‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 141 sur 443 · La crainte · texte numérisé non relu

La crainte

Si, d'ailleurs, il vous restait le moindre doute sur ses intentions, écoutez la seconde partie du raisonnement. On peut dire que l'orateur s'y surpasse lui-même, et le style nous rend presque indulgents pour l'idée. Quelle éloquence ! et surtout quelle poésie ! Il évoque le tableau de la guerre future; il l'évoque avec l'imagination de Rt^çin**.'

Et qui sait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre ? Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre, Tel qu'on a vu son père embraser nos vaisseaux Et, la flamme à la main, les suivre sur les eaux l

2 28 l'esprit classique AU XVII* SIECLE

Autant d'idées, autant d'images ! Autant de craintes, autant de scènes réalisées sous nos yeux. Vous savez que l'imagination est la qualité poétique par excellence. Victor Hugo est le premier lyrique de tous les temps par la force exceptionnelle de son imagination. Même au xvii" siècle, où la raison décide toujours en maîtresse, c'est par là que Racine et La Fontaine sont des poètes.

B. — Brunetièrel'a bien montré, à propos de Phèdre,lorsqu'il cite les vers a plastiques » dont chacun évoque un geste :

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent I Quelle importune main, en formant tous ces nœuds, A pris soin, sur mon front, d'assembler mes cheveux ?

C. — Et dans Andromaque elle-même, le tableau de Troie en flammes retracé par Pyrrhus !

de B. — Un peu plus loin, le même tableau repris par Andromaque...

J. — Les adieux d'Hector à son fils...

— Vous me rappelez un autre souvenir, encore un passage d' Andromaque, cité par M. Cahen l'an dernier, dans sa conférence du Musée Pédagogique. Il redit les trois vers célèbres de l'acte IV, se. 5, tels que nous les trouvons dans l'édition de 1697:

Vous veniez de mon front observer la pâleur, Pour aller dans ses bras rire de ma douleur. Pleurante, après son char, vous voulez qu'on me voie.

Puis il ajouta: a Racine n'avait d'abord, en 1667, ^P^rçf qu'une image, celle du 2* vers, et on put lire jusqu'ei 1676 la a leçon » suivante, où le i«r et le 3^ n'exprimaient' que des idées abstraites :

Votre grand cœur, sans doute, attend après mes pleurs, Pour aller dans ses bras jouir de mes douleurs ? Chargé de tant d'honneurs, il veut qu'on le renvoie?

Quelle différence entre le texte primitif et celui des dernières éditions ! El quelle leçon de style nous donnent ces grands hommes, par leur recherche patiente, prolongée de la perfection ! »

l'art d'apprendre vyE LEÇON 229

Sur le passage qui nous occupe, il est probable que Racine a fait un travail analogue. Nous ne possédons pas ses brouillons ; nous ne pouvons pas suivre les progrès de sa pensée ; mais nous constatons la couleur éclatante de ses peintures : nous voyons l'efTrayante descente, la panique dans les ports, les vaisseaux embrasés, la scène de pillage Et de meurtre que tout citoyen savait devoir contempler, le jour où la cité ne le protégerait plus... Pyrrhus écoute, 2omme nous ; il est là, muet sur son trône élevé ; il peut ipercevoir, par le portique béant de son vaste palais, les 3ots bleus de la mer Egée ; il sait tout ce qu'ont à craindre de pareilles entreprises les populations hellènes ; et ces images sont pour lui, plus encore que pour nous-mêmes, terrifiantes de vérité.

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