CAUSES QUI ONT RETARDÉ L'ÉVOLUTION DE L'ÉDUCATION PHYSIQUE
Les causes qui ont retardé l’évolution de l'éducation physique sont nombreuses. En voici quelques-unes :
— La première est l’automatisme humain. Dès que l’homme a aiguillé sur une voie il lui est pénible de revenir en arrière pour repartir. Il doit alors reconnaître son erreur. L’amour-propre et l’orgueil entrent en jeu, et l'entourage aidant, on poursuit la route, fût-elle sans issue. Savoir Ge naître son erreur est la part du sage ; combien d'hommes sont peus sages !
Le grand coupable en cette affaire a été l’œil.
L'’œil est un organe inférieur, captif de l'illusion. Il est allé automatiquement aux gestes qui l'attiraient le plus, d’où l'intérêt de la foule, qui ne
raisonne pas, pour les exhibitions de gymnastique dans lesquelles plusieurs milliers de bras ou de jambes fonctionnent en même temps, au son rythmé de la musique. La foule réclama l'illusion, elle trouva pour la servir des «illusionnistes » de réelle valeur. L’illusion se répétant, une mentalité spéciale a été créée, par l’œil lui-même, à la fois dupeur et dupé. L’œil a vu des muscles s’hypertrophier par certains mouvements, soulever des poids lourds, abattre un homme d’un seul coup de poing, etc; il est allé directement et automatiquement aux muscles, la seule chose qu'il voyait, sans jamais aller plus loin, à l’intérieur du corps, pour constater la répercussion de tels actes sur les grandes fonctions biologiques.
Il accepta ces actes comme rationnels,.il les imposa, il les impose encore, puisqu'il accorde la plus grande importance aux mouvements. C’est là précisément qu'est l'erreur. Il ne faut pas confondre Les mouvements avec Le mouvement, pas plus qu’on ne confond les hommes avec l’homme.
En gymnastique rationnelle il n’y a pas des mouvements, il n’y a que du mouvement. L’œil a imposé les mouvements, la raison impose te | mouvement.
— La deuxième des causes est tout à l’honneur de l’homme ; c’est ce que j'ai appelé lego-altruisme, c’est-à-dire le sentiment altruiste qui nous pousse d’instinct à vouloir le bien de notre semblable jusqu’à lui imposer un acte qui nous à été salutaire. D'où les remèdes de bonne femme. Tel exercice physique par exemple a fait du bien à tel sujet ou à telle catégorie de sujets pareillement constitués anatomiquement, et cet exercice est aussitôt imposé comme étant le meilleur par cette catégorie de sujets ; voilà pourquoi les « bras de leviers courts », c’est-à-dire les hommes petits et bien räblés ont imposé les exercices de force auxquels ils peuvent mécaniquement et anatomiquement se livrer sans grand danger, pendant que « les bras de leviers longs », c’est-à-dire les hommes élancés et sveltes, avec longs segments, ont préconisé les exercices de vitesse auxquels ilsont adaptés par leur structure anatomique même.
— Le costume habillé tel que nous le portons est encore une des causes d'erreur. Si l’homme pratiquait les mouvements physiques nu, s’il revenait ‘ au yvuvos des Grecs, il constaterait de visu les déformations de son‘corps, il y remédierait, empiriquement. Il n’est pas de palefrenier qui ne connaisse la valeur d’un cheval par sa simple inspection; il n’en serait pas de même si on habillait les chevaux. Le médecin seul peut deviner ce qui doit se passer sous les habits et encore faut-il que ce médecin soit compétent dans les choses physiques, ce qui n’existeé pas encore, puisque aucun cours d'éducation physique n’est professé dans les Facultés de médecine. Ce que. Je médecin sait aujourd’hui, en France, il l’a appris par lui-même et généralement sur lui-même, d’où un ego-altruisme d’autant plus dangereux qu'il vient d’un homme de l’art.
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AUTRE CAUSE. — On critique le jeune philosophe péripatéticien qui se | promène dans la cour du collège au lieu de s’amuser comme au jeune âge. On critique également les Dédagogués qui jusqu’à ce jour se sont désintéressés de la question physique. Cette critique a une excuse dans une cause psycho-dynamique. Cette cause est l’antagonisme profoñd qui existe entre la cérébration et la musculation ; entre l'attention et la respiration.
« À attention forcée, respiration atténuée ; à respiration forcée, attention atténuée ».
L'influx nerveux ne peut aller à la fois, avec un égal débit, au cerveau, pour la cérébration, et aux muscles pour la musculation.
