‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 249 sur 443 · Extraits de la Nouvelle Héloïse · texte numérisé non relu

Extraits de la Nouvelle Héloïse

Les textes que donnent les Morceaux choisis sont si judicieusement épurés qu'on ne peut se faire aucune idée de l'œuvre ! Peut-être la censure fut-elle un peu sévère ; il y a des morceaux fort convenables qui pourraient être cités dans une édition classique, et nous les cherchons en vain. — L'élève doit se contenter de rappeler que le sujet de la Nouvelle Héloïse est aussi vieux que le monde ; les classiques, dit-il, ont raconté plus d'une fois l'histoire de la jeune fille qui aime, comme Pauline, un Sévère sans fortune et doit épouser par convenance un Wolmar d'Arménie... La différence entre Corneille, par exemple, et J.-J. Rousseau est que nous pouvons lire Polyeucte sans rien savoir sur la vie et le caractère de Corneille, tandis que nous ne comprenons bien la Nouvelle Héloïse qu'à la condition de connaître l'existence de son auteur. Les confidences de Saint-Preux ne sont guère que les confessions personnelles de Jean-Jacques. La vertu farouche du jeune roturier, qui s'indigne des préjugés de la noblesse, blâme

!\l\0 LE ROMANTISME ET LA RÉVOLUTION

les mœurs de la société mondaine et vante la simplicité villageoise; l'audace moins édifiante, l'inconsciente impudence du jeune précepteur qui ne sent même pas la fausseté des situations qu'il expose; tous les sentiments, naturels ou bizarres, exprimés par Saint-Preux s'expliquent sans peine pour le lecteur qui connaît la jeunesse aventureuse de Rousseau et les étranges compromis de son existence aux Charmettes. Son œuvre est toute lyrique, et déjà romantique, puisque lyrisme et romantisme sont avant tout l'expression des sentiments personnels.

Rousseau lui-même a signalé cette diilerence de nature entre les classiques et lui (2^ partie, lettre 17) :

Les pièces de Racine et de Molière exceptées, le je est presque aussi scrupuleusement banni de la scène française que des écrits de Port-Royal ; et les passions humaines, aussi modestes que l'humilité chrétienne, n'y parlent jamais que par on.

Si quelqu'un ne parle jamais par 0^, si quelqu'un fait sentir à chaque ligne de son récit le frémissement de ses propres passions, c'est bien, au contraire, l'auteur de la Nouvelle Héloïse. Les contemporains ne s'y trompèrent pas. On s'arrachait la « personne » de l'écrivain en même temps qu'on lisait ses œuvres ; le succès du philosophe, original et misanthrope, était au moins aussi grand que celui de ses personnages ; on savait gré à Saint-Preux de lui ressembler comme un frère !

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