I. — Analyse Critique des sources
Le travail d'analyse de l'historien se compose essentiellement à son tour de deux opérations : la critique des sources et la critique des faits. L'histoire offre ceci de particulier que, bien qu'el le soit une science de faits, elle n'est pas une science d'observation; du moins elle n'est une science d'observation qu'en ce qui concerne l'examen des sources ; elle n'est pas une science
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d'observation en ce qui concerne les faits et leur interprétation. Sans doute un historien peut écrire sa propre biographie ou faire le récit des événements dont il a été le témoin et, dans ce cas, il réunit des faits observés par lui ; mais une autobiographie n'est pas une histoire, c'est une source de l'histoire, qui nous donne, non lés faits eux-mêmes, mais l'impression produite par eux sur un témoin. L'histoire commence quand un savant réunit toutes les sources grâce auxquelles il peut connaître un événement ou une période, pour en obtenir la connaissance la plus vraie et la plus complète possible. Tandis que le naturaliste étudie un animal, une plante ou une roche directement, et peut soumettre l'objet de S son observation à dix, à vingt autres savants, l'historien ne connaît jamais directement les faits, il ne connaît que l'impression qu'ils ont | laissée sur ceux qui en ont été les témoins ou qui en ont entendu parler. Il importera au plus I haut degré de savoir quelle est la nature et l'autorité de ces témoignages. -Le premier travail de l'historien sera donc la critique des sources de I l'histoire.
Ces sources peuvent être de nature très diverse. I Je n'en donnerai qu'un classement sommaire, tout pratique et sans prétentions philosophiques.
Je distinguerai parmi les sources les ouvrages, les actes et les monuments.
A. Les ouvrages peuvent être des écrits proprement historiques : généalogies, chronologies, annales, chroniques, mémoires, biographies, histoires, ou des écrits non historiques, mais dont
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l'historien peut se servir comme de sources, ne fût-ce que pour l'histoire des idées et des moeurs ; oeuvres littéraires en vers et en prose, œuvres philosophiques, théologiques, juridiques, économiques. Naturellement, certains de ces écrits pourraient être rangés dans la première catégorie, par exemple les poèmes historiques ou les écrits qui traitent de la philosophie, de la théologie, du droit ou de l'économie politique, au point de vue de leur histpire.
B. Je réunis sous le nom d'actes les documents qui n'ont pas le caractère d'ouvrages historiques ou littéraires, mais sont des actes de la vie publique ou privée, qu'ils aient d'ailleurs pour but de conserver le souvenir d'un fait, ou tout autre but d'utilité pratique. Je distingue les actes historiques, écrits ou gravés, qui ont pour but de conserver le souvenir d'un fait ou qui sont eux-mêmes des faits historiques : chartes, diplômes, traités, actes notariés, procès-verbaux d'assemblées, inscriptions, des actes non historiques qui n'ont pas pour but de conserver pour l'avenir des souvenirs du passé, mais ont un but purement pratique : lois, formules juridiques, jugements, comptes, inventaires, lettres, sermons. Il faut observer que certains actes peuvent avoir le caractère d'écrits historiques, par exemple l'inscription de Béistbun, ou la stèle du roi Mésa, ou l'inscription d'Ancyre, que les lettres et les sermons peuvent être aussi considérés comme des écrits littéraires, et que certaines lettres, co(mme les lettres des Croisés, peuvent être regardées comme des fragments de chroniques.
C. Le troisième groupe de sources est constitué parles monuments, c'est-à-dire par les objets ou
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édifices qui peuvent servir de documents à l'histoire, Ici encore on peut distinguer les monuments historiques, c'est-à-dire les objets ou édifices qui ont pour raison d'être la commémoration d'un fait, le désir de conserver le souvenir d'un personnage, tels que les monuments commémoratifs, arcs de triomphe, colonnes, tombeaux, portraits sculptés, peints, dessinés ou gravés, sceaux,médai\\es,etlesmonumentsnonhistoriquesy c'est-à-dire les édifices et objets de tout genre qui doivent leur existence, non à un motif de commémoration, mais à une raison d'utilité : les constructions de toute nature, les objets d'art, d'ameublement, d'habillement, les ustensiles de tout ordre, les monnaies, les armoiries. Les monnaies, il est vrai, se confondent parfois avec les médailles, et les légendes qu'elles portent prennent une valeur historique. Les armoiries pourraient aussi être rapprochées des sceaux et considérées comme des objets d'un caractère historique.
