‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 118 sur 443 · L EXPRESSION DANS LA FONTAINE I · texte numérisé non relu

L EXPRESSION DANS LA FONTAINE I

nerfs dans les muscles, et donnent le mouvement à tous les membres » {Discours de la Méthode, 5). — Gomme ce calembour, plus ou moins involontaire, achève de nous éclairer sur le genre d'esprit du rat ! Et comme le poète a bien su nous montrer dans ce gros être mou, sans défense, une victime désignée pour la grenouille qui s'approche !

La grenouille est toute différente ! Elle représente l'homme actif, déluré, sans scrupules, le brasseur d'affaires, bonnes ou mauvaises, plutôt mauvaises que bonnes, prêt à user de tous les moyens, et, pour commencer, de la réclame, éhontée, sans scrupule, presque celle que nous connaissons aujourd'hui... C'est si bien un homme d'affaires que c'est à peine une grenouille : le fabuliste ne l'ignore pas ; mais il sait aussi que nous le comprenons à demi-mot, que cela n'a aucune importance...

EUe lui dit en sa langue 1

Quelle peut bien être la langue commune entre une grenouille et un rat ? Quel espéranto peut bien être également compris de deux espèces si différentes? La Fontaine, qui pense aa drame humain, n'en a cure, et nous non plus. Sarcey avait coutume de dire qu'au théâtre les invraisemblances dans la donnée importent peu, pourvu qu'une fois les choses admises, ïaclion elle-même soit vraisemblable. Et il ajoutait : « Ça, c'est du théâtre. » Eh bien ! ici, c'est absolument du théâtre ! Gomment une grenouille peut-elle parler à un rat? Gomment peut-elle avoir un seul instant la pensée de manger le rat? Peu importe,.. Nous avons admis le postulat... Le reste est vrai, cela nous sufQt.

Venez me voir chez moi ; je vous ferai festin I

Elle a jugé son homme du premier coup. A un goinfre on n'offre pas un souper fin chez feu Marguer}'^ ; on lui sert des masses de plats, de gros plats fortement assaisonnés, et arrosés au hasard des vins les plus capiteux... On lui offre un Balthazar !

Et non seulement ce rat est un homme, mais une cer-

igS l'esprit classique au xvii'' siècle

taine espèce d'homme, celle où l'on trouvait le mieux, sous l'ancien régime (soyons polis pour nos contemporains !), les hommes devenus gras pour péché de paresse et de gourmandise: les bourgeois qui, pour éviter le travail et les soucis, avaient acheté des « offices » et coulaient une bonne petite vie tranquille dans les dignités municipales ou judiciaires d'alors. Messire rat! II est messire ; il porte le titre que ses pareils, ne pouvant se hausser jusqu'au « Monseigneur », ont fini par dérober à la noblesse, « qui est descendu peu à peu de la haute robe à la petite robe, et va bientôt passer de la petite robe à la seringue ou à la lancette ». (V. La Bruyère, Caractères, ch. vi et vu.) Un pareil homme, naïf, inexpérimenté, est la proie désignée des brasseurs d'affaires. Il est le point de mire de tous ceux qui en veulent aux bourses mal défendues. La grenouille se présente à lui sous les espèces trompeuses d'un entrepreneur de voyages. Dieu me garde de médire de nos excellentes compagnies qui nous tentent si légitimement par de si jolies affiches !... Malheureusement, « les meilleures choses sont sujettes à être imitéespar de vilains singes». Toute entreprise a ses Tartufes ! Et tout le monde n'a pas la loyauté de nos compagnies de chemins de fer !

Je disais ces choses légères, et d'autres analogues, il y a deux ans, devant un inspecteur général qui nous avait rendu visite précisément le jour où nous lisions cette fable. A cet endroit, il nous arrêta : « Vous êtes bien sévères, nous dit-il en riant. Vos observations sont très justes dans leur dureté ; mais permettez-moi de plaider les circonstances atténuantes en faveur de votre agent de publicité.

