I. Critique des mauvaises copies
Nous n'aimons pas les corrections négatives, et nous avons horreur des prêchis-prêchas . Mais il y a des circonstances où il faut bien avouer les vérités pénibles et se-
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couer les paresseux en les appelant par leur nom. Après avoir abusé de cette explication commode, la paresse, nous nous la refusons beaucoup trop. A force de vouloir excuser les élèves, on en arrive trop souvent à une ridicule sensiblerie, dont vous êtes les premiers à vous moquer ouvertement. L'insolence remarquée de quelques mauvais drôles n'a certainement pas d'autre cause qu'une excessive indulgence. Ils se jugent à leur valeur; ils se savent indignes d'intérêt; et, dès lors, ils nous méprisent parce que nous les ménageons. Ont-ils tort? De toutes parts on n'entend parler que de relever les « élèves faibles », de consacrer aux « élèves faibles » tout le temps disponible des professeurs... Tel est, en effet, l'ingénieux euphémisme qui a remplacé l'ancien mot, le vieux mot français, dur mais énergique, dans lequel on sentait au moins le mépris des travailleurs pour la paresse et la lâcheté : nous n'osons plus flétrir les « cancres ». Eh bien, parlons-en, une bonne fois. Renonçons à cette agaçante hypocrisie de l'indulgence, qui vous est cent fois plus nuisible que l'antique sévérité. Puisqu'on parle de prodiguer les secours à ces chers « élèves faibles », faisons-leur entendre du moins les conseils qui leur conviennent. Qu'ils cessent d'accuser toujours les professeurs et les programmes ; qu'ils renoncent à se plaindre sans cesse « des autres », à compter toujours sur « les autres » ; qu'ils songent à s'accuser euxmêmes et à compter sur leur travail.
Voici, par exemple, une copie symbolique, celle de X. Comment n'avez-vous trouvé à mettre que deux petites pages, mon pauvre ami, et deux pages absolument vides?
— Je n'avais pas pu me procurer les livres de la bibliothèque. Je n'ai eu le Voltaire de Lanson qu'après avoir fait ma copie...
— Et elle était si longue, n'est-ce pas ? que vous n'aviez pas le temps de la recommencer ! Il y a vraiment des élèves qui n'ont pas de chance. Nous disons donc que vous n'aviez pas le Voltaire de Lanson. Mais vous possédiez les Extraits de Voltaire... Si vous ne les aviez pas, je devrais vous punir ! Vous les aviez ?
— Oui, Monsieur.
— La Préface vous donnait assez de renseignements, et les textes suffisaient largement à compléter votre documentation. Vous êtes, laissez-moi vous le dire, à vous comme à quelques autres, un incurable paresseux. Aussi votre cas ne mérite-t-il pas de nous arrêter longtemps... Ce qui m'intéresse, c'est la paresse curable, la demi-paresse, presque inconsciente, résultat de mauvaises habitudes plus que de mauvaise volonté, et qui se trouve être actuellement celle de la majorité... Voyez la masse des copies. On ne peut pas dire qu'elles soient nulles; mais on peut encore moins dire qu'elles soient travaillées. Le nombre des pages est presque suffisant. Les idées sont presque indiquées. Le style est presque correct. Mais tous ces « à peu près » ne nous donnent ni un devoir*complet, ni un paragraphe bien construit, ni une phrase ferme, vraiment française. Nous vivons sous le règne de la négligence. « Cette génération, m'écrivait il y a huit jours un père de famille, qui a été très heureuse, qui a grandi avec les découvertes les plus extraordinaires de la science, a vécu trop extérieurement et pas assez « en dedans ». Dans le désir très légitime d'entasser les connaissances en évitant le surmenage, l'Université a élaboré des programmes doublement fâcheux : les matières en sont à la fois trop disséminées et trop préparées ; elles ne laissent pas de place à la recherche individuelle et à l'efTort personnel, qui forment seuls le jugement(i). . . Ces jeunes gens sont superficiels, quoiqu'ils paraissent plus pratiques, dans la vie courante, que nous ne l'étions à leur âge. Je crains qu'ils ne manquent beaucoup de culture, parce qu'ils auront manqué de ce qu'on appelait autrefois les Humanités. » — Un autre de ces messieurs, auquel j'avais communiqué l'œuvre de son fils sur le bon La Fontaine, « constate une fois de plus l'insuffisance du travail, et remercie (sans ironie !) les malheureux professeurs du soin avec lequel ils corrigent de
(i) Voir, sur ce défaut, dû surtout au grand nombre des heures de classe, la note de la page 729.
si mauvais devoirs ». Il me prie de vouloir bien, en son absence, attirer l'attention de lélève sur « les conséquences de sa paresse ». (Il ne dit pas « sa faiblesse », il aime le franc parler de nos pères !) Et il ajoute ces mots profondément vrais : « Le pauvre garçon travaille, sans doute, mais il ne donne que le quart ou la moitié de l'effort nécessaire... juste de quoi entretenir ses illusions sur lui-même ! » — Voici, du reste, la note du devoir qu'appréciait si bien ce père de famille :
Des idées, quelques exemples.
