L. — Les habitants de la planète Mars
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— Peut-être encore. Montesquieu n'aurait pas voulu ■aire de la peine à M. Flammarion. Montesquieu était bon ; ;t puis, il aimait la paix... La Sorbonne, qui le ménageait, fit traîner indéfiniment l'examen de son livre, pour l'avoir pas l'occasion d'approuver un homme si dangereux ou de blâmer un homme si aimable. Il est mort sans :onnaître le jugement des théologiens. — « Les bêtes ont [eurs lois. L'homme a ses lois... » Remarquez la place ionnée à l'homme, à la fin de l'énumération. Moins complaisants que la Sorbonne, les Jansénistes furent choqués ie voir l'homme remis à sa place dans l'univers, écrasé :omme les autres êtres et au même titre par les lois mystérieuses du Grand Tout. Aussi se montrèrent-ils sévères pour Montesquieu : ils sentaient bien en lui l'ami de d'Aiembert, le collaborateur de ï Encyclopédie. Le philosophe, pourtant, termine par une formule générale que tout le monde peut accepter. La nécessité à laquelle nous obéissons n'est pas une « fatalité aveugle », une fatalité aveugle n'ayant jamais pu produire des êtres intelligents. Elle n'est que l'expression de la volonté suprême, de la sagesse providentielle :
Il y a une raison primitive ; et les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces divers êtres entre eux.
2. Application du mot «loi» ainsi défini aux choses de la morale et de la politique.
Mais une difficulté se présente pour l'historien ; Montesquieu la signale en toute loyauté.
Cette définition de la loi peut s'accorder, dans les sciences de la nature, avec la liberté divine, puisque Dieu est la raison même, et que la liberté, en lui, est d'accord avec la sagesse :
Ainsi la création, qui paraît être un acte arbitraire, suppose des règles aussi invariables que la fatalité des athées. Il serait absurde de dire que le créateur, sans ces règles, pourrait gouverner le monde, puisque le monde ne subsisterait pas sans elles.
Elle peut même, d'une manière générale, s'appliquer à la morale, puisque les lois qu'elle impose ne dépendent pas plus du caprice des hommes que celles de la physique :
Les êtres particuliers intelligents peuvent avoir des lois qu'ils ont faites : mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites. Avant qu'il y eût des êtres intelligents, ils étaient possibles : ils avaient donc des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles. Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle tous les rayons n'étaient pas égaux...
Mais, dans l'application, que de difficultés ! Les philosophes-historiens du xix^ siècle, Taine, Renan et leurs Idisciples, affirmeront courageusement que la*liberté humaine est un mythe, un fantôme, une abstraction réalisée et que la notion de loi est exactement la même dans le monde moral que dans le monde physique. Montesquieu est plus prudent... et plus juste. Ecoutez-le:
Mais il s'en faut bien que le monde intelligent soit aussi bien gouverné que le monde physique. Car, quoique celui-là ait aussi des lois qui par leur nature sont invariables, il ne les suit pas constamment comme le monde physique suit les siennes.
Et il voit deux causes à l'intervention de la fantaisie dans les choses humaines:
La raison en est que les êtres particuliers intelligents sont bornés par leur nature, et par conséquent sujets à l'erreur; et d'un autre côté, il est de leur nature qu'ils agissent par eux-mêmes ; ils ne suivent donc pas constamment leurs lois primitives ; et celles même qu'ils se donnent, ils ne les suivent pas toujours.
Autrement dit, il déplore :
i*> les erreurs de notre intelligence, qui ne discerne pas toujours, pour les faire passer dans les codes, les lois les plus conformes à notre organisation. Ces lois existent ; elles sont inscrites par la nature dans notre esprit comme dans notre corps ; l'homme est organisé en vue d'une certaine conduite à tenir, et il sera d'autant plus fort, d'au-i
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tant plus heureux qu'il se rapprochera du vœu de la nature, qu'il le traduira mieux dans sa langue imparfaite. Mais il ne sait pas toujours lire ni traduire. 11 commet beaucoup de contresens, et ces contresens (nous en voyons tous les jours) s'appellent les mauvaises lois... Il ne les corrige — quand il les corrige — qu'après en avoir subi les désastreuses conséquences.
2° les erreurs de notre volonté.
De quelque manière qu'on l'explique, cette volonté se manifeste, le fait est incontestable ; et elle se manifeste souvent d'une manière tout à fait contraire à notre intérêt tel que l'entendrait la nature. En cela même, nous sommes inférieurs aux bêtes, « qui, pour la plupart, se conservent mieux que nous, et ne font pas un aussi mauvais usage de leurs passions ». Et Montesquieu conclut, impitoyable :
L'homme, comme être physique, est, ainsi que les autres corps, gouverné par des lois invariables. Gomme être intelligent, il viole sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu'il établit ilui-même.
Il ne se dissimule donc pas que la tâche de l'historien est beaucoup plus délicate que celle du physicien et du chimiste; à plus forte raison celle du jurisconsulte, préoccupé, comme il l'est, d'améliorer les lois imparfaites et de les ramener aux principes établis par la nature :
La loi, en général, est la raison humaine en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre; et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuhers où s'apphque cette raison humaine.
Pourtant, la tâche n'est pas impossible, puisque, si grossiers qu'ils soient, les différents codes se sont plus ou moins inspirés de cette haute raison. Il suffira de mesurer, suivant les temps, les pays et les circonstances, la distance qui sépare du modèle idéal l'imitation imparfaite, de fixer avec précision dans quel rapport ils sont ensemble. Tel est le dessein qu'il expose à la fin du chapitre m :
3o4 PROGRÈS DE LA RAISO?î DANS LA SOCIÉTÉ
J'examinerai tous ces rapports : ils forment tous ensemble ce qu'on appelle l'esprit des lois.
ni. — Le livre de Montesquieu, Dans quelle mesure il a pu réaliser son projet,
i . Imperfections.
Le malheur est que, s'il a fort bien énuméré tous ces rapports, il n'a pas aussi bien montré « comment ils formaient, tous ensemble, ce qu'il appelle l'esprit des lois », Vous avez lu, B., la table des matières que Jullian a pris soin de vous mettre sous les yeux, page 4i- Qu'en pensezvous ?
B. — Le livre de Montesquieu est un peu composé comme le Siècle de Louis XIV de Voltaire. Lès deux auteurs définissent admirablement, au début, leur idée générale, idée féconde et capable de porter tout le poids d'un grand livre ; Voltaire donne la définition même de la civilisation, Montesquieu celle de la loi. Mais entre cette idée très générale et les longues séries d'exemples répartis en 39 chapitres par l'un et 3i par l'autre, nous cherchons en vain quatre ou cinq idées intermédiaires qui permettraient de mieux voir les rapports entre les faits particuliers et le principe général.
— Voilà qui va bien ! Les élèves Voltaire et Montesquieu «ont critiqués de main de maître. Je croyais entendre une de nos corrections de devoirs ! et vous êtes un peu dénué d'indulgence pour ces grands hommes. 11 y a pourtant quelque vérité dans votre jugement sévère...
L. — Les pages elles-mêmes ne sont pas toujours très bien composées. Il y a beaucoup d'alinéas.
— Rien ne trahit mieux, en effet, la faiblesse de la composition que ce besoin de mettre constamment à la ligne.
A. — Montesquieu dédaigne souvent la théorie du paragraphe !
— Et il ne démontre pas toujours suffisamment chaque idée avant de passer à la suivante.