Vous faites allusion aux affiches du P. L. M Elles sont

souvent charmantes, presque poétiques, avec leurs visions de minarets et de coupoles blanches dans un ciel d'azur, destinées à nous faire prendre en horreur la boue de nos hivers pluvieux... Eh bien ! la grenouille est comme les artistes qui colorient ces images. Elle connaît son métier. Elle met dans son boniment ce qu'il faut d'azur (pas trop, un peu), de l'azur de chromo, mais de l'azur tout de

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même, juste ce qu'il faut d'azur pour secouer l'indiôv d'un bourgeois prosaïque. Il y a de tout dans la cer^^v d'un sot, même de l'esprit, même de l'imagination, même. . . v et, se tournant vers la classe : « Allons, qui dira le mot ? La Fontaine est un homme d'esprit, mais aussi, mais surtout, il est... quoi? »

Un élève. — Un poète !

— Eh oui, un poète ! Et si les personnages eux-mêmes sont un peu terre à terre, nous les voyons agir, du moins, dans un décor poétique. Le marais, l'étang, vers midi, à rheure où les animaux repus sommeillent, où l'on n'entend pas d'autre bruit que le bourdonnement des moustiques... Les plaisirs que promet la grenouille sont précisément de ces plaisirs simples que l'on trouve au bord de l'étang : le bain délicieux dans l'eau tiède, au milieu des roseaux et des nénuphars, les curiosités naturelles, « les raretés à voir le long du marécage », la beauté de ces lieux champêtres... Le joli décor! Le gracieux intermède! Le poète dramatique, sans doute, a fait parler les personnages ; mais le poète lyrique a peint le décor, dont les teintes, après deux cent cinquante ans, n'ont rien perdu de leur fraîcheur, — Et maintenant, vous pouvez revenir au drame. Il approche. Le moment arrive où nous n'aurons plus le loisir de nous attarder au décor. »

Ainsi intervint l'aimable inspecteur. Vous avez pu remarquer qu'il y a, dans une classe de ce genre, deux ou trois instants favorables où notre hôte peut intervenir sans se substituer à nous, de manière cependant à nous encourager et à nous remettre au besoin dans la voie. Ces minutes sont assez rares : il faut savoir les saisir; mais quand l'inspecteur sait les saisir, la classe en est illuminée. Ici, on avait signalé à propos un côté important du commentaire, que nous allions négliger... Puis, discrètement, l'on me rendit la direction pour ne plus prononcer que des mots isolés... Mais la glace était complètement rompue, et nous continuâmes avec plus de confiance.

— Un mot encore avant d'aborder le drame. Résu-

j^-tO L esprit classique au XVII* SIÈCLE

mons les sentiments que tâche d'éveiller dans le cœur du pauvre rat notre agent de publicité. Quels sont-ils ?

— La curiosité, (i)

— Oui; la curiosité n'est pas le privilège des hommes intelligents. Il n'y a qu'une différence entre eux et... les rats. Les gens d'esprit sont curieux des choses dignes d'être retenues, tandis que les autres s'attachent à des puérilités vulgaires : ils s'intéressent de préférence à ce qui n'est pas intéressant. Aussi la grenouille a-t-elle soin, par précaution, d'invoquer des arguments plus solides. Elle fait appel à un second sentiment, un mauvais sentiment, bien entendu. Lequel ?

— La vanité.

— Justement! Il est très agréable de voir les choses. Pourtant, beaucoup de gens ne vont les voir que pour dire qu'ils les ont vues, pour les raconter, pour se. lancer, en famille ou ailleurs, dans des considérations artistiques (la beauté de ces lieux), morales (les mœurs des habitants), et surtout, ah! surtout... Quel est le sujet, le plus difficile de tous, celui qui exige des gens sérieux une grande expérience des choses et des hommes, du jugement, de la prudence, une modération extrême... et que le premier venu se flatte de connaître parfaitement d'après son journal à un sou ?

Toute la classe. — La politique !

— Vous l'avez dit !

Et le gouvornemnnt de la chose publique Aquatique I

Remarquez bien, du reste, qu'il s'agit de la chose publique aquatique. Ce ne peut être la chose publique de Versailles, de Paris ou de Garpentras. Non, le poète est trop innocent, trop discret pour faire ici la moindre allusion à nos affaires... Et il arrive bien vite, pour ne pas se com promettre, à la péroraison.

(i) Lorsque nous n'indiquons pas d'initiulc, plusieurs élèves ont repondu k la fois.

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