L'étude externe de ces divers ordres de sources, considérées en elles-mêmes, au point de vue de leur classement et de leur interprétation, a donné naissance à une série de disciplines spéciales qu'on réunit sous le nom de sciences auxiliaires de l'histoire, bien qu'elles ne soient à vrai dire qu'une partie, la partie préparatoire de la critique des sources.
La paléographie est la science des anciennes écritures, la diplomatique celle des chartes et diplômes, Yépigraphie celle des inscriptions, la sphragistique celle des sceaux, le blason celle des armoiries, la numismatique celle des monnaies, Varchéologie celle des monuments et objets de
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toute nature qui nous font connaître la vie du passé. Quelques-unes de ces sciences préparatoires de l'histoire sont assez vastes pour occuper toute ( une vie de savant, et d'ailleurs elles ne peuvent se séparer de l'histoire elle-même; nul ne saurait pratiquer avec supériorité la numismatique, 1 épigraphie, l'archéologie, sans être en même temps historien.
Il faut ajouter à ces sciences auxiliaires de l'histoire la chronologie y qui ne peut guère, il est vrai, être séparée de la diplomatique, mais qui, néanmoins, si on la considère dans son ensemble et dans ses applications à tous les temps et à tous les peuples, constitue bien, par ses rapports avec les mathématiques et l'astronomie, une discipline à part.
On regarde aussi parfois comme des sciences auxiliaires de l'histoire la géographie et l'ethnographie, en tant qu'elles étudient, Tune la terre comme habitat de l'homme, l'autre les caractères physiques qui distinguent les divers groupes d'hommes. La géographie et l'ethnographie sont sans doute des sciences naturelles, mais elles sont indispensables à l'étude des sociétés humaines et à la connaissance de l'histoire.
On pourrait enfin considérer certaines branches de l'histoire, l'histoire littéraire, l'histoire du droit, l'histoire de l'art, l'histoire de la philosophie, des sciences, de la théologie, comme jouant à l'égard de l'histoire proprement dite le rôle de sciences auxiliaires, puisqu'elles critiquent, classent et élucident des séries d'œuvres et de faits qui servent de sources à l'histoire. Il y aurait néanmoins quelque abus à considérer
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comme sciences auxiliaires de l'histoire des applications particulières de l'histoire.
La critique des sources se pose, à propos' de tous les documents qui lui sont soumis, deux questions : celle de Y authenticité et celle de Y autorité du document. La question d'authenticité, la question de savoir à quelle date et à quel auteur appartient un document, et s'il n'a pas été fabriqué avec l'intention de nous tromper sur son origine et sa nature, est relativement la plus aisée à résoudre. Les sciences auxiliaires que nous venons d'énumérer ont précisément pour objet de fournir à l'historien les moyens de reconnaître les signes d'authenticité des documents, de les déterminer, de les classer.
La question d'autorité est beaucoup plus compliquée et plus embarrassante, et il est difficile de l'envisager en elle-même, indépendamment de la critique et de l'interprétation des faits. Lorsque nous sommes en présence d'un témoignage historique quelconque, nous avons à nous demander d'une manière générale si le témoin a pu se tromper ou a voulu nous tromper; mais ces deux questions en supposent une foule d'autres, trop nombreuses pour être toutes énumérées : comment le témoin a connu ce qu'il rapporte, et dans quelles conditions il Ta rapporté, s'il était bien informé, intelligent et impartial. Celui qui a été un acteur des événements qu'il rapporte les connaît mieux que celui qui n'y a pas été mêlé, mais il est difficile qu'il les raconte sans parti pris, et quand le témoin n'a été ni acteur ni spectateur, il y a tout un travail, plus délicat encore, à faire pour savoir à quelles sour-
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ces il a puisé ses renseignements. On distingue parfois, au point de vue de la critique, la tradition orale et la tradition écrite. Cette distinction n'a pas de portée pratique. Nous ne connaissons pour le passé la tradition orale que lorsqu'elle est écrite et il y a des degrés infinis dans la tradition orale, depuis celle qui est recueillie surle-champ telle qu'elle est sortie de la bouche d'un témoin oculaire, jusqu'à celle qui s'est transmise de bouche en bouche pendant plusieurs générations et qui n'a qu'une valeur légendaire.
