‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 117 sur 443 · Première partie : La préparation de la crise · texte numérisé non relu

Première partie : La préparation de la crise

Je vous disais hier qu'il était indispensable, pour bien choisir les exemples dans un paragraphe, d'être guidé par une idée directrice. L'art est un choix, nous l'avons souveni remarqué, et il faut avoir un motif pour choisir un trait plutôt qu'un autre... Dans quelle intention La Fontaine va-t-il nous tracer le portrait du rat et de la grenouille ?

B. — Dans une intention d'auteur dramatique.

— D'accord. Mais en quoi consiste l'habileté d'un auteui dramatique dans les premiers actes, ceux où il nous fai connaître les forces en présence ?

B. — Il doit nous laisser plus ou moins prévoir le réj sultat du combat. Il faut, si nous avons bien suivi le: phases préparatoires, que nous soyons à peu près fixés a\ 3*^ acte sur les chances respectives des deux adversaires tout ce qui nous renseignera sur ces chances sera de l'ex

l'expression dans la fontaine 195

cellent théâtre ; tout ce qui ne nous apprendra rien ?era inutile ou nuisible...

— Veuillez appliquer ce principe à l'étude des deux portraits. Non, pas vous, un autre. Dites-nous, H., ce que La Fontaine doit nous montrer dans le rat. Quel rôle joue le rat dans le drame ?

H. — Le rôle sacrifié, le rôle de victime.

— Bon. Qu'est-ce qui, dans le monde, caractérise ce genre d'hommes, ceux qui paraissent nés exprès pour devenir des victimes, pour être bernés par les uns, écrasés par les autres, ceux qu'on appelle au lycée des « têtes de Turcs », et dans la vie des « moutons » ?

H. — Ils sont faibles...

— Il y a bien des manières d'être faibles... Le rat en a plusieurs. Quelles sont ses faiblesses ? Il y en a d'abord qui sautent aux yeux...

H. — Il est bon à manger.

— Comment La Fontaine nous dit-il cela ? Ou plutôt il ne le dit pas : il le... ? Rappelez-vous le mot de Madame de Sévigné...

Un autre élève. — « Cela est peint, ma fille ! »

— Parfaitement, il le peint. Autant de traits, autant d'images matérielles, concrètes, et qui frappent la vue:

Un rat plein cC embonpoint, gras et des mieux nourris.

Pourquoi trois images ? Une seule ne suffirait-elle pas ? N'y a-t-il pas là des homonymes ?

[Ici les réponses de la classe restent confuses et superficielles ; on cherche à définir l'embonpoint, à le distinguer de la graisse ; on n'aperçoit pas l'idée juste, la raison profonde pour laquelle, instinctivement, La Fontaine a accumulé ses épithètes...]

Réfléchissez. La Fontaine veut nous faire connaître l'mdividu ; il procède naturellement : il va du dehors au dedans, des apparences à la réalité, des effets à la cause... Expliquer, c'est rattacher les faits aux causes... Il nous montre:

i" la surface : V embonpoint.

Mais il y a des gens « un peu gros » qui sont des hom-

[qO l'esprit classique au XVII* SIÈCLE

mes vigoureux et énergiques ; « ce n'est pas de la chair, c'est du marbre ! » crie le lutteur de foire en étalant son torse et ses biceps... Le mot embonpoint a. besoin d'être complété, pour que nous lui donnions tout son sens, son vrrai sens.

2° la cause de V embonpoint: la graisse.

Et La Fontaine nous l'explique, en bon physiologiste. Hélas ! ce n'est pas du marbre ; ce n'est pas même de la chair; c'est de la graisse, de la graisse inutile et lourde, qui tend cette peau luisante... Elle n'est pas, comme le muscle, le résultat de l'exercice; elle n'est que le témoignage d'une vie molle et médiocre... Aussi bien, le corps est l'image de l'âme... S'il est si gras, c'est qu'il ne vit que pour entretenir sa graisse; le but de son existence est...

3** fa bonne nourriture !

Il est « des mieux nourris » ! Soyez rassurés sur son sort ! Cette masse enfouie dans la matière ne connaît pas les grandes passions, les passions qui consument le corps, amaigrissent le visage et enflamment les yeux ! Ce n'est pas un ardent, un fanatique ; ce n'est même pas un dévot...

Et passant, par un nouveau progrès dans l'analyse, delà cause physique à la cause morale, il nous indique les deux caractères essentiels que nous laisse deviner sa physionomie d'homme trop gras : l'insouciance et la niaiserie. Il n'a aucun idéal, aucun souci spirituel,

Il est baissé sans cesse aux soins matériels 1

Il ne sait que digérer tranquillement après un bon dîner:

Sur les bords d'un marais égayer ses esprits I

N'allez pas prendre « les esprits » pour « l'esprit » ! Ce serait un grossier contresens. Ces « esprits » sont les seuls que puisse avoir un sot : ce sont des « esprits animaux », tels que les avait définis Descartes, « corps légers et sub-; tils qui montent du cœuç au cerveau, se rendent par là des

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