I. — Le fait: Différence entre Aristote et Montesquieu
Il semble difficile de trouver une meilleure division que l'auteur de la Politique, et l'on ne voit guère de gouvernement qui ne puisse être rattaché à l'une des trois classes établies par lui. Il distingue trois formes de gouvernement, également viables, puisqu'il les voyait vivre, également bonnes, puisqu'elles répondaient à des nécessités diverses, ou également mauvaises, puisque aucune d'elles n'était à l'abri de la corruption. Dans les unes comme dans les autres, le gouver-, nement est bon lorsqu'il a pour objet l'intérêt général ; il est mauvais lorsque, déviant de son principe, il n'a plus pour objet l'intérêt public, mais celui du roi, des riches ou des pauvres. Le gouvernement d'un seul s'appelle monarchie dans le premier cas et tyrannie dans le second ; le gouvernement d'un petit nombre de citoyens peut être bienfaisant sous la forme aristocratique et malfaisant sous la forme oligarchique ; le gouvernement de tous, si beau lorsque la démocratie n'a en vue que l'intérêt général, ne vaut pas mieux que la tyrannie ou l'oligarchie lorsque, dégénérant en démagogie, elle sacrifie les riches aux pauvres et substitue la lutte des classes â l'émulation des partis. Telle est la division, consacrée par les siècles, que J.-J. Rousseau lui-même adoptera sans difficulté (Contrat social, III, ii).
Montesquieu, moins docile que ne le sera Jean-Jacques, la modifie de deux manières. — Il diminue la distance qui sépare, aux yeux d' Aristote, la démocratie de l'aristocratie : elles deviennent simplement pour lui les variétés d'un même genre qu'il appelle « la république », « celui où le peuple en corps, ou simplement une partie du peuple, a la souveraine puissance ». — Il augmente, au contraire, la dififérence entre la monarchie et le despotisme , au point d'en faire des gouvernements plus distincts l'un de l'autre que la monarchie ne l'est de la démocratie : « Le monarchique est celui où un seul gouverne, mais par des lois fixes et établies ; au lieu que, dans le despotique, un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et ses caprices. » — Cette double modification, la seconde surtout, surprit dès lors plusieurs de ses contemporains. Voltaire, notamment, déclara la dernière bien artificielle. La monarchie de Louis XV ne lui paraissait pas différer essentiellement du gouvernement du Grand Turc, et il ne voyait pas très bien la nécessité d'une tcUe distinction... Il est impos- Be:£ard. — Méth. ai
sible, pourtant, que Montesquieu ait cédé à un caprice ; nous trouvons dans l'état de l'Europe et de la France de 1728 à 17^8 les motifs qui l'amenèrent à modifier la doctrine traditionnelle.
II. — L'explication du tait. Pourquoi Montesquieu a-t'il modifié la division d'Aristote ?
I . Les gouvernements fondés sur le suffrage univer* sel OU restreint.
S'il n'a pas attribué autant d'importance qu'Aristote à l'aristocratie et à la démocratie, c'est qu'au xyiii® siècle l'aristocratie était en pleine décadence et la démocratie n'était pas encore née. — Aristote avait eu sous les yeux autant d'exemples, récents ou contemporains, de gouvernements aristocratiques que de gouvernements démocratiques ; la royauté ayant disparu dès le v« siècle avant notre ère de la Grèce proprement dite, toutes les villes qui ne tombaient pas sous la domination d'un tyran étaient gouvernées tantôt par les nobles, tantôt par le peuple ; elles passaient des riches aux pauvres, pour revenir des pauvres aux riches ; et c'est seulement hors de la Grèce qu'on trouvait des monarchies véritablement puissantes, comme la Macédoine et la Perse. — Au xviii^ siècle, au contraire, l'Angleterre étant surtout une monarchie parlementaire, Montesquieu n'avait observé d'aristocraties pures qu'à Venise et dans quelques villes italiennes. Qu'était-ce que ces petites cités en décadence, à côté des monarchies française, autrichienne, espagnole, où la noblesse n'était plus qu'un ornement du trône, oii le roi avait mis d'accord nobles et vilains en les soumettant tous à son autorité souveraine ? — Quant aux démocraties, elles n'existaient que dans deux petits pays, la Suisse et les Provinces-Unies. La démocratie pure n'était guère qu'un souvenir, un souvenir classique ; elle exerça, comme tel, une grande influence : Athènes et Sparte mal connues seront trop souvent le modèle des assemblées révolutionnaires. Mais on ne voyait alors nulle part une grande république unitaire ; on ne croyait ce gouvernement possible que sous la forme fédérative, par l'action directe du peuple et dans de petits pays. Jusqu'en 1792, il n'y aura pour ainsi dire pas un républicain en France, et c'est seulement sous la pression de la nécessité que les ;« Amis de la Constitution » (de la constitution monarchique de 1791) ; deviendront les Jacobins de 1798. A plus forte raison, de 1728 à 17^8^ Montesquieu est excusable de n'avoir pas prévu le développement des démocraties et de ne pas leur donner la môme importance qu'Aristote. Aristote écrivait après plusieurs siècles de liberté politique, Montesquieu après dix siècles de monarchie. Il est sûrement regret>