Aucune règle précise ne peut être appliquée à ces recherches sur l'autorité des témoignages, tant sont variés les éléments qui doivent décider de notre jugement. Il peut arriver qu'un témoignage écrit sur le ton de la passion soit plus vrai et plus impartial qu'un témoignage d'une froideur calculée. Les erreurs commises par les témoins honnêtes dont on ne se méfie pas sont plus dangereuses que les inexactitudes des témoins passionnés ou menteurs qui souvent contiennent en elles-mêmes la preuve de leur fausseté. Souvent aussi le parti pris ne se manifeste que par des réticences, et on altère aussi fréquemment la vérité par ce qu'on tait que par ce qu'on dit. Les Commentaires de César doivent être peut-être l'objet d'autant de méfiance que les Annales de Tacite.
On dit parfois que le témoignage des actes authentiques doit être préféré à celui des écrits historiques, parce qu'ils sont d'une date certaine, contemporains et dépourvus de passion personnelle. Il est indubitable que les actes nous fournissent un moyen précieux de contrôle pour la
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critique des ouvrages des chroniqueurs et des mémorialistes, £t que leur témoignage est inappréciable quand il est immédiat et contemporain. Mais combien d'actes ont été écrits par des témoins passionnés, combien ont été rédigés avec l'intention de donner le change sur la réalité des faits ! Combien l'histoire officielle d'une bataille, d'une négociation, par exemple, est souvent différente de l'histoire réelle ! On dit : « menteur comme une épitaphe, » on pourrait dire aussi : « menteur comme un livre jaune, vert ou bleu. » Que d'inscriptions, de médailles ne sont que de fastueux mensonges !
Il n'y a donc pas de règle absolue qui puisse a priori faire préférer un genre de source à un autre. On n'arrive à déterminer avec un peu d'exactitude l'autorité d'une source que si l'on a pu la confronter avec beaucoup d'autres, et après qu'on en a soumis tout le contenu à un minutieux examen, c'est-à-dire quand on a associé la critique des faits à la critique de la source.
Si nous n'avions à juger que des sources émanant de témoins oculaires ou du moins contemporains des événements, nous pourrions apprécier leur autorité sans trop de peine ; mais les documents que nous avons à consulter ont le plus souvent emprunté les renseignements qu'ils nous fournissent à des sources antérieures perdues, dont nous ignorons fréquemment la provenance et la nature. La recherche et la critique des sources perdues, utilisées par les sources conservées, est une des parties les plus difficiles de la critique historique.
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Critique des faits.
Lorsqu'on a établi, aussi exactement que possible, l'authenticité et l'autorité générales des sources dont on doit se servir, le travail de critique le plus délicat reste encore à accomplir : établir le degré de crédibilité de chaque fait en particulier, en fixer la date et la place dans la chaîne des faits historiques. Chaque fait doit être l'objet d'un examen spécial, car un document émanant du témoin le plus intelligent et le plus honnête peut contenir des faits faux, et au contraire des faits exacts et importants peuvent se trouver dans des sources d'ailleurs impures.
Avant même de s'occuper de déterminer la valeur d'un texte, il faut en fixer exactement le sens. Une analyse attentive est pour cela nécessaire ; car les mots n'ont pas toujours un sens certain. Les écrits qui nous font connaître le monde barbare du ve ou du vie siècle sont des mots latins qui bien souvent s'appliquent aux faits politiques ou sociaux qu'ils expriment aussi inexactement que les noms des divinités romaines aux dieux germaniques. Il arrive qu'un même terme latin soit appliqué à deux institutions différentes, ou qu'une même institution soit désignée par deux termes différents.