Mais les idées ne sont pas analysées ; les exemples ne sont pas expliqués.
Mais tout est présenté dans un désordre complet, parce que vous n'avez pas eu la patience de vous arrêter sur chaque point, avant de passer avix suivants.
Mais l'expression est vague, impropre, souvent barbare, parce que vous pensez qu'« on » vous comprendra toujours, qu'« on » fera l'effort à votre place...
Autrement dit, vous avez pris l'habitude, depuis le début de vos classes, de courir à la surface des choses sans rien approfondir.
Faites le contraire. Isolez les idées les unes des autres. Insistez sur chacune d'elles, jusqu'à ce que vous vous soyez fait parfaitement comprendre. Et ce désir charitable d'éclairer votre lecteur vous forcera vous-même à voir clair dans votre pensée confuse.
Voulez-vous quelques exemples des expressions que je fais passer aujourd'hui sous les yeux navrés de vos familles ? Il se trouve que j'ai relevé les premières dans les copies de la division D, où elles sont particulièrement fréquentes ; mais il serait facile de recueillir des échantillons presque aussi curieux dans les devoirs de la section G. Appréciez ces emplois de la conjonction que, quatre perles choisies parmi beaucoup d'autres :
Ce que ce pauvre Arouet doit s'ennuyer dans ce château I Heureusement qu'il se radoucit 1
Je ne saurais te dire ce que je me plais dans ce beau château. Tu as pu remarquer ce qu'on déteste le roi à Paris.
Voilà pour la vulgarité. Voici pour la négligence...
Ces chefs-d'œuvre d'harmonie sont de la division G :
Me voici /iistorien.
Car, comme tu le sais...
Dans la bibliothègrue que l'on a mise à ma disposition...
Et là, la plume à la main...
D'autres accumulent les on, sans le moindre ménagement pour nos oreilles :
Du même ton dont Von dit...
Un autre encore, un bon élève pourtant de la section D, nous parle d'une perspective d' « embarcalion pour les lies ». Il voulait dire « embarquement » — « La punition de mon père est douce », soupire X., dans un devoir d'ailleurs assez convenable ; il ne se donne pas la»peine de nous indiquer si c'est le père ou le fils qui est puni. Que fallait-il dire ?
— La punition infligée par mon père.
— Vous le saviez bien en écrivant. Mais nous trouvons partout le même laisser-aller, la même tendance au moindre effort. « A quoi bon me donner tant de peine ? On me comprendra toujours assez ! » Tel est le raisonnement plus ou moins avoué que fait l'élève nonchalant. Il n'éprouve pas le désir de se faire parfaitement comprendre ; il n'a pas le cœur de faire un effort pour épargner aux autres un contresens,
... ou une peine, même légère I
Toute discipline, en effet, toute convention est une gêne pour la bonne nature; l'orthographe même, l'orthographe surtout n'est que le reste fâcheux d'une discipline archaïque ; et ce n'est pas par hasard que la fantaisie orthographique se marie, dans les devoirs, à l'impropriété des termes, à l'incorrection des tournures, au mépris affiché de toute harmonie. Négligence, paresse, horreur de toute règle et de toute contrainte : voilà ce qu'il y a au fond de la « Question du Français ». Un critique littéraire écrivait récemment : a La campagne contre l'orthographe est la revanche
des cancres de l'école primaire, comme la campagne contre les compositions et les concours est la revanche des cancres du lycée. » Il aurait pu s'épargner cette distinction, et l'enseignement secondaire n'a rien à envier, sur le premier point, à l'enseignement primaire. Les cuisinières elles-mêmes sont dépassées ; car elles, du moins, ont une orthographe particulière, connue, classée, celle qui consiste à écrire six lettres là où il n'en faut que trois, à mettre des bttres savantes là où il en faudrait de toutes simples!... La vôtre est infiniment plus déconcertante. Elle suit la règle des cuisinières, naturellement; mais elle en suit aussi d'autres ; elle va même jusqu'à conserver parfois (tout arrive !) celles de Brachet; de sorte qu'on ne sait plus comment s'y retrouver. C'est le désordre, l'anarchie, le triomphe de l'individualisme orthographique. La grammaire ne régente plus ni les rois ni personne, parce que personne, en quoi que ce soit, ne veut être régenté. Personne surtout ne veut risquer de faire un effort superflu ; et nous craignons avant toute chose de nous donner de la peine, (i)