SUR LES LAGUNES DU GOUT CLASSIQUE DANS BOILEAU
(Ces plans, recopiés à plusieurs exemplaires, ont circulé dans la classe pendant quelques semaines.)
Premier sujet.
Apprécier le jugement de Boileau. sur V Epopée (Art poétique, III, 160-2D0).
Préambule.
Uesprit classique, au xvii« siècle, préparait mal les auteurs à comprendre les époques très différentes de la leur. Ils aimaient avant tout la parfaite logique ; ils voulaient que l'imagination fût toujours subordonnée au jugement; et, tandis que la critique du xix<^ siècle s'est montrée accueillante aux genres les plus divers, celle du xviie a rejeté d'un geste impitoyable tout ce qui n'était pas conforme aux règles de la raison. Elle a été sévère, surtout, pour l'art naïf du moyen âge ; elle a mal compris les religions antiques, et l'erreur la plus célèbre de Boileau, après son jugement sur les Mystères, est sa théorie de V Epopée.
'. — Part d'exactitude dans son jugement.
Il a vu que le merveilleux était l'élément essentiel de l'épopée :
i) soit dans la description de la nature (160-192) :
Il a raison sur tous les points, même lorsqu'il exclut le merveilleux chrétien, constatant qu'il n'a donné aucun résultat au xviie siècle (200-235).
(4o8 LE ROMANTISME ET LA RÉVOLUTION
a) soit dans la peinture de f humanité:
Le charme de la fable et le prestige de la légende (236-25o).
il- — F* art d'erreur dans son jugement.
Mais il ne s'explique pas les causes pour lesquelles le merveilleux joue un tel rôle dans l'épopée. Il ne comprend pas l'esprit des époques naïves où ces poèmes charmaient les hommes ; il ne voit pas pourquoi ce genre refusait de refleurir au siècle de la Raison.
I . // se figure que le poète a recours à des procédés infaillibles, à des procédés rationnels (245-335),
— procédés excellents en eux-mêmes, qu'avaient appliqués Homère et Virgile,
— mais tout à fait insufllsants si le poète n'éprouve pas, dans l'ardeur d'une foi naïve, des sentiments très profonds.
3. Il est tout à fait étranger aux sentiments desquels s*inspire la véritable épopée :
a) la naïveté intellectuelle, c'est-à-dire une certaine ignorance (naïf, de nativus : état de l'enfant qui vient de naître, ou de l'esprit qui s'en rapproche) dans l'explication de la nature.
— Les croyances païennes étaient favorables à l'épopée : les dieux antiques, semblables aux mortels, n'étaient ni assez puissants, ni assez sages pour que tout combat fût impossible entre les forces de l'Olympe et celles de la terre. L'épopée, comme le drame, est le récit des combats j elle vit de la discorde encore plus que de la fiction !
— La croyance chrétienne rend à peu près impossible ce genre de poésie. La sagesse parfaite et la toute-puissance de la Providence exclut les combats épiques ; l'épopée est morte le jour où l'homme a entrevu l'unité des lois de la nature.
6) la naïveté morale, c'est-à-dire une certaine part d'illusion dans la peinture de la vie.
— Rappeler le travail préliminaire de la légende et les créations spontanées de l'imagination populaire, auxquelles ne saurait suppléer le talent des plus grands poètes.
— Définir le rôle exact du poète, dont le travail réfléchi utilise le résultat de ce long travail inconscient ; montrer que les procédés de l'art peuvent bien achever, perfectionner l'oeuvre de la nature aux époques primitives où la foule est le grand, le seul vrai poète; elles ne sauraient la remplacer aux époques où « les lumières de la raison», en « dissipant l'ignorance», ont tué la foi naïve.
LES ERREURS DE BOILEAU doQ
Conclusion.
Ainsi l'on s'explique l'erreur de Boileau. Il a bien constaté les faits, mais il ne les a pas compris. Il a vu que sans « merveilleux » il n'y avait pas d'épopée, mais il ignorait les conditions dans lesquelles ce merveilleux doit naître; l'esprit des siècles barbares échappait aux écrivains d'une époque très civilisée, et leur raison un peu étroite ne savait pas deviner certaines raisons du cœur que la raison ne connaît pas.
Second sujet.
Apprécier le jugement de Boileau sur les Mystères du moyen âge (^Art poétique, III, Si-gS).
Préambule.
L'erreur commise par Boileau sur les Mystères est légitimement célèbre. Il accuse nos dévots aïeux d'avoir mal entendu la dévotion, en même temps qu'ils ignoraient les plus simples règles de l'art. Ils ont, dit-il, manqué de prudence en jouant
les Saints, la Vierge et Dieu par piété.
Ils ont fait preuve d'une rare ignorance en laissant une troupe de pèlerins grossiers prendre comme sujets de drames les textes des Écritures. — Son goût, juste mais étroit, l'empêche de comprendre le charme des littératures commençantes : il juge au nom de la sagesse des œuvres qui ne relèvent ni de la raison ni de l'art ; il n'apprécio pas les qualités naïves qui compensent pour nous leurs incontestables défauts.