‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 159 sur 443 · Les cinq bonnes copies · texte numérisé non relu

Les cinq bonnes copies

Consolons-nous, pour terminer, en insistant sur les exceptions. Nous en avons cinq, à peu près ce qu'il faut pour confirmer la règle! cinq copies notées 12 ou i3, auxquelles nous ajouterons celle du premier de l'année dernière.

Le défaut commun à ces cinq élèves est l'inégalité de la composition. Ils ont traité convenablement une partie du sujet; aucun ne l'a exposé d'un bout à l'autre :

(1) « (Autrefois,) les élèves de second rang eux-mêmes écrivaient en généra sans incorrection et sans fautes d'orthographe. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Le souci de la correction et de l'orthographe semble s'être affaibli chez un trop grand nombre de nos enfants et de nos jeunes gens. Mais à ce mal il ne paraît pas impossible de remédier. »

— Certainement.

(Document officiel cité par M. Gouyba. Lettre au Directeur du Temps, 27 décembre 19 10.)

28o PROGRÈS DE LA RAISON DANS LA SOCIÉTÉ

F. de B. (i) — Ce que vous avez dit est bon, simple, gai, naturel. Mais ce que vous n'avez pas dit eût été bien nécessaire. Deux énormes lacunes.

J. — C'est bon (sauf certaines négligences de style). Mais on déplore d'énorme^s lacunes. Les projets de Voltaire relatifs à l'histoire sont à peine indiqués. Et la Henriade ? Et le théâtre ?...

En somme, vous n'avez guère aperçu que deux idées : les imprudences commises par le jeune Arouet, et l'agréable caractère de M. de Caumartin. Il est vrai que vous ne les avez pas exprimées sans grâce. Mais P. B., l'année dernière, avait su être aussi agréable et plus complet. Voici sa copie, légèrement corrigée dans la seconde partie, k peu près refaite vers la fin :

Mon cher ami,

Voilà bientôt un mois qu'après beaucoup de bruit fait autour de mon humble personne, vous n'avez plus entendu parler d'elle. Comme une fusée qui s'éteint après avoir ébloui, j'ai quitté le monde au milieu d'un beau tapage. Vous savez qu'après avoir attiré l'attention plus que je ne suis gros, je me suis trouvé en face de mon père. II était furieux : il ne doit pas aimer la popularité. Il ne parlait de rien moins que de m'envoyer aux Iles, au bout de la terre, dans un pays d'horribles négresses. Heureusement, j'ai le diable de mon côté : il s'est présenté sous la figure de M. de Caumartin. Cet aimable homme réussit assez vite à convaincre mon père qu'un pareil exil n'était pas indispensable ; il lui assura que je serais aussi loin de Paris dans son château de Saint-Ange que chez des sauvages de diverses couleurs, et s'offrit à devenir mon geôlier. Charmante geôle I et séduisant geôlier ! Le pays est riant ; l'air est tiède ; le château, bâti à l'heureuse époque de Louis XIII, n'a rien de la grandeur imposante qui fut de mode un peu plus tard. Je lis, je flâne, je cause ; j'ai à ma disposition l'inépuisable bibliothèque et la complaisance sans bornes de mon hôte ; les journées passent avec une incroyable rapidité. S'il est vrai et toujours vrai qu'il n'y a qu'un Paris, je crois bien qu'il n'y a pas non plus deux endroits comme celui-ci, et je remercie plus d'une fois, in petlo, M. delà Motte, qui m'a procuré sans le vouloir une si douce villégiature,.. A m'entendre ainsi parler, n'allez pas vous imaginer que je sois devenu sérieux. La vie est gaie à Saint-Ange. Presque tous

(i) L'initiale « de B. » désigne deui élèves dilTérents qui prenaient à la classe une part très active. Il en est de même de l'initiale « H. »

ies jours se terminent par d'agréables soirées, où la jeunesse des environs me donne l'occasion de m'amuser très passablement; M. de Gaumartin, prétextant son âge, qui ne lui permet aucune fatigue, a l'habitude de se retirer de bonne heure j ce bon vieillard aime la jeunesse comme elle veut être aimée, sans la contrarier dans ses goûts, sans qu'elle le gène dans les siens ; et il me laisse à sa place maître et seigneur du château 1

