Les gouvernements fondés sur Pautorité d'un seul
Étrange spectacle 1 Ce philosophe, ce libéral prend une peine extrême pour distinguer de la monarchie le despotisme pur et simple. — Aristote l'avait déjà fait ; mais il avait signalé cette différence comme une chose ordinaire. Peu lui importait que la monarchie dégénérât ou non en despotisme, que le principe du despotisme fût contenu ou non dans la monarchie. Cet accident n'était pour lui qu'un cas particulier de la loi générale si fortement établie : tous les gouvernements étant corruptibles, il y a des circonstances où le monarque travaille dans l'intérêt général et d'autres où il ne songe qu'à son propre intérêt. Aristote n'est pas assez attaché à la monarchie pour vouloir prouver qu'il n'y a pas de rapport entre elle et le despotisme ; en tous cas, il ne croit pas la monarchie tempérée plus à l'abri de la corruption que les autres gouvernements. — Chez Montesquieu, au contraire, on sent que cette thèse de l'incorruptibilité monarchique est celle qu'il désire avant tout démontrer. La distinction entre IS: despotisme et la monarchie est son idée essentielle. Pour elle il abandonne la division consacrée ; pour elle il renonce à cette loi si simple énoncée par Aristote, applicable à tous les régimes et qui représente un mauvais gouvernement comme la forme dégénérée du gouvernement normal. Voltaire ne pouvait comprendre cette insistance (i); il ne voyait pas de différence essentielle entre la monarchie et le despotisme, du moment que dans l'un et l'autre état « le prince est, selon Montesquieu, la source de tout pouvoir politique et civil ». Nous sommes volontiers, aujourd'hui, de l'avis de Voltaire, et nous nous demandons pourquoi l'auteur de l'Esprit des lois a fait d'une vérité si contestable en principe le fondement de sa politique.
Cette opinion s'explique, comme la précédente, par l'histoire. Il faut, pour comprendre un auteur, se replacer à l'époque et dans le milieu où il a vécu : tout s'éclaire alors comme par enchantement. M. le baron de la Brède, qui fut quelques années conseiller, puis président au Parlement de Bordeaux, avait beau être un philosophe et un grand esprit, il était à la fois noble et parlementaire ; il était attaché à la monarchie et au corps privilégié dont il avait fait partie ; et il cherchait instinctivement à les voir l'un et l'autre plus forts, plus
(i) JuLUAK, Extraits, p. 73.
beaux, plus dévoués à l'intérêt public qu'ils ne l'étaient réellement. Il se persuadait volontiers qu'une monarchie absolue, mais très ancienne, appuyée sur la religion, respectueuse de traditions aussi vénérables qu'elle-même, pouvait offrir les mêmes garanties que la monarchie anglaise, et il était encouragé dans cette opinion trop flatteuse par deux faits incontestables.
Le premier était la modération relative dont faisait preuve alors le gouvernement. « Durs principes, pratique molle », dira de la décadence de l'Ancien Régime de Tocqueville, un bon juge. Les prétentions du roi et de ses légistes restaient insupportables ; mais, en fait, la douceur des mœurs, l'insouciance du souverain, l'influence morale des classes éclairées amenaient, au xviiie siècle, une détente dont Voltaire lui-même éprouvait, par intermittences, les bienfaits : à ce moment, académicien, gentilhomme de la chambre depuis 17^6, historiographe, comblé de faveurs et de pensions. Voltaire était la preuve vivante qu'il y avait quelque différence entre le gouvernement du Grand "Turc et celui du Roi très chrétien.
Le second fait, plus important, était Vexistence d'obstacles très sérieux, très réels, qui, dans la pratique, sinon en droit, limitaient le pouvoir royal et en gênaient l'exercice. Ces obstacles étaient les grands corps, contemporains de la monarchie, qu'elle avait vus jadis plus puissants qu'elle-même, et dont elle avait pu diminuer, mais non anéantir le prestige. En vain les Valois avaient voulu faire prévaloir la maxime : « Si veut le roi, si veut la loi. » En vain les Bourbons avaient brisé la noblesse, asservi l'EgUse, supprimé les Etats-Généraux, et réduit au silence le Parlement de Paris; Louis XIV lui-même, dans son admiration pour le gouvernement de Gonstantinople, reconnaissait à regret que le sien n'avait pas atteint cette perfection dans l'absolutisme. A peine eut-il disparu que, sous le règne du cardinal Fleury, on vit le Parlement, fort du vieux droit de remontrances, refuser l'enregistrement des édits, paralyser l'administration et obliger le roi à perdre peu à peu son prestige dans une série de coups de force. — Gomment le président de Montesquieu n'aurait-il pas eu confiance dans la fermeté de ces magistrats que l'on appelait, comme sous la Fronde, les « pères de la patrie » ? Gomment n'aurait-il pas partagé leurs illusions et cru que l'action du Parlement français, appuyé sur des coutumes séculaires, serait analogue à celle du Parlement d'Angleterre, plus solidement soutenu par la volonté du peuple? Gomment n'aurait-il pas tout naturellement distingué du despotisme pur la monarfthie tempérée, alors que les institutions et les mœurs semblaient encourager sa généreuse chimère ? — Mirabeau reconnaîtra la valeur relative de ses arguments, le jour où il écrira au roi Louis XVI, après le formidable abatis pra-