Une fois l'analyse du texte achevée et son sens fixé avec la plus grande précision possible, il reste à connaître la valeur des renseignements qu'il nous apporte, et cette valeur dépend, indépendamment de l'autorité générale de la source consultée, des conditions dans lesquelles son
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auteur a connu chacun des faits qu'il nous rapporte, et dont les uns ont été connus directement par lui, d'autres empruntés à des sources écrites, d'autres à des témoignages oraux. Dans le premier cas, nous devons nous rendre compte des conditions subjectives qui infirment ou confirment la valeur du témoignage ; dans les autres, la critique des faits est d'autant plus compliquée que nous ignorons souvent la nature de la source où a puisé l'auteur que nous consultons ; qu'il nous arrive de ne pouvoir distinguer une tradition légendaire d'un renseignement vraiment historique transmis par écrit que par la forme seule sous laquelle le fait nous est présenté; et qu'enfin il y a souvent deux ou plusieurs intermédiaires entre la source primitive et celle où nous puisons. Le moyen le plus sûr, pour constater la vérité d'un fait et pour en déterminer le caractère, est la comparaison des diverses sources qui le rapportent ; cette comparaison comporte en elle-même des chances diverses d'erreurs, d'autant plus que, souvent, alors qu'on croit avoir trouvé dans plusieurs sources la confirmation d'un même fait, on est simplement en présence d'un témoignage unique, plus ou moins servilement copié par plusieurs auteurs,. Mais de plus toute comparaison de témoignages est souvent impossible, surtout pour les époques anciennes, parce qu'un très grand nombre des faits de- l'histoire ne nous sont connus que par un témoignage unique. Si l'on voulait appliquer en histoire le principe : testis unu$y testis nullus, qui d'ailleurs n'est nulle part strictement appliqué, pas même en justice, on serait condamné au silence et au doute sur dç longues périodes, sur une foule dé
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faits d'une importance capitale. Sans doute il faut se garder de l'illusion naïve par laquelle on est disposé à accepter un fait comme certain par cela seul, qu'étant connu par une source unique, il n'a jamais été contredit. Mais diverses raisons nous autorisent à utiliser pour la connaissance de l'histoire des sources qu'aucune autre source indépendante ne permet de contrôler. Tout d'abord on ne doit pas oublier que tout document historique est en lui-même un fait historique, que les documents sont même les seuls faits historiques susceptibles d'observation directe et permanente, que s'ils ne nous renseignent pas toujours avec certitude sur les faits de l'histoire, ils nous renseignent toujours sur ce que leurs auteurs et le plus souvent aussi les contemporains savaient et croyaient sur ces faits. En outre nous pouvons, indépendamment de ce que nous savons de la crédibilité des témoignages, trouver des motifs de confiance dans l'accord des faits entre eux, soit l'accord des faits simultanés qui nous sont rapportés, soit l'accord des faits successifs qui s'enchaînent et s'expliquent les uns les autres. Il y a dans l'évolution historique une conséquence et une logique qui peuvent dans une certaine mesure nous guider dans l'appréciation de faits pour lesquels d'autres éléments de critique nous font défaut.
D'ailleurs l'histoire ne se compose pas uniquement, elle ne se compose même pas essentiellement des événements plus ou moins dramatiques que les annalistes et les historiens d'autrefois nous ont racontés ; elle se compose aussi de tout un ensemble d'institutions, de coutumes et de lois, de manières de vivre, dépenser et de sentir,
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qui constituent la civilisation des diverses épo« ques et sur lesquelles nous sommes directement renseignés par des textes juridiques positifs, dont le témoignage est indiscutable, même quand il est unique, par des monuments et des inscriptions, par des textes littéraires de tout genre, par les mille objets que le passé nous a transmis. Sans doute, ici encore, la critique a sa tâche à accomplir. Les textes ont besoin d'être analysés de prés pour être bien compris, et il faut savoir s'ils correspondent à des réalités, si les lois ont été appliquées, comment les institutions fonctionnaient, quelle est l'étendue et la portée des faits constatés par les inscriptions, si les sentiments et les idées exprimés dans des textes littéraires sont ceux d'une époque ou seulement ceux d'un individu. Néanmoins, nous avons là une foule de documents dont la valeur peut être appréciée avec une certitude suffisante, et qui, examinés tour à tour par une foule de savants, comparés entre eux, contrôlés incessamment par des découvertes nouvelles, fournissent à l'histoire une base de plus en plus solide.