Il a d'autres qualités encore que la discrétion. L'âge a respecté chez lui l'intelligence, qu'il a prardée aussi vive que celle d'un jeune homme, avec l'expérience d'un vieillard. Il est très instruit sur toutes choses. Vous saurez qu'il a été intendant et diplomate aux belles heures du règne de notre vieux roi. Sa conversation n'est qu'une suite ininterrompue d'anecdotes, toutes plus intéressantes les unes que les autres. On a beau, en effet, se moquer aujourd'hui de Louis XIV et de son entourage guindé, il faut convenir qu'il a fait de grandes choses, comme cette guerre de Hollande, que M. de Caumarlin sait par cœur : il était au traité de Nimègue. Si le motif était injuste, la guerre fut brillante et, malgré bien des fautes, nous porta profit. Il est aussi un homme qui m'attire fort et que mon hôte a vu de près lorsqu'il faisait partie de la mission de M. le Maréchal de Villars : c'est Charles XII, roi de Suède. Ce génial coureur d'aventures est bien séduisant pour moi, qui aime les héros romanesques. Que deviendra ce roi, aujourd'hui peut-être encore prisonnier des Turcs ? Je suis sûr que nos arrière-petits-neveux liront avec intérêt l'histoire de pareils hommes, à condition toutefois qu'elle ne leur soit pas contée par des historiographes à gages, fussent-ils Racine ou Boileau. Pour moi, qui n'ai aucune disposition à devenir historiographe (si ce n'est toutefois pour la pension), j'aimerais un pareil sujet: la réalité y est aussi émouvante qu'une tragédie, et l'on n'aurait qu'à la reproduire, sans flatterie ni dissimulation d'aucune sorte, pour écrire un roman des plus dramatiques. Pourtant, si jamais votre ami songeait à écrire l'histoire, c'est vers des sujets plus graves que le dirigerait en général la conversation de son hôte. Chose curieuse, cet homme du monde, ce diplomate, qui a tant pratiqué les hommes, qui les fait revivre avec tant de verve, trouve dans le spectacle du monde une chose encore plus digne d'intérêt que leur personne éphémère. Les exploits des héros, les fantaisies des rois, les sottises des peuples ne sont pour lui que le décor, imposant ou trivial, magnifique ou sanglant, de l'humaine tragédie. Il m'engage à chercher ailleurs que dans leurs caprices la force qui mène le monde ; il voit dans les progrès de la pensée la cause profonde des événements qui se succèdent sous nos yeux. Combien ils sont lents, hélas! et traversés de mille accidents fâcheux l

Ils sont réels, pourtant, et chaque siècle apporte, au milieu de douleurs et de désordres sans nom, un peu plus de raison, de science et de justice à la pauvre humanité. Le progrès des arts, des lettres et des sciences nous apparaît plus marqué sous le règne qui s'achève qu'à aucune autre époque de l'histoire, et là est pour nous, beaucoup plus que dans des victoires éphémères ou funestes, le titre de Louis le Grand à l'admiration des hommes. Heureux l'historien qui saura illustrer d'un pareil exemple cette vérité profonde 1 Heureux celui qui saura quelque jour retracer un tableau fidèle du siècle de Louis XIV 1

Mais il faut d'abord que le siècle s'achève, et que plusieurs années se passent après la mort du vieux roi. Or, il fait comme Philippe, dit-on : il s'affaiblit, àaOsvîT, il n'est pas mort ! Nous avons encore le temps. Pour patienter, M. de Caumartin, qui est un homme universel, m'engage (ne riez pas, mon ami, c'est très sérieux), oui, M. de Caumartin m'engage à emboucher la trompette épique ! Il faut vous dire que le démon qui me poursuivait au collège, le démon de la poésie, ne m'a pas faussé compagnie. Il me suivit en Hollande, où ma muse eut, vous le savez, une si charmante occasion de plaire à de beaux yeux. Il ne m'a pas quitté après mon retour à Paris, où elle eut, vous le savez encore, une si fâcheuse occasion de déplaire aux puissances I II m'a fidèlement accompagné sur les bords du Loing, où mes moindres impromptus ravissent, aujourd'hui comme hier, la race éternellement renaissante des Cathos, des Madclon, des comtesses d'Escarbagnas. Donc, me voilà passé poète de province. J'inonde les environs d'épigrammes et de madrigaux ; comme une chandelle paraît un astre dans la nuit, ainsi mes moindres mots, ici, passent de bouche en bouche... M. de Caumartin, seul, hoche la tête, ou reste muet devant les pointes les plus fines 1 « Quel malheur, me dit-il un jour, qu'intelligent comme vous l'êtes, vous ne pensiez qu'à ces sottises ! Vous avez de l'ambition. Connaissez-vous, dans toute l'histoire, un homme que ses seuls bons mots aient rendu célèbre ? Moi, je n'en connais pas. Je comprends qu'à votre âge vous perdiez quelques heures à ces divertissements ; mais il faut songer à l'avenir, et employer votre vie à autre chose. Relisez nos auteurs, étudiez les anciens, et cherchez si rien ne vous frappe particulièrement. Voyez Homère et Virgile, voyez Sophocle et Euripide. Je crois d'ailleurs n'avoir pas besoin de vous forcer, car ma bibliothèque vous voit assez souvent. J'aime bien cela. Je lisais beaucoup aussi, à votre âge. » — J'ai écouté ces conseils ; j'ai relu les poètes anciens, et je me suis pris à considérer que, si les Grecs avaient VlUade, et les Latins l'Enéide, nous ne possédions pas en France d'épopée. Car nous n'appellerons

