, ne se trouve-t-on pas en face d problèmes historiques, dont la solution offre des difficultés et des incertitudes analogues à celles que présente l'histoire de l'activité et de la civilisation humaines? La météorologie, à laquelle on ne refuse.pas le nom de science, n'offre-t-elle pas jusqu'ici un caractère bien plus grand d'incertitude que l'histoire?
C'est méconnaître la nature même de nos connaissances scientifiques que de n'attribuer le caractère de science qu'à celles de nos connaissances qui peuvent se formuler en lois et de croire que le propre de la loi est de pouvoir prédire le retour certain des mêmes phénomènes. La science ne prédit rien avec certitude, car elle implique toujours la condition : « toutes choses restant égales d'ailleurs. » La vérité est que le point de vue historique est un des deux points
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de vue auxquels la science se place pour étudier les faits de tout ordre, quand elle les envisage dans leur succession au lieu de les envisager dans leur répétition. Comme Ta très bien exposé M. Xénopol, la science des faits de répétition formule en lois leurs conditions d'existence; la science des faits de succession ne peut formuler de loi; elle les groupe en séries et établit entre eux des rapports de cause à effet.
Tous les phénomènes de la nature peuvent être ainsi étudiés historiquement. On appelle histoire cette étude quand elle s'applique aux manifestations de l'activité humaine.
L'histoire ainsi entendue est une science en ce sens qu'elle a pour objet de réunir, de vérifier et de coordonner tout un ensemble de connaissances d'un même ordre, et les connaissances les plus importantes à l'homme, celles qui concernent son propre être, tout le développement qui l'a fait ce qu'il est. Elle est une science en ce sens que cette réunion, cette vérification et cette coordination sont soumises à des règles spéciales de critique et de méthode scientifiques. L'histoire est cependant aussi un art en ce sens que la manière d'exposer les résultats des recherches historiques dépendra beaucoup du talent, du tempérament, des qualités intellectuelles de chaque historien.
S'il est vrai de dire que la rhétorique est une science qui trace les règles de l'art qu'on appelle Féloquence,'On peut dire que l'investigation et la construction historiques constituent une science qui fournit ses matériaux à l'art de l'histoire. En un mot, c'est dans la méthode et la critique historiques et dans les résultats de leurs opéra-
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tions que consiste la science de l'histoire. Tout ce qui est mise en œuvre, exposition, est Fart de l'histoire. Nous dirons plus loin la nature et les limites de cet art.
Naturellement l'histoire prendra un caractère plus ou moins scientifique suivant que Ton croira les manifestations de l'activité humaine plus ou moins soumises aux lois du déterminisme. Si Von est bien convaincu que tout fait historique a, comme tout phénomène naturel, sa cause et son explication dans les faits qui l'ont précédé, on pourra procéder au travail de coordination et de généralisation avec infiniment plus de sécurité que si l'on s'imagine trouver dans le libre arbitre humain une cause autonome qui à chaque instant peut modifier le cours de l'histoire. A vrai dire tous les historiens ont toujours raconté l'histoire comme formant une chaîne ininterrompue de causes et d'effets. Toutefois il en est qui ont présenté les grands hommes comme jouant dans l'histoire un rôle à part, indépendant et supérieur à celui des causes générales agissant avant leur apparition, et il est des philosophes qui, comme Pascal, n'ont vu dans la marche de l'histoire qu'uneséried'accidentsdontla succession échappe à toute explication. Pour nous, sans nier dans Thistoire le rôle de ce qu'on appelle l'accident ou le hasard, non seulement nous ne croyons pas que le nez de Cléopâtre eût pu, s'il avait été plus court, changer la face du monde; mais nous pensons que ni Cléopâtre ni César lui-même ne sont indispensables à la marche du monde telle qu'elle s'est développée au Ier siècle avant notre ère, étant entendu d'ailleurs que César et Cléopâtre et même la longueur du nez de la reine
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d'Égypte sont des faits aussi nécessaires à un certain point de vue que la transformation de la République romaine en Principat.
Il faut pourtant ne pas oublier que dans tous les phénomènes de la vie il y a un élément individuel et nouveau qui vient s'ajouter aux éléments antérieurs qui les ont produits, et ce sera précisément un des devoirs de la science historique de chercher à discerner dans les actes humains cette part d'individualité créatrice impossible à prévoir et à déterminer d'avance, bien qu'elle soit conditionnée comme tout le reste, qui vient s'ajouter aux causes connues et discernables.
La science de l'histoire, comme toutes les sciences d'induction, se décompose en deux opérations essentielles : analyse et synthèse. Nous n'avons pas à parler ici des règles générales de méthode qui s'imposent à toute science d'induction et que Bacon a le premier énumérées. Nous ne parlerons que des règles spéciales propres à la méthode historique.