‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 245 sur 443 · VOLTAIRE ET L ACADEMIE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET L ACADEMIE

oxemple. Puisque M. rie Voltaire accepte de révérer à l'avenir ce qu'il a paru quelquefois traiter un peu légèrement, pardonnons-lui certaines satires qu'il veut lui-même oublier ; ne forçons pas à se déclarer contre nous un homme qui veut rester historiographe de France et gentilhomme de la chambre. Gardez-vous de penser, en effet, qu'il soit, p<jur les traditions axixqueîles nous sommes attachés, un adversaire irréductible. Je le connais assez, depuis le collège, notre eniant terrible, pour savoir qu'il est frondeur encore plus que révolutionnaire. Il n'a aucune envie de bouleverser une société qui lui fait une place lionorable, et si nous lui assurons sa part des privilèges enviés, il en deviendra vite le plus ferme soutien...

— Le culte do Voltaire pour Louis XIV, d'après ce que l'abbé connaît du Siècle de Louis XIV. — Son amour pour la civilisation, les lettres et les arts. — Influence durable du goût jésuite sur Voltaire. Il pense ce que ses maîtres lui ont enseigné.

Le grie! religieux.

Le duc. — Vous ne pouvez pourtant pas nier qu'une de ces traditions au moins, la tradition religieuse...

L'abbé. — De ce côté, il est vrai, je suis moins rassuré. Je crains foT-t que nous ne possédions jamais en mon ancien élève un très bon catholique. J'ai même été peiné, blessé, de le voir déclarer avec son infernale ironie, dans sa lettre au Père de la Tour, qu'il voulait a vivre et mourir tranquille dans le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine ». Ce « tranquille » est d'une impertinence !... Le mot est juste, pourtant : Voltaire ne souhaite que la tranquillité. Nous pouvons, en la lui donnant, l'empêcher de faire beaucoup de mal — et dissiper dès l'origine des malentendus funestes. Voltaire, si peu relit^ieux qu'il paraisse à ceux qui le jugent sur les apparences, cesserait, j'en suis sûr, de menacer l'Eglise, le jour où celle-ci consentirait ellemême à changer de conduite ; il suivrait simplement l'exemple de ses maîtres, les philosophes anglais...

— La tolérance, réclamée par Voltaire, et que l'Église, en fait :;omme en principe, ne veut accorder à personne. — Erreur du clergé Français.

Un jour viendra peut-être, Monsieur, où l'on nous verra trop heureux d'invoquer en notre faveur cette liberté de conscience que nous refusons aujourd'hui aux philosophes, aux protestants, à tous ceux jui ne partagent pas entièrement notre avis. Combien il serait habile le devancer sur ce point une révolution inévitable, de mettre d'accord

les lois avec les mœurs et de donner équitablement ce qui nous sera bientôt arraché par la force I

Le principe cher à Voltaire : a II y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. » Sincérité du philosophe. Nul doute qu'il ne cesse d'inquiéter les âmes pieuses, le jour où, comme en Angleterre^ la pensée n'aurait plus rien à craindre de la foi.

Le duc. — Je ne puis dire, Monsieur l'abbé, que vous m'ayez converti ; moi qui n'ai pas, comme vous, de raisons touchantes pour traiter Voltaire avec une indulgence paternelle, je garde vis-à-vis de lui une invincible méfiance. Je reconnais pourtant qu'il faut savoir,, dans certains cas, sacrifier aux circonstances un sentiment personnel y j'admire vos raisonnements habiles et vos déductions spécieuses ; et peut-être, malgré moi, ferai-je, comme le roi, comme vos anciens confrères et vous-même, en la personne de Voltaire un mariage de raison avec la philosophie.

IL — Correction des copies moyennes.

Critiques relatives au style.

