SUR LE « BON )) LA FONTAINE 2 I
A) avec modération.
a. — Il sait voir, même chez les coupables, le côté sympathique .
— La noblesse du Lion :
Décrépit, goutteux, n'en pouvant plus, Pleurant son antique prouesse.
— Le Renard, fripon, mais si ingénieux, si spirituel I
... D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau!
Messire Loup vous servira,
S'il vous plaît, de robe de chambre I
b. — Il raille les bonnes gens, mais avec indulgence ; il laisse voir eur bonté, et ne les plaisante que sur des points accessoires, pour des mésaventures innocentes.
— le Meunier, son Fils et l'Ane ;
— Perret te ;
— le villageois, dans la Fourmi et la Colombe ;
— le curé, dans le Curé et le Mort, prosaïque, mais bonhomme, ui aussi, sans malice, et seulement un peu routinier : ce qui conduit Faine^ à dire que le fabuliste et le curé se seraient bien entendus, et ijue même la bouteille n'eût pas été de trop entre eux deux I
B) avec gaîté.
Car là est encore un des traits de la bonhomie. Le « bonhomme »
'stgai, foncièrement gai. Il ne rit méchamment de rien, mais il sourit
!f' tout avec bienveillance, sans qu'on puisse jamais savoir si la pitié
porte chez lui sur la raillerie ou la raillerie sur l'indulgence... Il v
j,.usieurs genres de bonhomie, et La Fontaine les possède tous : lonbomie naïve, indulgente bonhomie, bonhomie aimable, bonhomie larquoise, toutes, excepté la bonhomie vulgaire, et, plus que toutes, e qu'on appelle la spirituelle bonhomie.
a) Exemples tirés surtout de ses épithetes :
1 — la chétive pécore — un saint homme de chat î — un autre \odilard, l'Alexandre des chats — ma commère la Carpe — capiaine Renard.
è) Des mots inconscients, échappés à ses personnages, qui sont tous '.excellents mots de comédie : — Ils sont trop verts... — Otons-nous, 1 sent! — Moi, dos tanches.' dit-il. — Respirons, maintenant, ■• ia mouche aussitôt !
-218 l'esprit classique au xyh* siècle
c) Des portraits, vivants et simples à la fois, dont cette gaîté fai^ précisément la vie. — Un exemple : portrait sommaire du Savetier.
C) avec poésie.
Ici, l'impression est presque indéfinissable. Mais il est certain que, «i sa bonhomie est fine et mesurée, si elle ne tombe jamais dans la vulgarité, c'est qu'elle est avant tout élégante, discrète, poétique. « Je suis chose légère.,., a-t-il dit! » Il glisse, il indique, il vous laisse deviner, imaginer le reste... Et cette grâce évocatrice est peut-être le caractère essentiel de sa poésie.
Les pensers amusants, les vagues entretiens, Vains enfants du loisir, délices chimériques.
Ont pris comme à l'envi la fleur de ses années.
(Discours à A/™» de la Sablière, i685.)
Il a rêvé toute sa vie ! Il a senti, seul de son siècle, la douceur de la solitude et les charmes de la campagne. Distrait des détails vulgaires qui absorbent notre vie, il a tourné son regard rêveur vers les choses qui nous échappent, son oreille a entendu, dans le silence de la nature, les voix mystérieuses des êtres qui la peuplent... Et voilà les voix poétiques, voix des bois et des prés, voix des plantes et des bêtes, voix naïve de l'humanité confondue avec la nature, qui donnent tani d'attrait au bon La Fontaine. Pour elles, nous excusons les défauts d( son caractère, par elles nous comprenons la bonté naïve de son cœur la finesse de sa raillerie, l'indulgence de sa méchanceté ; elles non révèlent le sens profond du mot si souvent employé, moins souven| peut-être compris, par lequel nous résumons notre impression généj raie sur le plus populaire de tous nos poètes, en disant : « le bon L Fontaine » .
CPIAPITRE V