I. En classe
Oui, je l'aime, ce grand garçon de Zozo j j'aime à reconnaître saf
(1) Cette copie a été très retouchée dans la seconde partie, surtout dans la conclusion. Elle n'a subi dans la première partie, jusqu'à : II. Défauts, que deux corrections insignifiantes.
maigre silhouette gambadant, vive et sautillante, le long de nos sombres couloirs. J'aime à voir son visage éveillé, le sourire moqueur de ses lèvres, ses yeux pétillants de malice et de jeunesse. J'aime à entendresa voix perçante jeter joyeusement quelque propos espiègle, quelque réflexion ironique. J'aime surtout à lire en classe un de ces devoirs qui lui valent pour un mois le titre glorieux de préteur ou de décurion. J'ai rarement vu tant de qualités réunies dans un élève. Il est sans rival pour expliquer un texte d'Ovide ou de Gicéron, pour composer une églogue à la façon de Virgile, un dialogue à la manière de Lucien^ une ode imitée d'Horace. Il sait de mémoire la Rhétorique du Père Soarez ; nul ne tourne comme lui le vers latin, et ses discours sont toujours .les mieux notés : voilà qui satisfait grandement le Père Le Jay, son professeur de langues anciennes. Pour moi, je n'ai qu'à me louer de la manière dont il écrit et parle notre langue. Ses fables, ses lettres, ses narrations montrent comme il sait bien fixer ses pensées et les arranger, construire des périodes, leur donner du nombre et de l'harmonie, satisfaire l'oreille en même temps que l'esprit. Il semble aussi avoir beaucoup de goût pour l'érudition ; il vient souvent me demander, à propos d'un texte, des renseignements sur l'histoire, la géographie, les lois; les commentaires les plus abondants, dignes du Père Jouvency lui-même, le laissent à peine satisfait. Enfin, c'est une intelligence universelle, qui s'intéresse à tout et réussit en tout. Aussi je peux lui prédire des succès plus grands encore à la fin de cette année de Rhétorique que ceux qu'il a remportés après ses Humanités; et, sans doute, mon R. P., si vous pouvez nous faire l'honneur de revenir aux premiers jours d'août dans nos murs, vous le verrez ployer sous le fardeau des prix et des couronnes.
a. Dans la vie du collège. Quelques incidents.
Ne croyez pas, cependant, qu'absorbé par les études sérieuses, notre jeune Arouet se refuse des divertissements moins austères : il brille à nos académies du Dimanche, il y tient toujours le premier rôle dans les discussions et les discours. Il excelle à expliquer les symboles les mieux combinés, les énigmes les plus difficiles. Et si vous saviez avec quelle finesse, avec combien d'esprit il joue la petite comédie, aux Ludi priores, quelle noblesse et quelle grâce il prête aux personnages de la grande comédie, aux Ludi solemnes ! Si vous l'aviez vu interpréter mon Agapitus ! Que dis-je ? lui-même, s'il n'ose encore s'attaquer à Melpomène, ne dédaigne pas les petits vers. Voilà plusieurs années déjà qu'il parle avec élégance le divin langage : nous vous montrerons le placet qu'il fit à Monseigneur, pour un soldat invalide ; le brave homme y remercie toutes les fées d'avoir prodigué leurs
dons à ce grand prince, mais surtout, dit-il, celle qui, compatissante,
Voulut aussi me donner mes étrennes, En vous donnant la libéralité 1 (i)
Vous lirez sa traduction de VOde à S^^ Geneviève, qui fit tant de plaisir au Pt' re Le Jay. Nous avons mieux encore : ce hardi gamin avait eu l'audace, il y a quelques jours, d'apporter au collège une tabatière sur le couvercle de laquelle on voyait une miniature représentant l'Amour et Psyché. (Le croiriez-vous ? à son âge I) Pour punir un pareil manquement à la discipline, — oh ! je ne fis pas venir le correcteur, mais je saisis l'objet. Deux heures après, je recevais une réclamation en vers, un quatrain si spirituel que je ne pus y résister... Une dernière fée, comme à Monseigneur, voulut « me donner la clémence » I Le petit polisson, jadis, les a toutes rassemblées autour de son berceau 1 II est né, en efiet, avec tous les dons d'une heureuse nature ; la délicatesse littéraire n'est chez lui que le reflet de son élégance native. Ce fils de notaire a la tournure d'un jeune seigneur; ses manières sont pleines de convenance et de dignité, ses gestes bien réglés, son langage d'une politesse exquise : il est charmant, jusque dans l'impertinence. Vous pensez bien qu'il n'a pas manqué de se faire des amis parmi nos élèves de la plus haute noblesse, M. de Richelieu, M. M. d'Argenson, sans négliger la solide noblesse de robe, avec M. de Gideville et M. d'Argental: précieuses amitiés qai sont dès maintenant le charme de sa jeunesse, et plus tard!.. Mais attendons la fin.