Dans les vingt-cinq copies notées deg à i il faut distinguer deux catégories. — Les sept derniers (5 et au-dessous) ne connaissent pas le sujet, et se trouvent gratifiés de notes comme celles-ci : « Ignorance profonde des œuvres de Voltaire... » — « Pauvre, pauvre pensée, et style plus pauvre encore... » — Et de toutes nous pouvons redire : « Pauvres, pauvres bouches muettes ! Pauvres mémoires vides de souvenirs ! » — Les dix-huit copies, au contraire, qui forment la moyenne de la classe et dépassent la note 6 témoignent d'une certaine préparation : on a visiblement parcouru les Extraits de Voltaire, et le livre de M. Lanson a secoué l'indifférence d'un grand nombre. Malheureusement, rien ne s'improvise ; on n'apprend pas en quinze jours à s'exprimer correctement sur des sujets de cette nature, et votre style est partout d'une maladresse inouïe... De plus, votre inexpérience s'aggrave de deux défauts :

Le premier est la faiblesse de la composition; on écrit d'autant plus mal que les idées sont moins claires, et l'obscurité du style n'a souvent pas d'autre cause que la confusion de \^ pensée.

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Curieux embarras (Note de X.)\ Vous possédiez les idées et les connaissances nécessaires. Mais vous êtes toujours en face d'elles comme les enfants du laboureur en présence du faisceau de flèches. « C'est faute de plan, dit BufFon, c'est pour n'avoir pas assez réfléchi sur son objet, qu'un homme d'esprit se trouve embarrassé. » C'est faute d'analyse, dirai-je, c'est pour n'avoir pas assez distingué les idées les unes des autres et réfléchi sur chacune d'elles qu'un élève les brouille toutes ensemble sans en expliquer aucune.

Ce défaut est sensible, non seulement dans la composijtion du paragraphe, mais dans l'analyse de chaque idée, dans la structure de chaque phrase.

Votre phrase, dis-je à L. (le g^. — Note : g), est toujours pareille^ Elle est, comme le paragraphe, comme le devoir entier, à la fois, longue et insuffisante ; vous y accumulez trop de choses inexpliquées ; elle est chargée de formules obscures et >'ide de faits précis. Il faudrait séparer ces éléments disparates, faire trois phrases au lieu d'une et insister sur chacune d'elles. Il y là un véritable défaut d'esprit. Vous n'avez pas la patience d'arrêter chaque idée au passage et de l'exposer en détails. Vous êtes prompt et superficiel.

Ce qui est encore, vous le voyez, un défaut de composition.

Mais la vraie cause de votre faiblesse, disons-le, plus que le manque de lecture, plus que l'inexpérience de la composition, c'est Vhabitade invétérée de la négligence. Écoutez la note symbolique du 20'' :

Si vous pouviez être caché dans un coin de mon cabinet, vous auriez^ ' pitié vous-même de la peine que vous me donnez. Vous me verriez, la plume d'une main, la loupe de l'autre, penché sur vos pattes de mouche ; vous sentiriez, quand je relis trois fois une phrase sans la comprendre, quel efi'ort impose au lecteur l'insouciance de l'écrivain I Vous vous diriez que peut-être votre juge, à l'examen, n'aura pasla même patience que vos maîtres débonnaires. Et vous éprouveriez une crainte salutaire. Mais pour le moment, vous ne craignez rien, même pas la peine des autres.

— et celle-ci, celle du 22® :

Je suis tellement fatigué, absorbé par la confusion de l'écriture et la négligence du style que j'arrive à la fin de votre factum sanssavoir ce que vous avez dit. Comment faire ?

Si je recommence, le résultat sera le même.

J'aperçois, pourtant, à travers ce brouillard, des idées, quelques bons souvenirs. Ah 1 si j'avais pu vous tenir à l'âge de douze ans, et vous imposer par la force de bonnes habitudes primaires, nous n'en serions pas là.

— et celle-ci encore, du 28® :

Vous traînez comme un boulet le poids des mauvaises habitudes contractées pendant de longues années, et qu'un seul mot résume : négligence dans l'écriture, négligence dans le style, trivial, lâche, chaotique, négligence dans l'orthographe...

