MARQUIS ET BOURGEOIS DANS MOLIÈRE I7I
En attendant, ils rendent la vie impossible à leur entourage. Ils perdent, par une prudence extrême, pour les autres et pour eux-mêmes, les bénéfices de la prudence. Ils sont tous comme Harpagon, qui ne jouit pas de sa fortune afin de la conserver. La bourgeoisie souffre déjà, quoiqu'elle ne soit pas encore près d'en périr, des excès de sa principale, de sa plus précieuse qualité. On devine ses tares naissantes, dès le jour oij elle devient puissante j elle reste déformée par un trop long servage.
Vous auriez à écrire une page semblable sur le second défaut de la bourgeoisie, la seconde conséquence de son étroitesse d'esprit. Non seulement elle est égoïste et peureuse, mais elle ne veut pas l'avouer, elle veut paraître ce qu'elle n'est pas, elle est extrêmement vaniteuse. Vous récolteriez dans les Précieuses Ridicules, dans le Bourgeois Gentilhomme, dans les Femmes Savantes les exemples favorables; vous en dégageriez les trois ou quatre caractères de la vanité bourgeoise vers i665 ; et vous concluriez :
. . . Elle (cette vanité) est parfaitement naïve j elle se complaît en elle-même et se satisfait à peu de frais ; elle n'a rien d'insolent ni de dédaigneux. La bourgeoisie cherche (étant encore tout près de ses humbles origines), non pas à éclipser la noblesse, mais à se rapprocher d'une classe qu'elle reconnaît elle- même, sans contestation, supérieure. Sa vanité n'est pas encore celle du parvenu du xviii^ siècle, de Turcaret, de Figaro, encore moins celle des potentats de la finance et de la politique dont nous essuyons la morgue aujourd'hui. Elle est bien de i665, du temps où le bourgeois ébloui croyait à peine à son triomphe... Là, comme toujours, Molière a su découvrir, dans l'humanité éternellement semblable à elle-même, les nuances particulières à la société de son temps.
Ce qui nous ramène à la thèse posv'l dans le préambule. Nous n'avons qu'à la reprendre dans notre conclusion :
Conclusion.
Ainsi le grand écrivain, sans cesser de voir en philosophe et de dire en satirique que « plus ça change », dans le cours des siècles, et plus « c'est toujours la même chose «, a su exprimer en poète ces réflexions de moraliste. S'il n'y a, en effet, de science que du général, il n'y a de peinture vivante que du particulier. La vie est essentiellement
172 l'esprit classique au XVII* SIÈCLE
mobile et changeante; ce qui ne change plus est mort ; la vie est dans le changement. Vraie, profonde, philosophique, la comédie de caractères l'était par définition ; mais vivante, mais poétique, elle ne pouvait le devenir qu'en faisant une place suffisante à la peinture des mœurs toujours renouvelées, du métier, de la condition ; et elle nous présente l'homme de tous les temps sous les traits éphémères d'un Josse ou d'un Diafoirus, d'un Mascarille ou d'un Don Juan, d'un Ghrysale ou d'un Orgon. Aujourd'hui encore, c'est par leur vérité générale qu'ils nous instruisent ', mais c'est par leur vérité particulière, momentanée, qu'ils nous plaisent. INIolière est le seul, peut-être, qui ait à ce point réuni deux qualités très différentes : la sagesse du philosophe qui voit et fait voir les hommes sub specie seternitalis, et l'art plus précieux du poète qui les fait vivre et agir dans la société de son temps.
Un élève. — Vous nous avioe promis, Monsieur, la liste des expressions ridicules tirées de nos copies !
— Vous voulez dire, sans doute, des copies, de vos camarades. Car, si je ne me trompe, vous ne m'en avez pas remis.
— J'étais absent, malade...
— Heureuse maladie ! Eh bien ! si vous y consentez, nous serons « malades », nous aussi, ou tout au moins « fatigués »; et je n'ose ajouter une nouvelle fatigue à celle de notre longue correction. Rien n'est fatigant, en effet, comme une série de critiques négatives; d'autant plus qu'on a le sentiment qu'il n'est rien de moins utile. Ou vous avez écouté la correction générale, la correction positive, avec zèle, avec cœur, et vous emporterez de notre classe des souvenirs qui vous dirigeront au cours du prochain travail, ou vous ne nous avez prêté qu'une oreille distraite, une âme indifférente, et il est superflu de présenter de mauvais modèles à celui qui n'a pas retenu les bons. Je vous recommanderais bien, par exemple, d'éviter les mots type, acceniuéj conception, dont vous abusez presque tous, de ne pas me déclarer, notamment, que « les types du temps sont élargis en types humains»...