Le dénouement
Il arrive... ce qui ne se passe que bien rarement dans la vie : il arrive... le châtiment. Un milan, faisant l'office de deus ex machina, fond sur les deux adversaires et les enlève... Le poète lyrique, si discret pendant la crise où nous devions l'oublier, montre ici timidement la tête : il prend parti, il a pitié du « pauvret », et il savoure un instant le plaisir de la vengeance. — Triste plaisir ! Justice boiteuse ! Car l'innocent est puni avec le coupable. Mais La Fontaine connaît trop la nature pour exiger d'elle une justice exacte, une justice distributive ; il sait, pour l'avoir beaucoup observée, que la justice de la nature est extrêmement sommaire, à un point déconcertant : elle punit les grands-pères sur leurs petits-fils, et ne montre que par hasard le discernement d'un Minos. La Bible avait dit cela depuis longtemps. Mais La Fontaine lisait peu la Bible (sauf Baruch !), et c'est l'observation quotidienne des choses qui lui avait appris que la justice parfaite n'est pas de ce monde. Après tout, à quoi servirait de s'en chagriner ? Les choses sont ainsi. Prenons-en notre parti ; contentons-nous de rire en voyant la grenouille punie ; et consolons-nous du reste pour la beauté du fait... Et puis, il faut prendre tout au sérieux, rien au tragique ; nous avons peut-être employé un mot bien grave en parlant de drame, à propos de ce petit « conte » ; c'est la faute de
2o4 l'esprit classique au XVII*' SIÈCLE
Taine, dont nous subissons l'influence. La Fontaine avait dit, lui, comédie... ample comédie, il est vrai; mais, s'il avait eu à ne parler que d'une fable, et non de son œuvre entière, il aurait dit, soyez-en sûrs, non pas ample, mais petite, mais délicate comédie, fabella et non fabula! Il ne faut pas s'intéresser à ses personnages plus qu'il ne le fait lui-même: « le pauvret », soupire-t-il, et il passe... Avant tout, ne nous laissons pas attendrir; les pleurs sont disgracieux, l'émotion trop forte manque d'élégance ; et le conte, même dramatique, doit rester gracieux, élégant, aimable... Fi des grands mots ! des mots sévères ! La grenouille est pour lui une « commère », une rusée « galande ». Contentons-nous de lui donner un instant son vrai nom : « perfide » ; mais reprenons bien vite la sérénité du sage et l'ironie du satirique. On a reproché au poète cette indifférence ; on a parlé de dureté, de sécheresse... C'est bien sévère et bien injuste. Nous avons entendu son mot parti du cœur : « le pauvret ! » Ce mot de pitié était la revanche du moraliste. Mais il est poète, il est peintre ; sa morale est toute en action ; il doit disparaître de son œuvre pour laisser parler la nature, et la nature n'est pas tendre... Sachons-lui plutôt gré de ne pas s'attarder sur la tristesse des choses et la dureté des hommes; oublions, au bord de l'étang, devant la nappe d'eau si calme que teint en rose le couchant, qu'elle fut plissée tout à l'heure par suite d'un de ces mille drames que cache à tout moment le délicieux décor; et sourions, malgré tout, avec le poète qui sut répandre sur toutes choses, même sur les tristesses de la vie, même sur la sottise du rat, sur la méchanceté de la grenouille, sur la cruauté de la nature, le charme de cette chose unique et que je vous souhaite en terminant... la grâce!
Le 21 octobre 1910, la Sorbonnc a proposé le sujet suivant:
Résumer une fable de La Fontaine (à votre choix), et montrer quel est dans ce récit l'art du poète et du conteur, la valeur du moraliste.