Car il faut bien parler aussi de V orthographe ! L'orthographe est une discipline; et si modeste qu'elle soit, elle est gênante, elle oblige à garder une certaine tenue. Comment la négligence régnante pourrait-elle s'en accommoder? — Et la ponctuation ! ce symbole de l'ordre et de la clarté ! ce soin dans la répartition des points, des points et virgules, des deux points et des virgules ! Muses de l'école primaire, qu'êtes-vous devenues ? — Il ne faut pas faire fi des qualités primaires. C'est par là que bien souvent on vous juge au premier abord; et justement parce qu'elles sont primaires, c'est-à-dire aussi accessibles aux plus humbles que nécessaires aux plus forts, il suffit d'un peu de vigilance pour les acquérir et les conserver.

On me montrait récemment un paquet de copies d'une école commerciale ; les plus médiocres se présentaient convenablement; les meilleures étaient des modèles de propreté, de netteté. Ce résultat tient à la sévérité du règlement, qui exclut de l'école tout élève n'ayant pas donné cette preuve élémentaire de sa bonne volonté. Que ne pouvons-nous appliquer ici ce règlement draconien ? Tant que nous n'aurons pas d'examens de passage, complétés par des mesures sévères contre la négligence obstinée, la correction de beaucoup de copies continuera d être pour vos maîtres le plus irritant et le plus stérile des exercices ! Vous n'imaginez pas avec quel soulagement nous découvrons, dans ce fatras, une copie lisible, correcte, aimable. Comme elle tranche sur les autres! Comme nous nous sentons pour l'auteur des trésors d'indulgence ! « Cela se

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lit... » (note de de M.), suprême éloge! — « Gela se lit sans ennui... » (Note de de B.) — « Devoir assez vif, agréablement conduit, où le sujet est bien vu, les arguments précis, le style clair et correct. » (Note de H.) Pourquoi faut-il que ce modeste éloge soit si rare? pourquoi des qualités si simples, si faciles à développer par de bonnes habitudes, n'appartiennent-elles qu'au tout petit nombre ?(i) Pourquoi même de bons élèves s'attirent-ils les reproches ci-dessous, par lesquels nous terminerons, parce qu'ils résument bien les éloges et les critiques d'aujourd'hui?

Voilà un document précieux, dis-je au 8^, sur les causes de la fameuse crise du français.

Ces causes ne sont pas uniquement scolaires. Vous avez exprimé toutes les idées convenables ; vous les avez disposées dans un ordre suffisant; votre devoir, légèrement abrégé par endroits, dépasserait la moyenne. Vous avez donc bien profité de la classe.

Mais en dehors de la classe et du travail proprement dit, vous causez, vous pensez, vous écrivez même quelquefois : et là vous n'exercez aucun contrôle sur vous-même ; vous ne prenez pas l'habitude de l'observation précise et de la correction parfaite ; vous vous laissez ;aller; vous vous dites que « ce sera toujours assez bien ». Et vous parlez plus mal, vous écrivez d'une manière plus vulgaire, plus négligée que beaucoup d'hommes moins instruits qui ont plus de souci de leur tenue, de leur « respectability ».

Quand serez-vous un gentleman ?

En attendant, je baisse la note de ti à 9, pour l'orthographe. Souhaitons que la Sorbonne ne montre pas plus de sévérité.

(1) Je sais bien que de superbes aristocrates répondent avec un dédaigneux sourire : « La moy 'une des élèves a toujours été au-dessous du médiocre. » Tout homme impartial et simple leur répondra que le second fiers des classes doit posséder au moins ces qualités primaires dont nous déplorons aujourd'hui l'absence : on n'a jamais eu la naïveté d'en attendre les dons beaucoup plus rares qui sont l'apanage des meilleurs élèves. — Il ressort, d'ailleurs, de nos corrections que les premiers, les « lauréats », sont et seront toujours hors de cause : les esprits distingués restent distingués sous tous les régimes. C'est la moyenne, en vérité, qui tombe trop souvent au-dessous... de la moyenne, et nous avouons ne pas être assez « talons rouges » pour en prendre notre parti.

Bezard. — SIétIi. 23

n. — LES ORIGINES DU ROMANTISME LITTÉRAIRE

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