Seule, une méthode rationnelle d'entraînement physique peut répartir posologiquement ce débit d’après les besoins et d’après les moments de chaque sujet. La pédagogie livresque que nous subissons avec le « mot » qui a plus de valeur que « l’acte » crée des tendances en faveur du débit de l’influx nerveux dirigé vers la cérébration ; elle oublie ou plutôt elle ignore la nécessité de rétablir l'équilibre en répartissant ce débit à la musculation, c’est-à-dire à la respiraiion puisque l’acte respiratoire est en raison directe de l'acte musculaire. Voilà pourquoi les pédagogues, obéissant aux tendances établies depuis longtemps, considèrent comme mauvais tout ce qui contrarie ces tendances, c’est-à-dire les exercices physiques.
Les péripatéticiens grecs, qui unissaient le mouvemement à la pensée par la marche, établissaient ainsi l'équilibre entre la cérébration et la musculation par un petit travail musculaire des jambes dégageant le cerveau.
Cependant sous la poussée des sports une réaction s’est produite et quelques pédagogues encore clairsemés accordent une attention bienveillante aux sports. ;
Mais ici nouvelle erreur; beaucoup oublient que les fatigues s’additionnent au lieu de se soustraire, et qu'à cerveau fatigué par la cérébration intellectuelle il ne faut pas ajouter l’irritation du système nerveux par la musculation physique des sports trop violents.
L’avertissement füt donné en 1894 au Congrès de l’Association Française pour l'Avancement des Sciences, à Caen, par M. le docteur Le Gendre. {
— Une autre cause encore fait les pédagogues se désintéresser de l'éducation physique ; c’est la violence et l’incohérence de la gymnastique de suspension aux agrès de la gymnastique allemande que nous devons au Prussien Jahn. Elle fut introduite en France par le Suisse Clias et popularisée par l'Espagnol Amoros ; c’est pourquoi cette gymnastique est dite « française ». La devise de Jahn était « Vive qui peut vivre ».
Sa gymnastique a donc un principe combattif. Elle fut créée en effet
après les désastres de la Prusse à Iéna. Cette gy mnastique n’est pas de la gymnastique au vrai sens du mot, c’est du sport aérien, à poids lourd, - le pire de tous les sports pour l’homme parce que l’homme est un marcheur et non un voilier où un grimpeur.
Cette gymnastique violente les lois de la biologie humaine, elle ne peut donner que de mauvais résultats. On ne lutte jamais en vain contre la Naiure. C’est pourquoi seuls les sujets Jeunes, aux bras de leviers courts pouvant produire de la force s’y entraînent. L’agrès de suspension établit la sélection, il garde pour lui les sujets petits et trapus ; il repousse les sujets allongés et grands. C’est pourquoi on ne voit que des gymnastes de petite taille, au buste épais, aux jambes pers dans les défilés des
1. — Dr P. Le GENDRE : Sur les dangers que peuvent offrir pour les enfants les exercices de sport, in Association française pour l’Avancement des Sciences. Congrès de Caen 1894. Compte rendu de la 23 Session. Première partie. Séance du 11 août 1894, pages 207 à 251.
ur: É bu CRE Sociétés de gymnastique imposant les agrès de suspension : trapèze, anneaux, barres fixes, etc. Les gymnastes de taille élevée ÿ sont rares. Quand aux pédagogues ayant déjà subi « les affres » provoquées par les mouvements de suspension au cours de leur scolarité, il les évitent à leurs élèves avec d'autant plus de raison que les méthodes de gymnastique imposées jusqu'à ce jour dans les programmes officiels ne donnent pas satisfaction à leur esprit critique. Nos règlements d’éducation physique sont défectueux, incomplets ; la longueur des considérations biologiques, les truismes, le verbiage, les phrases creuses, les mots sans valeur font regretter l’absence de toute précision. | 6
La méthode allemande appliquée par de braves gens, assurément, mais de culture intellectuelle moins développée que celle des pédagogues, fit que ceux-ci ont considéré jusqu’à ce jour la gymnastique comme matière inférieure en éducation, comme sujet à exhibition pour quelques privilégiés sacrifiant plus à leurs muscles qu’à leur cerveau. Le jour où les pédagogues se trouveront en présence d’une Méthode vraiment rationnelle d'éducation physique la question sera tranchée ; ils l’adopteront parce que cette méthode, par son rationalisme même, leur permettra de faire rendre au cerveau de leurs élèves le maximum de rendement avec le minimum de lassitude. Jusqu'à ce jour il en a été autrement, d’où la dualité entre pédagogues et sportifs.
Deux méthodes qui se trouvent Ébtusllement en présence dans une lutte vive : la méthode allemande de Jahn, dite « française » où « amorosienne »; la méthode suédoise, de Ling.
Sans prendre parti pour l’une ni pour l’autre de ces deux méthodes, considérons le corps humain mis en fonction physiologique vis-à-vis du milieu, de lui-même et de ses semblables, par le mouvement physique.
Ici une définition de l'éducation physique s'impose.