Dans ce travail de critique et d'interprétation des faits particuliers, nous ne devons pas oublier qu'il entre nécessairement un élément subjectif. Que nous le voulions ou non, nous ne pouvons voir les faits historiques du passé, qu'à travers la connaissance que nous avons des faits historiques du présent. L'image que nous nous faisons du passé se forme par analogie avec le présent, soit que nous soyons frappés des ressemblances qui les rapprochent, soit que nous notions les dissemblances qui les séparent ou les opposent. Cetélément subjectif inévitable, qui peut être pour
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l'observateur superficiel une cause redoutable d'erreur en lui faisant défigurer le passé par des assimilations forcées avec le présent, ou en lui rendant le passé incompréhensible parce qu'il lui prête une originalité et une étrangeté imaginaires, devient au contraire un guide précieux pour l'historien scrupuleux et doué de finesse critique. C'est par une comparaison attentive des faits du passé avec d'autres faits analogues pris dans des époques et des pays différents, mais surtout avec les faits les mieux connus de nous, avec les faits présents observés directement par nous, que nous arrivons à en pénétrer le caractère, à en préciser l'importance, à y reconnaître simultanément les éléments de généralité qui les rattachent, soit aux conditions universelles de la vie de société, soit aux conditions générales de tel ou tel état de civilisation, et les éléments de singularité qui en font des traits particuliers et caractéristiques d'une époque ou d'un pays. On a dit quelquefois que l'histoire nous aide à comprendre notre temps ; il est peut-être plus vrai encore de dire que notre temps nous aide à comprendre l'histoire. Ou plutôt c'est la comparaison méthodique de l'histoire et de notre temps qui nous permet de comprendre l'un et l'autre.
Nous reparlerons de la méthode comparative quand nous nous occuperons de la synthèse historique ; car elle a son rôle à tous les degrés de l'investigation historique et nous aurons occasion de dire les critiques qu'on lui a adressées et les périls qu'elle peut offrir ; mais il était nécessaire d'en indiquer l'usage dès les premières opérations de la critique et l'impossibilité d'y échapper. Le rôle essentiel de la méthode est précisé-
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ment de ramener à des règles précises et à des démarches prudentes et conscientes, les impulsions spontanées et instinctives de notre esprit. Toutes les règles de la méthode ne sont, à vrai dire, que des règles de bon sens, qu'un bon esprit, semble-t-il, doit appliquer naturellement sans avoir besoin de les formuler. L'expérience prouve, cependant, que de très grands et très bons esprits les ont souvent méconnues, et que les progrès de la science historique ont été puissamment aidés parla conscience de plus en plus nette de leur importance et du danger qu'entraîne leur oubli.
Ouvrages de critique historique.
Un des premiers devoirs de méthode qui se sont imposés aux historiens dès qu'ils se sont bien rendu .compte des difficultés de leur tâche, a été la division du travail; et en particulier la nécessité, avant d'écrire l'histoire, de procéder à un examen critique des sources et à une série de travaux préparatoires de critique sur les diverses parties de l'histoire. Dès le xvne siècle, dès qu'on eut entrepris la publication des sources de l'histoire, on a commencé d'en faire la critique mais, au xixe siècle, ce travail a été mené avec un activité et avec une précision minutieuse qui on parfois conduit les érudits aux exagérations d l'hypercritique. La critique des sources est deve nue un des exercices habituels des séminaire universitaires où Ton forme les jeunes historiens et les monographies critiques, en se multipliant ont permis d'écrire l'histoire des sources pou des périodes importantes. Très avancé pour le
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périodes reculées de l'histoire, ce travail est encore très imparfait pour l'histoire moderne et contemporaine. Nous avons déjà dit, en outre, que les sciences auxiliaires de l'histoire s'occupent chacune de la critique d'une catégorie spéciale de sources.
A ces travaux de critique des sources s'ajoutent des travaux de critique des faits. Une foule de monographies historiques n'ont pas d'autre objet que de réunir tous les renseignements qu'on possède sur la biographie d'un personnage, sur un événement ou sur une période déterminée de l'histoire, et de les passer au crible pour distinguer les faits acquis à la science de ceux sur lesquels on reste encore dans l'incertitude. Dès le xviie siècle, Lenain de Tillemont dans son Histoire des Empereurs, sa Vie de saint Louis et ses Mémoires pour servir à V Histoire ecclésiastique a donné l'exemple de ces ouvrages qui ne sont qu'une sorte d'inventaire méthodique des faits historiques. Au xixe siècle l'Allemagne a entrepris, avec une critique plus sûre, des répertoires de faits qui peuvent servir de préparation et de base à des ouvrages de narration ou de généralisation, des manuels d'institutions, des annales des règnes des souverains. Partout on a suivi cet exemple; toutes les périodes, tous les divers groupes de faits historiques sont successivement l'objet d'un examen critique. Bien qu'il ne faille pas confondre ces travaux préparatoires d'analyse avec les ouvrages de synthèse qui doivent faire revivre le passé, dans sa réalité complexe, matérielle et spirituelle, il est bien rare que leurs auteurs s'en tiennent simplement à la critique et au classement des
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faits et n'y mêlent pas un certain effort de construction et de généralisation historiques.