IL — Défauts,
Il y a des moments, en effet, où cet enfant m'inquiète, oii je me demande si tous ces dons ne sont pas un piège de l'esprit malin, et s'il ne vaudrait pas mieux pour lui avoir un peu moins d'esprit, avec un peu plus de gravité. — Je passe sous silence sa vanité, ses imprudences, par lesquelles il blesse parfois ses meilleurs amis : n'avait-il pas la prétention, l'autre jour, de s'asseoir dans un des sièges réservés aux jeunes nobles ? Je crains fort que son étourderie ne lui attire plus tard quelque méchante affaire. — Je serais plus inquiet peut-être de son ardeur au plaisir, de l'illusion qui lui fait croire qu'on peut trouver le bonheur dans cette vallée de larmes, et que la vie est faite pour jouir «ans mesure et sans réserve de tous les biens de ce monde. Mais cela encore est de son âge; on ne peut pas demander à des adolescents
(1) Voltaire, Épîtres, I. A Monseigneur (1707).
qu'ils aient reconnu la vanité de toules les choses qui passent ; la vie se chargera bien de le détromper dans l'avenir... — Ce qui est plus grave, tout à fait grave, c'est son indépendance d'esprit. Cet enfant ne respecte rien; son esprit vif, ingénieux se moque de tout, rit de tout, tourne tout en ridicule ; ses camarades, ceux qu'il aime le plus (car il a du cœur), n'échappent pas à ses railleries mordantes. Dirai-je plus ? Il ne respecte même pas ses professeurs ; son impertinence (je ne puis pas dire son insolence : le mot serait trop fort) n'a d'égales que sa bonne humeur et son insouciance. Ce gamin de seize ans est parfois le tourment de son préfet, le Père Thoulier, auquel il joue des tours pendables, cl qui a dû tout récemment le faire fouetter pour une plaisanterie dépassant les bornes. Il n'en veut pas cependant au Père Thoulier, et le Père Thoulier ne lui en veut pas... Trop heureux s'il ne bravait que l'autorité de ses maîtres, toujours prêts à lui pardonner! Mais l'esprit d'indépendance, quand il est incarné dans l'homme, ne s'arrête pas, hélas ! aux choses de la terre. Certes, nous ne pouvons pas l'accuser d'un de ces actes ou même d'une de ces paroles qui nous obligeraient en conscience, malgré toute notre tendresse, à nous séparer de lui ; il est assidu à la chapelle ; il fréquente les sacrements ; je ne crois même pas que le pauvre enfant se rende compte des dangers que court sa conscience... Mais le danger est là; notre cœur de prêtres le sent et en frémit ; il y a des moments où l'on croirait (je vous le confie tout bas, mon R. P., et en souhaitant du fond du cœur de me tromper) qu'il n'est pas attaché à la religion. Il discute certaines vérités, il s'étonne de certains mystères, il n'obéit pas aveuglément, non crédit quia absurdum. Si bien que l'autre jour encore, le Père Le Jay exaspéré, lui déclara : « Malheureux enfant, vous serez le coryphée du déisme! »... Et lorsque je songe à l'éducation qu'il a reçue dans sa famille avant d'entrer au collège, à son frère janséniste, à certains de ses parents, à son parrain... Son parrain ! celui-là même qui l'a tenu sur les fonts du baptême 1 Aimable homme, séduisante nature, mais si léger, si inconséquent ! Je ne voudrais pas commettre le péché de médisance; mais comment cacher que l'abbé de Chàteauneuf a conduit son filleul chez Ninon de Lenclos ? Quelle imprudence ! Et c'est qu'il lui a plu, à cette vieille fée, le petit espiègle 1 on prétend qu'elle l'a aussitôt couché sur son testament. Comme s'il n'était pas déjà bien assez porté à aimer les plaisirs, à voir et à entendre ce qu'il vaudrait mieux ne pas connaître 1... Vraiment, notre tâche est délicate avec lui, et sa famille ne sait pas toujours nous la faciliter.
Conclusion, Je vous serai donc reconnaissant, mon R. P., puisque vous vous. Bezard. — Méth. i8
27^ PROGRES DE LA RAISOîî DANS LA SOCIETE
intéressez à lui, de lui donner, à l'occasion, quelques conseils affectueux. Certes, quoi que nous fassions, il nous échappera plus ou moins, à ses maîtres, à sa famille, à tous ceux qui voudront le retenir et le diriger. Son père veut en faire un notaire ou un avocat du roi ! Le plaisant notaire 1 et le singulier magistrat I Lui, l'irrégularité même, la fantaisie, le caprice en personne 1 Ce qui l'attend, ce qu'il lui faut, ce n'est pas une existence sèche et aride, au fond d'une étude fumeuse ; c'est une vie libre, brillante, agitée, de poète et d'homme du monde, écrivain et courtisan. Il l'aura, car cette petite tête cache autant d'énergie et de persévérance que de souplesse et d'esprit. Il vivra gai, insouciant, riant ou souriant, à la cour et dans les salons, faisant à tout propos des vers ou des mots spirituels... Il travaillera aussi, il fera de grandes choses, de belles choses, au théâtre et ailleurs. Tâchons, sans contrarier ses goûts, de garder sa sympathie. Il a du cœur, je le répète, il est affectueux, empressé, reconnaissant; il sait même, à l'occasion, écouter un conseil ; il y a beaucoup de bon chez lui. Il ne sera pas le premier de nos élèves qui gardera une foi suffisante, quoique un peu tiède, sous des apparences inquiétantes pour d'autres que ses maîtres. Pardonnons-lui tout ce que nous pourrons, à la rigueur, lui pardonner ; et comptons sur la grâce de Dieu pour faire que tous ces talents, si séduisants déjà dans leur fleur printanière, tournent, avec les soins de ses humbles serviteurs, à la plus grande gloire de son règne. Adieu, mon R. P. Priez pour nous. Aidez-nous. Et aimez-moi toujours autant que je suis, en J.-C,
Votre frère chrétiennement dévoué