VOLTAIRE A YI^'GT A?ÎS 283^

jas de ce nom les misérables rhapsodies de Chapelain ou de Desmarets, et la Franciade de Ronsard est enfouie sous la même joussière que le Jonas ou le Childebrand de ses maladroits successeurs. . . Loin d'aller chercher, comme eux, un sujet ancien ou barbare, je Dense m'en tenir à une époque très rapprochée de nous. Les guerres ic religion, qui ont ensanglanté le xvi^ siècle, ne le cèdent certailement pas en horreur à tout ce que l'antiquité put fournir aux poètes le la guerre de Troie. Pour reposer les yeux de ces tristes spectacles^ j'aurai, à défaut de l'Olympe et de ses dieux si peu recommandables, k défaut de ces guerriers sanguinaires dont le meilleur n'est qu'un barbare, les grandes âmes qu'ont su nous préparer, depuis, vingt-cinq siècles de civilisation. Un L'Hospital, un Rosny, un Henri IV: voilà, sinon nos dieux, au moins nos demi-dieux ; ils valent bien le somnolent Nestor ou le trop pieux Enée ; ils ne sont pas moins dignes qu'Hercule d'être chantés par les poètes qui recherchent la justice et haïssent l'iniquité. La tolérance, la haine du fanatisme et de la barbarie, l'amour de la patrie et de l'humanité, tel sera le sujet de l'Iliade moderne, de l'Enéide française. Si vous regrettez que la religion n'y tienne qu'une place effacée ou odieuse, je vous dirai : « Tant pis pour notre religion, si mon héros se montre plus grand et plus généreux que nos prêtres, si le roi pacificateur, achetant Paris d'une messe, fait passer avant toute chose l'horreur du sang versé pour la gloire du Très-Haut... » Il n'est pas dit que le merveilleux soit indispensable à une épopée ; rien n'empêche de croire que la philosophie ne puisse comme la religion soutenir un long poème, et parler, elle aussi, le langage des dieux.

Voilà de beaux projets, me direz-vous. Voilà de quoi remplir au moins deux existences ! Et pourtant, ce n'est pas fini. Une histoire, une épopée demandent des années de travail ; l'une sera l'œuvre de mon âge mûr, l'autre m'occupera une partie de ma jeunesse. Mais je suis impatient, avidus laudam, comme nous l'avons tant de fois récité chez les Révérends Pères ; je n'ai pas le calme nécessaire pour attendre une gloire tardive. H me la faut demain : je la préférerais moins solide et plus prompte. Or la réputation soudaine, celle qui transforme du jour au lendemain un inconnu en homme à la mode, qui fait voler un nom hier encore obscur sur les lèvres dfts hommes, et sur celles des femmes, le théâtre seul la donne... Je prépare une tragédie. Elle s'appelle Œdipe. Vieux sujet, pensez-vous, et bien des fois traité! Justement, mon cher ami. Ici surtout, le vieux, c'est le beau 1 Ce qui a réussi doit réussir encore, pourvu qu'on sache donner à ces choses éternellement émouvantes le tour et l'air de notre époque. — Il est un point, cependant, sur lequel je veux rompre avec nos

petits maîtres, sur lequel je refuserai d'affadir à la manière de Thomas Corneille ou de Quinault le sombre drame antique. Mais cela même, quoique mon audace soit simplement renouvelée des Grecs, paraîtra une grande nouveauté. Plus d'amour, plus de galanterie. Rien que la crainte et la pitié, les deux ressorts du drame antique. Ces passions, qui suffirent jadis à Eschyle et à Sophocle, ne peuvent qu'être affaiblies par des soupirs langoureux. Œdipe n'a rien de commun avec Céladon, et Jocaste n'est plus d'âge à écouter un sonnet! — Je sais bien que j'aurai des préjugés à combattre : comédiens et comédiennes, comédiennes surtout, ne se résoudront pas sans peine à renoncer aux madrigaux; il me faudra vaincre des résistances... Eh bien 1 n'a-t-on pas, à notre âge, tous les courages, toutes les audaces, avec le bonheur qui les justifie ?

Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans, Et tout ce que la France a nourri de pédants l Arouet saura...

Mais j'y pense! Ce nom d'Arouet sonne assez mal pour un poète. Si vous n'y avez jamais songé, vous, mon cher Cideville, plus d'un railleur, au collège, a pris soin de m'en avertir. Ma foi ! n'en déplaise à Monsieur mon père, je ne porterai pas toujours dans le monde un nom de procureur. Il me faut quelque chose de sonore, un nom qui éveille l'attention comme un coup de trompette, et reste dans l'oreille longtemps après qu'on l'a prononcé. Cherchez donc, mon cher Cideville ; donnez-moi quelque bonne idée. Ce ne sera ni le premier ni le dernier service que vous me rendrez. Qui sait.^ Ce ne sera peut-être pas le moins considérable... Ma mère possédait une terre bien ignorée, bien solitaire... Personne ne viendrait me disputer ce titre. Si je m'appelais M. de Voltaire ? Qu'en pensez-vous ? En attendant, Aroucl- Voltaire, Voltaire-Arouet, croyez que l'un et l'autre ne font et no feront jamais qu'une seule personne pour vous aimer.

Votre tendrement dévoué,

A. r.E Voltaire.

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